Megalopolis - Nouvelle de Christophe Lartas

   Christophe Lartas, dans la lignée de celui qu’il appelle « son frère d’âme » H.P. Lovecraft, sonde les territoires du Mal. Alors que H.P. Lovecraft crée des mythes qui interrogent les origines de l’humanité et du monde, Ch. Lartas imagine ce que pourrait devenir une société moderne consumériste ayant perdu toute dimension métaphysique ou poétique. Dans « Megalopolis », la dégénérescence de l’humanité nourrit les fantasmes les plus sombres. Les tares de notre civilisation, parce qu’elles sont démultipliées et exacerbées, dynamisent le récit et fragilisent le narrateur qui tente de fuir la ville.

   « Megalopolis » figure dans le recueil de nouvelles Satanachias, publié par les éditions de l’Abat-Jour en 2016. L’ouvrage est disponible ici.

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Au fil du temps je pris l’habitude de rester vautré des semaines entières (quoi qu’il m’en coûtât sur le plan de la déperdition nerveuse) dans mon studio HLM pouilleux, partie parce que j’étais toujours plus abattu, partie parce que l’extérieur recelait davantage de dangers. En effet il n’était plus rare de voir des hordes de SDF en guenilles — qui en avaient plus qu’assez de devoir se nourrir chaque jour en fouillant dans les poubelles des restaurants, dans les nombreux dépotoirs grossissant ici et là, ou dans les monumentales et pestilentielles décharges publiques ou privées toutes situées dans le fin fond de la mégalopole (en sachant de même que ceux-ci se refusaient désormais, la rage au ventre, à faire la queue des heures durant lorsque le mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge distribuait sa louche de « soupe populaire » quotidienne ; mixture fade au possible composée moitié d’un bouillon d’algues vertes — celles-ci proliférant sur les bords de mer et les rives à cause de la fertilisation excessive des terrains agricoles, « boostés » à l’azote —, moitié de boulettes de viande de synthèse)... Il n’était donc plus rare de voir des hordes de SDF en haillons attaquer des gamins de rue, les capturer, les ficeler grossièrement, puis les dévorer vivants à toute vitesse — et ce jusqu’à la cervelle et la moelle des os. Il n’était également plus rare de voir des vieillards, des enfants ou des infirmes être assaillis, puis déchiquetés, par des tapis de scolopendres, des légions de fourmis jaunes ou noires, ou des rivières de campagnols. Pas plus qu’il n’était rarissime de voir, lors des matchs de football bi-quotidiens, l’ensemble des spectateurs d’un stade olympique de deux cent mille places être submergés, puis dévorés en quelques heures, par des millions de rats pourtant déjà au bord de l’obésité. Mais aucun de ces accidents, une fois encore, n’affectait si peu que ce fût l’atmosphère de liesse qui paraissait être inhérente à la cité maudite : du moment que tout le monde (hormis la lie de la population) pouvait continuer de se soûler, s’empiffrer et partouzer copieusement, qui eût pris la peine de se pencher avec sérieux sur la situation ? L’époque n’était plus au moralisme ou au « socialisme », mais bien à l’hédonisme et au narcissisme, claironnait-on dans les milieux « branchés ». Et tous de suivre leur exemple dans cette compétition de tous les instants où chacun se battait avec acharnement pour sa ration journalière de plaisir, faisant fi de quelque catastrophe que ce fût dans la mesure où celle-ci l’épargnait. Ainsi le but ultime et secret de la doctrine ultralibérale atteignait-il aujourd’hui à son dernier degré de parachèvement : une guerre perpétuelle de tous contre tous au profit éternel de quelques-uns — les puissants de ce monde. Et si quelques individus s’entêtaient encore à maintenir la conscience de cet état de choses, ils n’en succomberaient pas moins de manière inexorable à force de subir une tentation matérialiste soutenue et multiforme ou d’être en butte à l’hostilité vénénifère des nombreux communautarismes ethniques, religieux, sexuels, maffieux ou « culturels » ; à force de penser à contre-courant de ce furieux cycle historique où seuls prédominaient désormais le désir absolu, obsessionnel et démentiel de consommation, et la détestation viscérale, fanatique et collective de toute chose ou de tout être qui semblait pouvoir ou vouloir faire obstacle à ce désir. L’ivresse alcoolique, par exemple, se trouvait être toujours extrêmement prisée par la majeure partie de la population (les stupéfiants les plus puissants — très recherchés — étant encore, quoi qu’on en dît, proposés à des tarifs prohibitifs). Et c’était à qui s’imbiberait des alcools les plus purs ou les plus innovants, les plus précieux ou les plus incongrus (tels que l’alcool à 99° ou quasi anhydre, la cervoise d’iule, le vin d’argiope, l’alcool pili-pili de cantharide à 78°, la liqueur de cétoine, l’alcool de gecko à 85°, l’eau-de-vie de cigale...), voire à qui s’injecterait dans le sang (au moyen de piqûres intraveineuses) n’importe quel alcoolat ou alcool dénaturé dérivant des hydrocarbures (comme les alcoolats de violette, de menthe ou de réglisse ; l’eau de Cologne, le méthanol, le phénol, le formol ou le glycérol) — vendus à très bas prix sur les marchés clandestins — dans le seul but de retrouver au plus vite le bienfaisant état du suprême éthylisme, fût-ce au péril de sa vie. La sexualité, quant à elle, fournissait matière à une espèce de concours télévisuel permanent (quoique chacun des habitants de la cité, homme ou femme, n’éprouvât plus de désir sexuel réel depuis longtemps, saturés qu’ils étaient d’« aventures d’un soir », de triolisme, de clubs échangistes et autres jouissances communes) où celles et ceux qui innovaient dans les déviations et les perversions les plus techno-trash ou les plus modern-fun, les plus hardcore ou les plus softgore..., se voyaient immuablement récompensés, on ne sait pourquoi, d’une affreuse et ridicule statuette plaquée or dénommée « César ».

