Megalopolis - Nouvelle de Christophe Lartas

   Christophe Lartas, dans la lignée de celui qu’il appelle « son frère d’âme » H.P. Lovecraft, sonde les territoires du Mal. Alors que H.P. Lovecraft crée des mythes qui interrogent les origines de l’humanité et du monde, Ch. Lartas imagine ce que pourrait devenir une société moderne consumériste ayant perdu toute dimension métaphysique ou poétique. Dans « Megalopolis », la dégénérescence de l’humanité nourrit les fantasmes les plus sombres. Les tares de notre civilisation, parce qu’elles sont démultipliées et exacerbées, dynamisent le récit et fragilisent le narrateur qui tente de fuir la ville.

   « Megalopolis » figure dans le recueil de nouvelles Satanachias, publié par les éditions de l’Abat-Jour en 2016. L’ouvrage est disponible ici.

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Alors que je caressais le vain espoir de pouvoir tantôt quitter sans désagrément majeur les friches, impatient de vivre mon ultime face-à-face avec les chiens immondes qui ne manqueraient pas de vouloir me barrer la route de la liberté, je discernai pour la première fois (avec un incoercible frisson de répulsion et un pincement au cœur) des mygales du Sri Lanka sur les pins morts aux branches cassées et nues qui s’élevaient ici et là de façon disgracieuse sur les bordures du sentier. Ces grandes mygales dont l’envergure égale facilement la longueur d’un visage, marquées de bandes jaunes aux jointures de leurs pattes articulées et d’une bande rose sur le dessus de leur abdomen, sont connues pour leur agressivité, y compris envers l’homme. Cependant, soit qu’elles sentissent que je constituais un danger, soit qu’elles fussent repues de divers insectes et de petits rongeurs, elles ne m’attaquèrent pas, se bornant à me scruter de leurs indescriptibles yeux sortis droit de l’ère paléozoïque. M’efforçant de rester calme (après tout ce n’était que des mygales, et, en dépit des facteurs mutagènes et tératogènes qui infectaient ce territoire, elles n’étaient ni anormalement volumineuses, ni scandaleusement — pour celles que je pus voir ramper le long des troncs ou des branches desséchées — rapides), je continuai mon chemin non sans presser le pas, ayant hâte de laisser ces friches urbaines derrière moi. Sur quoi je vis apparaître sur le sentier (et mon angoisse remonta d’un cran) plusieurs atrax d’Australie. Proches de la mygale, quoiqu’elles ne fussent point velues, ces araignées d’un noir profond et lustré offraient un aspect ramassé et robuste assez saisissant, avec leurs chélicères longues et massives. Certaines d’entre elles portaient par ailleurs des franges rouges qui marquaient les contours de leurs articulations. D’autres atrax survinrent, beaucoup d’atrax, et tous (l’espèce est réputée très agressive) se dressaient sur leurs pattes arrière dans une attitude on ne peut plus belliqueuse. Mon affolement s’augmenta d’autant — mais le ciel s’en fichait : les atrax commencèrent à ramper de toutes parts dans ma direction avec une déplaisante vivacité, puis donnèrent l’assaut. Bien que j’eusse connaissance que leur venin n’est pas mortel (mais qu’adviendrait-il si je subissais plusieurs morsures, voire dizaines de morsures ? Une mort atroce, à coup sûr), je maniai avec une terreur panique mon tube de métal afin de les cogner à mort. Je bondissais tout autour de moi avec des cris sourds et brefs afin de les trépigner : je ne pouvais pas même supporter l’idée que ces arachnides pussent avoir l’opportunité de me ramper sur le corps, fût-ce sur le bout de mes chaussures ; et encore moins l’idée qu’ils pussent planter leurs crochets profondément dans ma chair. Je dus écraser plus d’une soixantaine de ces araignées, je crois, avant qu’elles se retirent de mon chemin parce qu’elles avaient compris, avec leur obscure et primitive intelligence, qu’elles ne feraient pas de moi un milieu nutritif... Mais elles étaient toujours là, tapies sur les bords du sentier, j’en avais la certitude — à preuve que les poils de mes avant-bras se hérissaient encore. Elles étaient toujours là, remplies d’animosité, de même que leurs « sœurs » du Sri Lanka qui, plus malignes, m’observaient toujours aussi intensément de