Le roman de notre pensée
Jean-Philippe Domecq
Ce livre est le troisième d’un ensemble qui comprend :
1 – Histoire d’un homme
2 – Histoire d’un autre homme
3 – Le roman de notre pensée
à CdC
« Il y a quelques êtres humains parmi les hommes. » (Arnold Schönberg, rentrant d’un concert de huées, à Vienne)
novembre 2025
§1
Que la vie vaille le détour !...tant qu’à vivre.
Sinon, on peut toujours survivre, sousvivre. On peut toujours l’échec existentiel. Seul échec, à vrai dire. Qu’est-ce que l’échec social à côté… ou, pire encore, « réussir »? Où peuvent bien passer ces regards d’autrui au regard de la mort ? Autrement tonique, si on ne l’oubliait sans cesse, imparable et net le tri entre nos plaisirs et nos peines qu’éclaire, face à nous depuis le début, le faisceau de savoir d’avance qu’on n’y sera plus un jour. Là, on voit. Pourquoi attendre la fin pour voir, quand on peut voir enfin tout du long ? Prodige !
Mais ce que j’en dis, n’est jamais que ce que je dis. Quand je pense quelque chose, je sais qu’il y a autre chose. (Ayons toujours cette voix-off à chaque pensée, chaque souffle)
Vivre ne se suffirait-il pas ? Faut-il toujours une vision qui nous aimante vers la version humaine de la vie ? L’humanité en a commis tant, de sens et de sens auxquels elle a cru tour à tour, qu’il y a de quoi renvoyer ce besoin au besoin d’illusions. D’ailleurs, aujourd’hui tout le monde semble en être revenu, et ça a l’air d’aller, l’Ambiance est aux « je » qui, chacun, prend son chacun pour monde. « Says I, To Myself, Says I », annonce pour demain le vernissage d’une grande galerie d’art international.
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Chacun son sens ? Si ce n’était là que contresens ; mais psychologiquement même c’est étouffant, pour « moi-même » (et « moi-m’aime », allez). Je n’ai jamais compris qu’onse contente d’être soi-même. Pourquoi se borner à ce point ? Ce point que je suis. Faire comme si de Rien n’était ? comme si nous ne pressentions tout ce qui n’est pas soi, en soi, hors de soi, hors de l’humain même ! Alors que nous ne sommes qu’humain, apparemment, apparemment. L’infini a été fait par et pour l’homme ; les chiens et les chats ont autre chose, ressentent la nuit sans bouger, de cela aussi nous n’avons pas (encore) idée mais nous interrogeons. Pour nous, vivre est en question, pas pour eux.
Le Tout-sauf-soi vient de nous et nous va comme l’énigme de vivre, partout tangible, à fleur de peau comme par-delà l’Univers depuis notre boîtier crânien. Il y a de quoi adhérer à ce vertige qui fait de notre laps d’existence individuelle l’exact bonheur.
§ 2
N’est-ce que moi, est-ce vous, est-ce tous que l’actuelle Ambiance étouffe ? Où est passée aujourd’hui l’aspiration à plus que soi ? Est-on seulement quelques-uns avec ça ?
On peut trouver cette interrogation vague et bien métaphysique. De toutes façons, à chaque temps ils trouvent et trouveront fumeux ce qui peut changer tout pour tous : l’Inconscient parut douteuse fumisterie viennoise dès 1901 ; fin 1788 les vieux et jeunes tenants de l’Ancien Régime (car il y a autant de jeunes qui sont vieux que de vieux qui sont jeunes, toujours) ne balayaient-ils pas d’un revers de « métaphysique » que le Tiers-Etat (la majorité du peuple) aspirât à être « quelque chose », et pourquoi pas avoir quelques droits proclamés « universels » ? Universels, au fait : c’est précisément ce qui s’oppose au chacun sans tous d’aujourd’hui ; universel s’est vu alors l’individu, plus libérateur et d’avenir que l’individu minimal du chacun son sens. Cette allusion de philosophie politique n’est pas si passéiste qu’on le croit provisoirement, ni particulièrement éloignée de notre besoin d’interroger la vie.