Si la plupart des individus n’adoraient plus, comme leurs aïeux, Brahmā ou Yahweh, Allah ou Jésus-Christ, mais Samaël, Asmodée ou Satanaël, d’autres, toujours plus nombreux, adoraient ces « nouveaux » dieux dont les cultes bizarres avaient surgi on ne sait d’où, et dont les noms, grotesques et barbares, résonnaient chaque jour davantage entre les murs sordides et fuligineux de la cité. Que ces dieux se nommassent Al-Yezug ou Môg-mogh, Bŏlobombo ou Yuselē, il va sans dire que personne ne les avait jamais vus (voire entraperçus), ni même entendus (fût-ce à l’intérieur de sa tête). Néanmoins certains adorateurs — souvent des intellectuels pervertis ou immatures, toutes sortes d’arriérés mentaux ou de bonnes femmes ennuyées ou hystériques — parlaient à mi-voix de grimoires terrifiants et obscènes, de manuscrits prodigieux datant quelquefois d’au moins un milliard d’années, circulant dans les cercles les plus fermés de la mégalopole, là où se coudoyaient et se congratulaient les élites locales revenues de tout, et, partant, les plus à même d’œuvrer à la propagation de nouvelles religions pourvu que celles-ci pussent les aider à assouvir leur inextinguible soif du mal. Ces cultes répugnants et impurs, et fréquemment sanglants (car c’est bien de là que sortaient les snuff movies qui alimentaient de manière régulière le circuit parallèle du « cinéma expérimental », de même que celui de l’« art maximaliste », sans faire bien sûr l’impasse sur les soirées mondaines), qui se déroulaient lors de cérémonials nocturnes à la lueur des flambeaux dans les terrains vagues, les caves et les égouts de la cité — mais également au sein de luxueuses propriétés privées ou dans les dépendances souterraines (le plus souvent désaffectées) du métropolitain qu’occupaient les gangs de la Santa Muerte —, n’en attiraient pas moins un nombre croissant de personnes après avoir conquis le cœur corrompu des « élites ». Il s’ensuivait que la mégalopole, sous l’égide sensiblement accentuée de ces Nouveaux Dieux (qu’on présumait très anciens, voire antérieurs à la naissance même de notre Univers), succombait à un degré d’hystérie et de violence jamais encore atteint auparavant. Si l’on voyait beaucoup de jeunes gens arborer d’étranges scarifications vaguement figuratives, d’autres, davantage extrémistes, n’hésitaient pas à s’automutiler en public, ou à se suspendre à la vue de tous en s’enfonçant dans la chair des crochets d’acier fixés à des balcons, des passerelles ou des enseignes publicitaires, en l’honneur desdits Nouveaux Dieux — outre le fait que des immolations par le feu, individuelles ou collectives, se produisaient de façon sporadique. L’on pouvait voir de même de jour comme de nuit d’aberrants et abjects accouplements zoophiles. Des accouplements zoophiles poussés à l’extrême où, avec des visages extatiques (et en psalmodiant à tour de rôle les versets d’un livre de démonologie soi-disant « supracosmique » intitulé Alkhadraxkalhadraxzarkanzar), des hommes forniquaient avec des pythons ou des libellules d’une taille révoltante, des hamadryas ou de grosses tégénaires déviantes, des panthères rouges mutantes ou des pieuvres susurrantes... ; où des femmes forniquaient avec de grands chiroptères ou des alligators, d’énormes crapauds albinos ou des zèbres bleus rayés de jaune génétiquement modifiés, des salamandres géantes du Japon ou des mouflons à six cornes... Mais au point où en était la cité maudite, je n’étais à vrai dire pas si horrifié que cela.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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