Megalopolis - Nouvelle de Christophe Lartas

   Christophe Lartas, dans la lignée de celui qu’il appelle « son frère d’âme » H.P. Lovecraft, sonde les territoires du Mal. Alors que H.P. Lovecraft crée des mythes qui interrogent les origines de l’humanité et du monde, Ch. Lartas imagine ce que pourrait devenir une société moderne consumériste ayant perdu toute dimension métaphysique ou poétique. Dans « Megalopolis », la dégénérescence de l’humanité nourrit les fantasmes les plus sombres. Les tares de notre civilisation, parce qu’elles sont démultipliées et exacerbées, dynamisent le récit et fragilisent le narrateur qui tente de fuir la ville.

   « Megalopolis » figure dans le recueil de nouvelles Satanachias, publié par les éditions de l’Abat-Jour en 2016. L’ouvrage est disponible ici.

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Vis-à-vis de mes « concitoyens » je balançais sans cesse entre le dégoût et le mépris. Mais était-il judicieux de me prévaloir de tels sentiments ? Ne devenais-je pas moi-même le plus dégoûtant et le plus méprisable d’entre tous, incapable que j’étais d’inverser le cours des choses en déguerpissant de la mégalopole ? Pourquoi n’osais-je plus croiser mon regard dans la glace, lorsque je me rasais ? Ou même dans le miroir atténué d’une vitrine quelconque ? Avais-je donc si peur de contempler aujourd’hui ma propre image — odieuse caricature de celui que j’étais autrefois (quoique cet « autrefois » se fût avéré bien peu reluisant à l’image de tout ce qu’avait produit le déplorable déroulement de mon existence, à la vérité) ? Je me sentais pris au piège de la cité tel un rat — et n’était-ce pas à un rat, moi aussi, que je ressemblais chaque jour davantage ? Un rat pris dans les rets de l’affolement, du désarroi et d’une stérile exaspération. Comme je me haïssais — d’une haine mêlée de frustration — de n’avoir pas su obvier à la pernicieuse trajectoire qui avait abouti à mon échouage dans la cité maudite ! Comme je me méprisais — d’un mépris bien plus aigu que celui que je ressentais à l’égard d’autrui — de ne pas savoir trouver la force de m’enfuir de la mégalopole démente ! Je n’étais plus que marasme, indécision et lâcheté ; un monstre de fainéantise et d’aboulie impuissant à rien faire de concret, ne fût-ce que de se nourrir d’une manière convenable. Dès lors ne méritais-je point ma condamnation et l’ire de la mauvaise fortune ? Ne méritais-je point de subir la damnation de la mégalopole, et de devenir moi-même l’une de ces innombrables épaves imbibées au dernier degré de drogues et d’alcools ? Du moment que je n’avais même plus la volonté réelle de me battre — d’avoir recours aux derniers restes de mon énergie vitale — pour vider ces lieux, n’étais-je pas identique à tous ces gens invariablement abrutis de chaleur, de bruit et de divers produits toxiques ? Comment avais-je pu me résigner à vivre dans un endroit où, la nuit (mais n’était-il pas inapproprié depuis longtemps d’employer le mot « nuit », avec toutes ces illuminations « artistiques » et ces éclairages urbains qui repoussaient toujours plus loin la noirceur cosmique ?), l’on ne pouvait même plus discerner les étoiles et la Lune, tellement les cieux, que polluaient à l’extrême des gaz délétères, tournaient à une sorte de brouillard moutarde ou rubigineux porteur de létales fluorescences ? Comment avais-je pu accepter de n’avoir plus pour horizon que de gigantesques et affreuses constructions de béton, de métal et de verre noircies de crasse et de suie ? de n’avoir plus pour horizon que des complexes agro-alimentaires, des centres commerciaux et des barres ou des tours HLM souillées de graffitis obscènes et de tags grossiers ? des multiplexes de loisirs, des « espaces culturels » et des monuments publics ou privés aux répulsives et risibles architectures « avant-gardistes »... ? Reverrais-je jamais l’azur, la mer ou la montagne ? les collines, les nuages et les vallées ? Reverrais-je jamais des gouttes de pluie, un soleil bienfaisant et des flocons de neige ? les enchantements de l’automne et les verdissements du printemps... ? Étais-je condamné d'une manière irrémissible à subir ce perpétuel été caniculaire à l’insoutenable humidité de zone intertropicale qui me liquorisait la cervelle et m’encollait la peau de façon continue ? Qui, tel un émollient invasif et imperceptiblement dénaturé, m’avachissait dans la moiteur mélassigène de mon propre corps et ne m’accordait pour toute consolation — quelle piètre consolation ! — que des demi-sommeils emplis de phénomènes hypnagogiques et oniroïdes qui me terrassaient bien davantage, au bout du compte, que de véritables nuits blanches. Des demi-sommeils d’agonie qui me prenaient couramment en plein milieu de l’après-midi, au plus fort des chaleurs, et me roulaient longtemps, si longtemps, dedans des vagues pâteuses d’hallucinations visuelles, auditives et cénesthésiques ; des flots poisseux de cauchemars inavouables dansant une infernale sarabande autour de mon esprit oppressé tandis que maints cafards et moustiques, de même que maintes fourmis, punaises et araignées, me rampaient sur le corps, et, souvent, pompaient mon sang. Si j’endurais encore durant des mois ces journées où le bleu du ciel avait disparu au profit de couleurs louches et tourbeuses, ces nuits où des phosphorescences radioactives supplantaient de façon inéluctable le rayonnement des astres, ne basculerais-je point dans une espèce de demi-folie ? Déjà il m’arrivait d’entrevoir à l'occasion, lorsque je divaguais dans les ruelles et les rues les plus ombreuses de la cité, de longs myriapodes rouges aux yeux pédicellés, d’étranges arachnides épineux ou duveteux au déplacement latéral de crabe, ou encore de gros lézards cœlomiques d’un bleu profond pourvus d’une hideuse tête fongiforme, fourmillant, rampant ou glissant sur les murs. Et j’avais parfois la nette impression de piétiner par inattention des sortes de limules ultra-plates, qui, pour lors, sifflaient de douleur et de rage. Certaines fois, tout ce que je touchais semblait avoir pris une texture gluante, comme si toute la matière de la mégalopole eût été enduite, et comme vernissée, d’une épaisse couche de pus ou de morve ; d’autres fois, tout ce que j’ingérais dans ces immenses fast-foods engorgés de foules goulues et criardes (à dessein de ne pas dépérir, faute d’une alimentation en quantité suffisante) me paraissait avoir pris un goût de viande avariée, d’œuf pourri ou de fromage moisi.