Nous pouvons tout à fait éprouver qu’il n’est rien de plus humainement réaliste que ce qui vaut métaphysiquement par la grâce de la mort d’emblée pré-vue. Mais, par une exception historique qui, pour le coup, invente le narcissisme historique d’une époque qui se croit sans commune mesure avec toutes autres, au XXIème siècle et depuis la fin du XXème l’individu n’aurait plus d’autre aspiration que la satisfaction de sa personnalité. La question du sens, portant par définition au-delà de soi, ne se poserait plus pour vivre. Mettons. Mettons que peu importe le sens que nous croyons alternativement bon de prendre. Sauf que la démarche humaine ne peut faire autrement que d’empêcher sa chute en mettant un pas devant l’autre, un sens après l’autre. Que l’on puisse à la rigueur se passer de sens mais pas d’aller de sens en sens, nous tient, nous tire en avant, et même parfois du lit, sinon, hein... On se demande bien. C’est l’intrigue, l’intrigue de toutes intrigues humaines, qui a pour suspens l’énigme à jamais énigme.
Du reste, à bien la considérer, l’histoire de la pensée a tout l’air d’un roman où les idées, sens et concepts se rencontrent et se confrontent tels des personnages, se croisent en situations, font figures, figurants, signes. Il n’est que de lire les philosophes : ils passent un à un sur la tête de leurs prédécesseurs, grâce à eux et ils sont les premiers à le reconnaître, disant que c’était fort bien, le prédécesseur, mais pas assez, il manquait ceci et cela, etc.
Eh bien, c’est l’heure du roman de notre pensée, pour qui cherche encore quelque motif de persister qui ne vaille pas que pour soi. Dans cette quête, la littérature est ce qu’il faut, elle seule ne ment pas puisqu’elle ne prétend jamais à vérité unique, elle ne livre d’explications qu’en situations – la vie même. D’un chapitre à l’autre, le roman de notre pensée se manifestera à plusieurs, à ceux que l’Ambiance étouffe. Autant dire qu’on sera peu, tout n’est que question d’appétence, quand on vit. C’est bon, on n’est toujours que Quelques à avoir l’appétence de transformer le monde intérieur, extérieur. Être seulement, n’est pas être seul.
décembre 2025
§ 3
Les « Quelques », donc.
Ce fut d’abord « les Quelques-uns », il y a de cela une douzaine d’années, un peu plus. On trouve aussi la variante des « Quelques-unes et uns » dans leur correspondance – où, soit dit pour donner idée, les courriels d’invite aux réunions saluent le groupe moins souvent par « Chers » que par « Chères », générique au féminin jamais usité seul jusqu’alors en langue française, ni peut-être en toute langue.
Pourquoi ce nom, les « Quelques-uns » ? Pourquoi ce groupe ? Était-ce même un groupe ? Et que devint-il ? Que devient-il et deviendra ? On a envie de savoir, de voir !... Qui verra vivra, n’est-ce pas. « Tant qu’à vivre », autant l’aventure. Aventure = ce qui advient. En discernant bien on peut faire advenir, de dessin à dessein se transforment l’homme et le monde. « La croissance de l’homme ne s’effectue pas de bas en haut, mais de l’intérieur vers l’extérieur », observait Kafka.
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Les Quelques-uns c’est cela, à l’origine. Autour d’une table analogue à celle où chacun écrivait et continue en ces temps, croiser les regards pour discerner à plusieurs mieux que seuls. Sachant que la solitude ne manque jamais. Nous avons deux solitudes en nous. L’essentielle : se sentir lancé là-dedans, la vie, et comprendre qu’on ne fait qu’y passer, comme s’il n’y avait que la vie et la mort d’ailleurs, certains pensent même qu’on « transite », mais bon, pas besoin d’atténuer le vertige, gardons cette solitude sans filet, c’est la bonne, l’inquiète et propulsive, on ne peut plus réelle. Et il y a la sociale, périphérique solitude prise entre les rideaux de fumée d’opinions, néfaste celle-là, quand on ne sait plus jusqu’où douter contre soi-même, quand on se demande « Suis-je seul à voir cela, suis-je sot ou fou pour ne pas comprendre ce que tant de mes semblables ont l’air d’admettre ? ». La plupart s’en accommodent, s’adonnent au quant à soi. Pas tous. Qui partage ce doute ? Je parle du doute plus fort que soi, si minant et puissant à la fois qu’il peut susciter chez certains, pour ne pas dire quelques-uns, une quête vague, livrée à ce qu’on nomme un peu vite le hasard mais qui peut aimanter ce qu’on nommera beaucoup moins vite « les affinités électives » (roman plus libertaire qu’on l’attendrait de ce génie du juste milieu en tyroliennes qu’était Goethe). Les leurres ambiants s’écartent dès qu’on entend quelqu’un se murmurer à lui-même : « je me disais bien aussi… que quelque chose ne va pas ». Oui, cela arrive, c’est tout à fait possible d’entendre exactement qui l’on doit entendre de l’intérieur, en son silence. Alors la solitude devient objectivante, elle perd son aliénant pouvoir de confusion. De là s’opère la bifurcation entre n’être que seul et Etre seulement, l’adverbe prenant un sens actif qu’il n’a pas d’ordinaire.