leurs yeux orbiculaires et opaques, perchées sur les arbres morts ou les arbrisseaux aux rameaux défeuillés. Toutes, certes, m’épiaient avec une sorte de ressentiment infrahumain qui provoquait chez moi une lourde sensation d’oppression. Mais en aucun cas je ne rebrousserais chemin ; outre que je m’étais aventuré trop avant dans les friches pour ce faire, j’avais l’étrange impression que cette nuit était propice entre toutes pour m’enfuir de la mégalopole. Néanmoins ne disait-on pas, du temps de ma défunte jeunesse, que le meilleur est toujours pour la fin ? De fait, c’est après avoir parcouru un bon kilomètre de plus que je fus confronté à l’horreur véritable : rampant de-ci de-là devant et derrière moi, les premières camel spiders firent leur apparition. Pour avoir vu jadis un documentaire télévisé à leur sujet, je connaissais plutôt bien ce type d’arachnide. Il se trouve qu’en aucun temps je n’avais ressenti une répugnance aussi vive, aussi viscérale, envers des arthropodes, fût-ce même envers les araignées dodécapodes vertes (d’aspect au demeurant assez commun en dépit de leur grosseur et de leurs douze pattes) qui infestaient désormais la mégalopole. Ces « araignées-chameaux » m’étaient tout de suite apparues comme des créatures d’une hideur positivement insoutenable, nonpareille. Et je n’eusse su dire à l’époque, ni même à ce moment précis, à quoi cela tenait exactement. Possédant un abdomen fusiforme et segmenté (comme celui d’un roi termite, à cette différence près que celui de l’araignée-chameau est davantage aplati) le plus souvent de couleur beige, avec parfois un large trait brun sur le dos, de même qu’un court céphalothorax pareillement aplati et divisé en segments, mais moins volumineux à l’exception du segment céphalique terminal, le prosome, bien plus gros et sphérique, sur lequel se situent seulement deux petits yeux noirs d’une noirceur mordorée accolés l’un à l’autre, ces grandes araignées censées vivre en principe dans les zones arides et semi-arides, outre qu’elles jouissent d’une cuticule renforcée et d’une énorme paire de chélicères (tantôt orange, tantôt rouge vif, et quelquefois divisées d'une manière bizarre en tronçons par de fins anneaux noirs) que prolongent deux sinistres crochets, sont aussi pourvues de longues pattes crustacéennes (orangées et légèrement translucides) que parsèment des poils sensoriels, ainsi que de longs pédipalpes qui donnent l’impression qu’elles ont cinq paires de pattes au lieu de quatre. Pourquoi, depuis l’époque lointaine de sa découverte, cette araignée (mais est-ce réellement une araignée ?) inspirait-elle chez tout être humain qui l’observait pour la première ou la ixième fois une sensation de monstruosité absolue ? une aversion et une peur presque incontrôlables ? Encore une fois, je n’aurais su le dire. Peut-être cela est-il dû à sa morphologie extraordinaire, inouïe, unique en son genre — avec son abdomen insectoïde en fuseau, son unique paire d’yeux extrêmement rapprochés, ses pattes identiques à celles du scorpion ou du crabe, ses chélicères exagérément massives et colorées... Ou plutôt, pour frôler un peu plus un soupçon de vérité, peut-être cela résulte-t-il de l’impression de jamais vu, de total inconnu, que suscite l’assemblage composite de ces différents éléments. Un assemblage inédit, saisissant, et comme inadmissiblement incohérent, qui fait qu’il émane d’elle quelque chose de proprement supraterrestre, plein d’une étrange horreur que n’égale jamais la vision d’aucune autre espèce d’araignée, quelle qu’elle soit. Cette araignée serait-elle une néphile ou une mimétide, une mésothèle ou une dolomède, une ségestrie ou un oxyope, une dysdère des plus effroyables ou un invraisemblable amblypyge — encore plus crustacéenne et xénomorphe, mais cependant, allez savoir pourquoi, nettement moins horrifiante dans la somme de ses composants ; et appartiendrait-elle mêmement (ainsi que la dysdère) à la famille des solifuges, qui englobe pourtant nombre d’espèces hideuses. Quoi qu’il en fût, de voir pour la première fois pour de vrai ce genre d’arachnide eût déjà suffi à ce que je maudisse pour la énième fois l’Univers et tous ses principes, dont la mauvaise fortune, qui