Quand un individu me fixait du regard d’une certaine façon, si commune aux habitants de la cité, j’avais le pressant désir de lui loger une balle dans la tête, ou, à m’exprimer de façon plus réaliste, de lui percer le cœur au moyen du couteau à cran d’arrêt que je portais en permanence dans mes poches (outre mon vieux coup-de-poing américain). Ce qui était la moindre des protections, hélas ! eu égard à la criminalité galopante qui n’épargnait personne dans la cité, pas même les richissimes ordures qui en contrôlaient l’économie et les flux financiers (y compris, fût-ce seulement en partie, l’économie et les flux financiers souterrains). Quand un homme m’effleurait ou me bousculait comme par mégarde, les poils de mes avant-bras se hérissaient de dégoût et ma figure se crispait de rage — cette rage que je devais refréner d'une manière impérative (sous peine de finir ma vie, moi aussi, dans les gigantesques prisons d’État de la cité, parmi les criminels et les psychopathes les plus endurcis de la région) et qui, en conséquence, se retournait neuf fois sur dix contre moi puisque à chaque décharge trop brutale d’adrénaline correspondaient de violentes crampes d’estomac qui, me tordant de douleur, me forçaient à m’allonger n’importe où sur le sol et, une fois le gros de la crise passé, à pratiquer durant longtemps une ample et régulière respiration ventrale afin d’amoindrir les contractions stomacales. D’ailleurs, même les individus de sexe féminin me faisaient frissonner de dégoût lorsque je touchais par inattention leur chair fade en patientant auprès d’elles dans les interminables files d’attente des administrations, des dispensaires ou des organismes caritatifs, tant elles exsudaient, avec leurs manières hommasses, le fiel et la méchanceté. Quel pouvait bien être le secret de cette innommable population où les femmes, fût-ce les plus jeunes ou les moins laides d’entre elles, n’exprimaient jamais, en dépit de tous leurs fards et de leurs incroyablement peu excitantes tenues de putains, une authentique féminité ? où les hommes, sous des dehors hyper-virils, suaient tous quelque bestial désir de soumission outrepassant à l'excès la prédisposition servile de la plus grande partie de l’humanité... ? Une masculinité équivoque, autocentrée et solipsiste qui appelait quasi amoureusement de ses vœux le énième « chef de meute », le énième « caïd » de quartier, pour enfin aboutir par étapes, en bonne logique, au suprême autocrate, que celui-ci fût quelque maffieux, quelque politique, quelque PDG de transnationale, quelque militaire ou quelque religieux.

