Megalopolis - Nouvelle de Christophe Lartas

   Christophe Lartas, dans la lignée de celui qu’il appelle « son frère d’âme » H.P. Lovecraft, sonde les territoires du Mal. Alors que H.P. Lovecraft crée des mythes qui interrogent les origines de l’humanité et du monde, Ch. Lartas imagine ce que pourrait devenir une société moderne consumériste ayant perdu toute dimension métaphysique ou poétique. Dans « Megalopolis », la dégénérescence de l’humanité nourrit les fantasmes les plus sombres. Les tares de notre civilisation, parce qu’elles sont démultipliées et exacerbées, dynamisent le récit et fragilisent le narrateur qui tente de fuir la ville.

   « Megalopolis » figure dans le recueil de nouvelles Satanachias, publié par les éditions de l’Abat-Jour en 2016. L’ouvrage est disponible ici.

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Bien évidemment j’aurais voulu pouvoir m’évader en esprit de temps à autre de la cité maudite, sinon au moyen de mon imagination défaillante, du moins par le biais de la lecture. Mais outre que toute la littérature antérieure au XXIe siècle avait été proprement détruite (hormis, cela coule de source, la kyrielle de livres du XXe siècle précurseurs des « modernités » et des « problématiques » contemporaines), celle d’aujourd’hui, exclusivement divertissante, ludique, sociétale ou érotique, et débitée à toute heure de façon industrielle (tel un charcutier qui eût débité à grande vitesse un saucisson à l’aide d’une machine à trancher ou telles les saucisses de Francfort ou de Strasbourg fabriquées au quotidien en milliards d’exemplaires dans les machines-outils géantes des usines alimentaires) sur le marché mondial par les quelques sociétés multinationales qui en exerçaient le monopole au sein d’une structure économique de type oligopolistique, ne pouvait en aucun cas satisfaire à ma soif d’évasion étant donné qu’elle se révélait être parfaitement médiocre, mortellement insipide et le plus souvent standardisée, stéréotypée et aseptisée à l’extrême, tant pour le fond que pour la forme. Ces millions et ces millions d’ouvrages présentés en un large éventail de « genres littéraires », et désormais conçus (collectivement et quasi scientifiquement) de manière qu’ils pussent conquérir le public le plus vaste possible, avaient beau être lancés de façon systématique pour chacun d’entre eux comme, par exemple, un « chef-d’œuvre hors normes et cependant grave-ment universel et humain » ou, autre exemple, comme une « œuvre hors de pair, singulièrement rebelle, subversive et dérangeante, mais toutefois terriblement excitante et distrayante en même temps » par la presse internationale (inféodée aux groupes multimédias, cela va sans dire) dès avant leur parution, et devenir à coup sûr d’immenses best-sellers ou blockbusters, ils n’étaient en réalité rien de plus que d’affligeants produits de masse, interversibles et hautement prévisibles ; quoique certains eussent d'une manière indéniable une réelle aptitude à provoquer une conduite addictive chez nombre de « lecteurs » moyennant les techniques du « page-turner ». Me retourner alors vers la peinture, la sculpture ou la musique ? Il ne pouvait pas plus en être question. De même que pour la littérature, toutes les œuvres antérieures à ce siècle se trouvaient avoir été anéanties (hormis celles qui avaient annoncé au siècle précédent le relativisme mercantiliste et égalitariste des « temps nouveaux », là encore), ne laissant place qu’aux frauduleuses productions des « plasticiens » et « musiciens » avant-gardistes, les plus à même d’agréer à la fois au marché de l’art et au snobisme des nantis, mais également aux exigences des catins journalistiques ou des « critiques d’art » issus du moule désastreusement uniformisant des différentes universités nationales ou internationales et voués à promouvoir les perpétuelles escroqueries intellectuelles de cet âge d’impostures et de postures. Aucune échappatoire dans les royaumes de l’esthétique ne pouvait donc être envisagée puisque tout ce qui touchait au domaine de l’art tombait dorénavant sous le joug des toutes-puissantes industries culturelles — généreuses dispensatrices de l’infâme culture de masse, mais aussi du patchwork culturel (mais n’aurais-je pas dû écrire dégueulis culturel, à m’exprimer crûment ?) destiné à satisfaire l’inassouvissable besoin de distraction des « élites » de ces temps, abâtardies, dévoyées et vulgaires. J’étais ainsi dans l’obligation de me retrouver face à moi-même, et, vu l’incurie morale dont je faisais preuve depuis belle lurette, cela m’était aussi peu plaisant, en somme, que d’endurer jour et nuit la psyché pathologique des habitants de la cité. Car si les événements s’étaient ces derniers temps succédé en cascade, ma situation, elle, n’évoluait pas du tout — faisait du surplace. Quoique j’eusse été jusqu’à présent épargné par toutes les maladies mortelles qui s’étaient abattues sur la mégalopole ainsi que de noires nuées de criquets pèlerins, je me sentais plus impuissant et démuni que quiconque face à un destin que je n’avais pas choisi et auquel il était exclu que je m’accoutume. Dégoûté de moi-même à l’infini, j’en arrivais parfois à avoir de fortes envies d’auto-homicide, comme si je fusse devenu mon pire ennemi (et ne l’étais-je point en effet devenu, mon pire ennemi ? et ce, depuis nombre d’années) : celui qui m’astreignait à vivre dans la cité odieuse.