Ce n’est que le plus exotérique des cercles d’affinités, au point d’être d’abord tacite, mais il est nécessaire pour que quelques-uns se repèrent les uns les autres à une même impression d’époque. Ce qu’elle est et n’est pas. La camper, celle-là, pour y faire advenir plus qu’elle : et qu’éventuellement cela attire plus de quelques-uns, de cercle en cercle toujours plus concentriques autour de la Table-plus-que-ronde.
Il y avait besoin, plus que besoin aux premiers temps du XXIème siècle. Mais, avant le contexte, dissipons toute illusion morale : de même que la solitude est ce qui manque le moins, de même la proportion des réfractaires à l’aliénation est-elle constamment minoritaire. C’est d’ailleurs encourageant, au vu des progrès de l’Histoire. Nul élitisme social dans le constat. L’appellation de Quelques-uns nous est venue parce que sans ambiguïté ; elle évacue l’élitisme de classe, de culture ou d’argent, qui ont force de domination et de reproduction conservatrices. On ne voit pas que les privilégiés soient l’élite qu’ils prétendent. Mais s’ils tiennent à parler d’élite, alors oui, les Quelques-uns ce serait à la républicaine, l’élite pour causes publiques, élective par révolte affirmative, sans révoltisme, par appel d’air, besoin d’écarter les limites. Voilà pourquoi c’est sans illusion sur le nombre. En toute société, la minorité transformatrice ne dépasse pas les 30%, répartis en tous milieux, paysans, institutrices, employés de banque, commis d’administration, serruriers de supermarché, gérants de laveries automatiques, camionneurs (il y en eut plus à cacher des Juifs que d’auteurs de la NRF, si si, la NRF de Drieu fut interdite de 1945 à 55), mannequins, garçons coiffeurs, commissaires-priseurs, chefs du protocole, de rayon, de gare, directrices d’école, de compagnies d’assurances : 30%. 30% maximum – beaucoup moins chez les auteurs français, avec eux on est dans les 3%, ou les Suisses tenez (souvenons-nous de Mars, de Fritz Zorn, conscient dans sa chair que son cancer est intériorisation de l’incurable neutralité suisse - j’ajoute : de toute neutralité). Illustrons, et tout le monde s’accordera sur ma petite théorie des minoritaires agissant : les 30 % de Quelques-uns de tout temps donnèrent les Résistants, les lecteurs des Lumières, les dissidents d’URSS, les Justes pour les Juifs, les Socialistes à la Jaurès ou Blum, les blancs américains tabassés aux cotés des noirs au temps de Martin Luther King, les mâles aux côtés des femmes manifestant pour la contraception, etc, etc. Les Surréalistes furent 30, les Situationnistes aussi à peu près, les Apôtres douze. On est toujours peu avec la liberté, la justice, avec le grand désir, la chercheuse inquiétude humaine.