Ma vie se résumait à présent à un cercle vicieux que j’arpentais sans cesse, toujours dans les limites de la mégalopole, dans l’écœurement allant s’agrandissant de moi-même. Les jours, les semaines et les mois passaient — ne les voyais-je point défiler devant moi comme à la parade afin de m’alarmer, voire de me conduire à un état de panique ? tournoyer autour de moi tels d’immondes stomoxes, comme pour me narguer, avant de s’évanouir dans les gouffres sans retour du néant avec des rires de jubilation sadique ? Et je n’entreprenais toujours rien ! Rien de rien ! Et les années passeraient ensuite, bien sûr ; passeraient vite, toujours plus vite ! Les années s’écoulaient déjà devant mes yeux telles un cortège funèbre — et je n’avais toujours pas le mental suffisant pour me préparer à agir de façon décisive ! C’était comme si leur infect oxygène envenimait mes cellules sanguines et nerveuses, comme si leurs cieux miasmatiques me plombaient les muscles ; et comme si leur bitume excrémentiel, à proliférer incessamment, eût annihilé en moi toute velléité de révolte contre mon sort, m’eût réduit en servitude. Certes, ce n’était pas seulement des jours, des semaines et des mois, qui coulaient à gros bouillons hors de ma portée, mais bien des années entières ! Ne m'avisais-je donc point que ma musculature (déjà bien entamée par mon manque d’exercice physique, mes longues périodes de torpeur maladive et mon alimentation déficiente) s’amenuisait de jour en jour ? que ma colonne vertébrale se tassait peu à peu ? que mes cheveux grisonnaient sournoisement — et que mon épiderme se couvrait petit à petit, spécifiquement en ce qui concernait le visage, d’un lacis de ridules et de rides... ? Et plus le temps passait, moins ce territoire devenait vivable pour tout individu que n’eût point contaminé la maléficieuse idéologie de la cité — répugnant mélange de bien-pensance libérale-libertaire et de néolibéralisme psychotique au coefficient de malignité démesurément élevé. Les dépouilles mortelles des SDF ou des vieillards à l’abandon, comme celles des victimes des gangs maffieux ou islamistes (les deux termes pouvant bien souvent être interchangeables), encombraient de plus en plus les coins et recoins de la mégalopole sans que personne s’en émût le moins du monde et songeât à leur donner une sépulture décente. Cet état de choses indifférait royalement les forces de l’ordre ; et, tandis que l’anarchie et la barbarie (qui sont l’avers et le revers de la même médaille, quoi qu’en disaient toutes ces vieilles crapules rebellocrates — « intellectuels » mondains issus de la classe privilégiée et serinant depuis des lustres leur sempiternel credo « libertaire » à l’abri derrière les clôtures électrifiées de leurs quartiers résidentiels privés placés sous la haute protection des sociétés de gardiennage et de surveillance) progressaient de façon exponentielle, on les voyait étaler au grand jour leurs accointances avec les mondes du luxe ou du crime. Tant il est vrai que la soi-disant « justice » et la soi-disant « police » se trouvaient être depuis longtemps à la solde des différents consortiums bancaires ou holdings financiers, comme à celle des différentes firmes transnationales, organisations criminelles et autres groupements d’influence (qu’ils fussent légaux ou illégaux) de la cité maudite. Aussi, que pouvait-on attendre du citoyen lambda eu égard à la situation — ou plutôt la conflagration — générale ? Rien, absolument rien, l’homme étant ce qu’il est et uniquement ce qu’il est : un monstre pour la nature et un monstre pour l’homme — un monstre, certes, porteur d’une incroyable cruauté et d’une suprême idiotie. Même lorsque des hordes de chiens, de rats ou de chats se mettaient à dévorer les cadavres, nul ne remuait le petit doigt pour les effaroucher, ou, du moins, ne déplorait une telle infamie. De fait, la population s’était totalement accoutumée aux atrocités de la mégalopole ; et devais-je m’en offusquer pour autant alors que je m’y étais moi-même accoutumé presque autant que les autres... ? On voyait également les gamins de rue jouer à molester ces cadavres ; leur arracher des lambeaux de chair — qu’ils portaient quelquefois vivement à leur bouche — à l’aide de canifs. Ou en extraire des fémurs et des tibias qui leur serviraient de gourdins une fois qu’ils les auraient mis longtemps à bouillir, blanchis à la chaux ou à la craie de façon rudimentaire, puis ornés de pictogrammes mystérieux (au moyen de marqueurs rouges ou verts) dans le but de rivaliser de créativité avec les gangs urbains et leurs flopées de tatouages « initiatiques » ou « symboliques ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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