Certains jours le ciel prenait l’apparence d’une chape de plomb soufré et semblait se rapprocher de nous d’heure en heure comme s’il devait au final nous écraser, ou plutôt nous engluer, de sa menaçante couleur gris-bleu mêlée de jaune citron et rayée çà et là de coulées de mercure ou de cadmium, ou, de rares fois, crevée de lueurs argentées. D’autres jours l’air devenait tellement irrespirable que la plupart d’entre nous, les yeux irrités et larmoyants, avions de fréquentes crises de suffocation. D’autres jours encore l’eau courante était tellement âcre ou saumâtre (avec une peu ragoûtante couleur verdâtre ou rougeâtre) que beaucoup se demandaient si les compagnies internationales des eaux n’avaient pas résolu de réaliser d’extraordinaires plus-values aux dépens de leurs « clients » en nous refilant à boire, sinon des eaux usées, du moins des eaux tout droit acheminées des estuaires ou des deltas. Or rien ne semblait pouvoir ébranler l’optimisme hystériforme des habitants de la cité qui, en dignes héritiers des mœurs postérieures aux années 2000 ou des prodromes de l’idéologie libertarienne et transhumaniste qu’ils étaient au fond, paraissaient tous pétris de la même pâte ; de cette pâte où le cerveau ne faisait même plus office de machine-outil, voire de machine infernale, mais bien plutôt de disque dur assigné à enregistrer les injonctions du Chaos et du Mal, et à répercuter les sollicitations du matérialisme le plus insane ou le plus futile. Tandis que des cadavres en état de décomposition jonchaient toujours davantage les rues de la mégalopole, recouvrant d'une façon progressive de leurs odeurs âcres et douceâtres à la fois la puanteur des vastes tas d’immondices et des tapis de déjections animales, de monstrueuses bacchanales se déroulaient à tout moment à un rythme d’enfer, empoisonnant mes jours et mes nuits. Et s’il était excessivement pénible de devoir se frayer un passage au travers des enchevêtrements de corps putrescents, ou des hordes de rats sournois ou de chiens hargneux, rien n’allait vraiment mieux lorsque vous vous croyiez tiré d’affaire, car ce n’était que pour tomber sur les sempiternels essaims de taons (avec leurs déplaisants yeux globuleux composés de milliers d’ommatidies rouge métal) ou de moustiques. Lesquels moustiques, tout en vous aspirant le sang avec une voracité aussi agressive que celle des susdits taons, zonzonnaient à un point tel qu’ils réussissaient à vous mettre dans un harassant état de fureur. En outre, d’autres faits marquants ou inquiétants émergèrent par degrés. D’abord l’on vit surgir de façon spontanée en divers endroits de la cité, du centre à la périphérie, de gigantesques raves où des centaines de milliers d’individus qu'intoxiquaient les alcools et les drogues qu’ils consommaient à outrance se collaient littéralement la tête — parfois durant des semaines entières — contre de titaniques murailles de baffles qui déversaient d’une manière continue une assourdissante et monocorde musique techno. Ces personnes avaient au bout d’un moment les neurones tellement détériorés ou grillés par l’abus de substances nocives et de sons cacodémoniaques qu’elles viraient, pour la plupart, au simulacre de zombi. Ensuite, s’il était certes courant de croiser dans les rues des bandes de voyous encapuchonnés à la démarche simiesque (bandes que vous n’aviez pas trop à craindre durant la journée pour autant qu’une agressivité latente émanât de votre personne — et pour autant également, bien sûr, que ces dernières ne fissent pas partie intégrante de ces gangs d’adorateurs de la Santa Muerte ; adorateurs qui pouvaient s’en prendre à n’importe qui, n’importe quand et n’importe où pour le seul plaisir de faire vivre la Mort tant par le moyen d’un lent et ingénieux supplice que par celui d’une prompte et brutale éviscération ou décapitation)... S’il était donc courant de croiser des bandes de voyous encapuchonnés qui, lorsqu’ils relevaient de temps à autre la tête pour vous examiner d’un œil scrutateur, n’exposaient à chaque fois que des faciès haineux et provocants de jeunes adultes ou d’adolescents, il l’était beaucoup moins de se trouver nez à nez, ébahi, puis liquéfié de terreur, quand certains de ces voyous se décapuchonnaient d’un seul mouvement, avec de hideuses têtes de morts d’un rouge cramoisi qui vous regardaient d’un regard d’ombre et de béance à vous glacer le sang. Comment de simples êtres humains pouvaient-ils continuer à vivre — et, qui pis est, à se mouvoir normalement — avec de telles têtes de cadavres écorchés... ? Parmi toutes les abominations de la cité, celle-ci se révélait être un authentique mystère.