m’infligeait une telle épreuve alors que je vivais un moment aussi crucial. Mais comme si cela ne suffisait toujours pas à assouvir l’inimitié que la Vie concevait contre moi, je ne fus pas sans remarquer qu’à mesure que j’avançais avec précaution les araignées-chameaux devenaient davantage volumineuses : la plupart d’entre elles avaient maintenant un corps aussi gros et aussi long que celui d’une zibeline ou d’un lièvre, et, avec leurs grandes pattes, elles atteignaient facilement une envergure de cinquante à soixante centimètres. C’en était trop pour un seul homme — qui plus est pour un homme qui avait subi depuis plusieurs mois toutes sortes d’événements traumatisants et insensés. Je sentais que j’étais arrivé à bout de nerfs ; que les ressorts qui m’avaient permis de maintenir jusque-là une once de sang-froid, de contrôler tant bien que mal mon sentiment d’effroi, étaient en train de lâcher l’un après l’autre ; de se rompre d'une façon inexorable. Outre le fait que la haine sourde que je nourrissais depuis toujours contre le Monde, et qui s’accentuait cette nuit-là dans des proportions inimaginables, menaçait de renverser d’un instant à l’autre toutes mes digues internes ; de m’ulcérer d’amertume et de rage en me poussant au coup de sang. Aussi — c’était inéluctable — lorsque les camel spiders se mirent à ramper vélocement vers moi de tous côtés, je perdis la tête : fonçant droit devant moi en hurlant et en faisant tournoyer dans les airs mon long tube de métal tel un samouraï fou, je semais la mort alentour en écrasant (avec chaque fois le bruit d’une poire blette explosant sur du bitume) les monstrueuses araignées-chameaux qui ne cessaient d’affluer, toutes plus énormes les unes que les autres. Définitivement submergé par une vague de terreur comme je n’en avais jamais connue jusque-là, fût-ce aux heures les plus sombres de mon séjour forcé dans la cité maudite, je courais à perdre haleine le long de la sente sinueuse, les poumons en feu, en ne cessant de hurler et d’abattre tout autour de moi, au paroxysme de l’horreur, mon arme de fortune, provoquant la mort de dizaines et de dizaines de camel spiders qui, visiblement, ne désiraient qu’une seule chose : me remplir de venin et me mastiquer jusqu’à l’os... Hurlant en frappant, frappant en hurlant, j’éclatai en produisant des bruits à soulever le cœur ces maudits arachnides qui, en dépit du carnage que je faisais dans leurs rangs, s’opiniâtraient à surgir des bords herbeux et broussailleux du sentier afin de ramper vers moi — afin de m’enfoncer leurs répugnantes chélicères dans la chair. Mais elles n’y parviendraient pas, car, outre que la terreur que j’éprouvais me plongeait dans un état second propice à une perception suraiguë de tous les mouvements qui avaient lieu alentour, les flots d’adrénaline qui se déversaient de façon ininterrompue dans mon corps décuplaient mes réflexes, mon adresse et ma force. C’est avec au sens propre une vigueur surhumaine, une vitesse et une dextérité stupéfiantes, que je maniais mon tube de métal — pas une seule seconde ne s’écoulait, à de certains moments, que je n’écrase mon arme métallique sur l’exosquelette chitineux de ces monstres transbahutés du Moyen-Orient ou d’ailleurs par le jeu du commerce mondial, et qui avaient si remarquablement tiré profit des divers agents tératogènes et mutagènes qui altéraient le territoire sur lequel s’étendait chaque jour davantage — telle une métastase tumorale — la mégalopole. Dans la nuit de brouillard jaune et rouille aux phosphorescences délétères je fonçais tel un buffle en état de panique à travers les friches, ne cessant de jouer de mon tube de métal et d’abattre à chaque instant sous sa masse foudroyante ces abominables araignées mi-crustacéennes mi-scorpioïdes qui, obstinément, se précipitaient dans ma direction. Puis advint le moment où les camel spiders se firent plus rares et où celles qui m’agressaient encore présentèrent un volume amoindri, presque revenu à la normale. Mais à dire la vérité je ne m’en rendais même pas compte, dans mon état de terreur toujours aussi paroxystique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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