Megalopolis - Nouvelle de Christophe Lartas

   Christophe Lartas, dans la lignée de celui qu’il appelle « son frère d’âme » H.P. Lovecraft, sonde les territoires du Mal. Alors que H.P. Lovecraft crée des mythes qui interrogent les origines de l’humanité et du monde, Ch. Lartas imagine ce que pourrait devenir une société moderne consumériste ayant perdu toute dimension métaphysique ou poétique. Dans « Megalopolis », la dégénérescence de l’humanité nourrit les fantasmes les plus sombres. Les tares de notre civilisation, parce qu’elles sont démultipliées et exacerbées, dynamisent le récit et fragilisent le narrateur qui tente de fuir la ville.

   « Megalopolis » figure dans le recueil de nouvelles Satanachias, publié par les éditions de l’Abat-Jour en 2016. L’ouvrage est disponible ici.

   Pour lire la nouvelle en format pdf  megalopolis

 

 

 

Ce ne fut que lorsque j’eus débouché sur un grand champ en pente douce (récemment labouré, il puait les engrais de synthèse et les produits phytosanitaires) que je cessai peu à peu de faire tournoyer mon tube de métal, de pousser des hurlements rauques, puis de courir ; dès lors, je fus conscient que j’étais sauvé — sauvé d'une manière définitive. Le bras droit sévèrement endolori à force d’avoir frappé chaque fois les araignées-chameaux avec une puissance telle que mon tube métallique avait heurté violemment le sol (à présent ledit tube se trouvait empoissé aux trois quarts d’une sorte de mucilage viscéral, d’une espèce de bouillie blanchâtre nuancée de rose et de vert aux émanations fétides), je ressentis impromptu un immense sentiment de joie ; un bref instant, j’envisageai même l’avenir avec un certain optimisme. Après quoi, ne pouvant me résoudre à m’accorder quelques minutes de repos tellement j’avais hâte d’en finir avec la cité maudite, de conjurer une fois pour toutes le mauvais sort, je repris ma route. Je jetai le tube de métal, désormais inutile, puis, marchant à grands pas, coupai à travers champs (lesquels consistaient en un mélange de terres cultivées et en jachère ; les terres tantôt retournées exhalant une puanteur suffocante due à l’abus, là encore, d’engrais, d’herbicides, de fongicides et d’insecticides par les industriels de l’agriculture, ceci dans le dessein de faire rendre quelque chose — assez souvent en vain — à ces sols depuis longtemps appauvris et infertiles). Au bout de trois ou quatre kilomètres, tandis que l’aube commençait déjà à poindre et que des taches d’un rosâtre sale coupé avec un jaune pisseux s’épanouissaient à l’est telles des ecchymoses en voie de résorption, j’atteignis enfin les confins de la mégalopole, les nerfs de nouveau à fleur de peau et la peur et la peur au ventre — une autre sorte de peur que celle que j’avais auparavant éprouvée : moins intense, mais bien plus insidieuse. Comme j’allais en franchir les limites une meute étrangement silencieuse de chiens de garde et de combat me barra comme prévu le chemin de façon résolue, les bêtes m’épiant de leurs yeux quasi humains aux lueurs mauvaises. Alors je fis feu à plusieurs reprises sur celles qui se trouvaient les plus proches de moi, puis rechargeai rapidement mon arme. Le reste de la meute s’était toutefois enfui en aboyant de fureur et de dépit. Plus de rottweilers, de pitbulls ou de mastiffs alentour : j’étais donc — une fois encore — sauvé... ? Je sentis alors tout mon corps vibrer d’une formidable euphorie ; me sentis rajeunir, et bouillonner d’énergie nouvelle, de seconde en seconde. Et, tel un empereur vainqueur qui eût franchi les portes du palais de son ennemi vaincu, j’amorçai le franchissement de l’invisible frontière qui circonscrivait la cauchemardesque mégalopole — que j’allais laisser pour toujours derrière moi. Oh ! comme je débordais d’espérance et de vie à ce moment-là !... Dussé-je vivre mille ans, jamais plus, non, jamais plus ! je ne connaîtrais à nouveau une telle sensation d’infinie liberté et d’indicible joie ! — Tout à coup des singes cynocéphales bondirent sur moi de toutes parts, me désarmèrent en un clin d’œil, lacérèrent puis arrachèrent mes vêtements, me giflèrent et me griffèrent en se moquant de moi, et, jacassants et hurlants, excités d’une manière inimaginable, entreprirent de me porter à bout de bras sur des kilomètres. Pour finir ils stoppèrent avec des gestes impérieux le premier transport en commun qu’ils croisèrent et intimèrent au conducteur, avec force mimiques et glapissements à l’appui, de nous emmener directement jusqu’à l’hyper-centre de la cité maudite.

Ces milliers de personnes (appartenant pour l'essentiel à la populace) m’attendaient-elles ? Avaient-elles appris depuis peu que j’allais atterrir là ? Cela ne se pouvait pas, assurément ? Toujours est-il qu’elles m’accueillirent avec des acclamations et des éclats de rire railleurs ; des quolibets, des invectives et des crachats ; des applaudissements d’ironie et de dérision, et, surtout, des sourires de mépris hargneux et des menaces de mort... Encore sous l’escorte des cynocéphales, je fus longtemps contraint de marcher au milieu de ces foules vociférantes que j’avais de tout temps exécrées (et qui, à sentir la chose, me le rendaient bien, d’ailleurs). Sous les jets de salive morveuse, les huées et les lazzis de mes « concitoyens », je tournais en rond telle une bête de somme assommée de stupeur. Alors certains individus (les meneurs, peut-être ?) se détachèrent de la foule et exhibèrent sous mes yeux un nourrisson-mutant acéphale. Ensuite de quoi ils lui ouvrirent le ventre au moyen de cisailles de ferblantier, fouillèrent à mains nues dans ses entrailles cependant qu’il gigotait toujours, et en extirpèrent quelque chose qu’ils me tendirent en souriant (comme s’il se fût agi de leur part d’un geste de commisération, voire de concorde) : c’était le cœur sanglant et encore palpitant du petit monstre. Je le pris au creux de mes mains, puis, en regardant avec attention toutes ces figures bestiales qui en faisaient de même, pleurant de honte et de rage impuissante, je le mangeai lentement... Et je ne vomis point, moi qui avais tant vomi les us et coutumes des populations de la mégalopole — non, je ne vomis point en mangeant le cœur du bébé-mutant acéphale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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