Puis finalement (mais ce phénomène n’eût-il pas dû être le plus devinable d’entre tous, vu les nombreux agents tératogènes ou mutagènes qui souillaient en masse les airs, les sols et les eaux de la cité maudite et de ses alentours ?), il y eut un afflux de naissances anormales. Ces enfantements de monstres, tout au moins au début, ne choquèrent point les gens outre mesure, car, pour difformes que fussent les morphologies des nouveau-nés (parfois ils étaient encombrés de paires de bras ou de jambes supplémentaires — répulsives araignées humaines ; d’autres fois c’était trois ou quatre paires d’yeux, voire cinq ou six, qui constellaient leur torse ou leur cou ; d’autres fois encore, ils présentaient des extrémités ou des boîtes crâniennes énormes...), elles ne s’inscrivaient pas moins dans un répertoire tératologique somme toute assez familier aux spécialistes. Néanmoins le processus pathologique évolua assez tôt de manière aberrante et l’on put alors voir venir au monde des monstruosités à nulles autres pareilles. Comme si tous les gènes du règne animal eussent été pris dans le tourbillon fou d’un mixeur cosmique qui se fût brusquement résolu à les mélanger à la diable avec ceux de l’homme, ce fut une pléthore de bébés à tête de crocodile, de guépard ou de requin-marteau ; à tête d’escargot, d’opilion ou de lithobie ; de taureau, de grenouille ou de hibou ; de guêpe, de seiche ou de crabe...  Ce fut une surabondance, un surpeuplement, de bébés mi-humains mi-crocodiliens, mi-humains mi-félidés, mi-humains mi-sélaciens ; ou mi-myriapodes, ou mi-batraciens, ou mi-orthoptères ; mi-oiseaux, mi-céphalopodes, mi-crustacés... Aussi une secrète épouvante se distilla-t-elle dans le cœur des habitants de la mégalopole, même chez les plus cyniques ou les plus dépravés d’entre eux. Mais, pour le plus grand soulagement de tous — le mien y compris —, aucune mère ne se détermina à placer son rejeton (ou ses rejetons) sous sa sauvegarde et une bienfaisante vague d’infanticides se répandit pour longtemps. Quoi qu’il en fût, le pire était peut-être encore à venir puisque l’on commençait à signaler des naissances de mutants acéphales (immédiatement supprimés, précisait-on, par leurs propres géniteurs). Et qu’attendre d’autre, tout compte fait, de ce cloaque géant qui s’aiguillait d’une manière quasi automatique vers l’infamie la plus virulente, la laideur la plus déprimante, l’anomie la plus démentielle ? Alors que l’« Esprit des lois » de la cité maudite affichait toujours plus son orientation criminogène et sa voyouphilie, les médias n’avaient de cesse qu’ils n’instrumentalisent à la perfection des myriades d’« artistes » (à l’ambition artistique fort limitée, mais à l’arrivisme exacerbé) en les noyant en permanence sous des flots d’argent, de « distinctions honorifiques » ou de panégyriques grotesques. Cela, bien entendu, dans le dessein d’œuvrer en faveur du commerce du « Spectacle » et des « Arts ». Mais il est de fait que tous ces efforts mondains, publicitaires ou financiers, se révélaient superflus, tant la gent artiste était avide de prendre part elle aussi à ce tumulte général où tout semblait pouvoir devenir possible pourvu qu’on fût enclin (et qui ne le serait pas, de nos jours, fût-ce pour une question de confort ?) à consentir sans état d’âme aux diverses compromissions, combinaisons et prostitutions, assidûment pratiquées dans la mégalopole.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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