La lancée des Quelques-uns tombait bien, en plein moment aveugle. En ce temps-là, le nôtre, la mélancolie de vivre s’était renouvelée au point de passer inaperçue, donc d’être aisément refoulée. Quand je disais qu’il ne s’agit que de « bien discerner ». Et pour cause paradoxale : la mélancolie était devenue nostalgie de l’avenir. L’avenir avait très longtemps été religieux, téléologie théologique, puis historique à partir de la Révolution française et de là tendant vers toujours plus et mieux de justice, l’égalité, les émancipations. Mais, en 1991, au motif que » l’avenir d’une illusion » communiste s’effondrait heureusement avec le Mur de Berlin, quel avenir a remplacé l’autre à l’horizon radieux de l’Histoire ? Un demi-corniaud philosophe prophétisa « la fin de l’Histoire », s’esbaudissant que, le communisme effondré, le Marché couronnerait la démocratie, enfin ! Tout l’effort humain dans les siècles et les siècles, y compris la lutte contre le totalitarisme, pour aboutir au commerce mondial des biens et services… L’argent allait tout bouffer, évidemment. Déjà qu’il est hors-loi par fluidité et par puissance de notre avidité réflexe, déjà qu’il avait toujours été nécessité et passion, si en outre la richesse devenait mérite personnel et perspective collective… Toutes les valeurs et l’avenir y passeraient. A la fin du vingt-et-unième siècle c’en était fait, les opinions avaient incroyablement oublié que l’argent atteint tout si on le laisse faire. On ne pensa plus rien pour maîtriser cet outil des outils. On a vu depuis. L’argent « libéré » comme jamais confirme que les affaires n’ont que faire du libre individu, au contraire. Les libertés collectives de chacun furent repoussées au point de ne plus savoir ce que c’est que les libertés collectives de chacun ; les libertés individuelles purent être rabattues sur les libertés narcissiques, l’idéologie du psychologisme. Un siècle après la Grande Dépression, la Grande Régression psychique des années 20 du XXIème siècle emporte, dans un reflux où c’est la vulgarité qui invente, tout ce qui avait été conquis par desseins et luttes en émancipations, égalités, justesse dans la justice, pouvoir civilisationnel de la culture.
§ 4
Pression poétique
Dureté des temps ou pas, tout se joue toujours par les mots. Si je rappelle cette évidence, elle n’est pas à entendre comme une de ces professions de foi poétique devenues un des classiques de l’espérance d’avant-garde. J’entends et admets qu’il y a aussi, en prenant le mot dans son sens d’innovation de langage, une poétique de la vulgarité, une poétique de l’intérêt, de la bêtise argumentée, du mensonge, de la mauvaise foi. C’est pénible à dire, mais la créativité des oppresseurs sait être formidable, à la pointe des nouvelles vagues. Sinon, ils ne soulèveraient pas les foules ni ne seraient portés par l’opinion populaire. Que « le » réel, le leur à côté de tous autres réels, soit façonné par le verbe, les conservateurs ne le savent certainement pas moins que les progressistes. Pour conserver, on ne peut se contenter de reproduire la vulgate dont on hérite, il faut l’assortir, la renouveler comme la mode. Si l’on n’a pas trop peur de la lucidité, l’année où je me décide à écrire ce roman de pensée, l’année 2025, nous démontre comme jamais, homme le plus puissant de la planète en tête, que la politique la plus immorale s’impose par la grâce épaisse d’une transgression verbale révolutionnaire en ce qu’elle recule les limites de la vulgarité dé-civilisatrice. Comme quoi, la transgression n’est pas qu’une joie surréaliste ; j’avoue n’avoir jamais été trop convaincu par les théories de tortures transgressives à la Georges Bataille (flamboyant romantique du sexe, à côté de ça). Le vingt-et-unième siècle en tout cas nous lègue ceci quant au pouvoir des mots : le travail de vérité a pu être congédié par une addiction au mensonge qui fait jubiler l’opinion populaire et la voue à une régression mentale dont elle se repaît plus que de besoin. Pour un temps. Pour un temps, peut-être, mais cela se jouera à peu, si cela doit, peu face à beaucoup. Le peu, en pourcentage de consciences et d’appétences, ne laisse pas d’autre choix que d’être extrêmement qualitatif face au règne du quantitatif comme signe des temps.
C’est ici qu’interviennent les Quelques-uns, s’ils le « pveulent ». Ce verbe, qui fait partie de leur dictionnaire spontanément inventé, désigne l’indissoluble réciprocité entre vouloir et pouvoir. Soit dit en passant et en mettant en circulation ce mot-valise, les Quelques-unes-et-uns furent bien conscients d’ôter pas mal de patientèle aux psychanalystes. « Je n’ai pas pu venir hier, excuse-moi.
- Tu n’as pas pu.
- Pas pu.
- Tu n’as pas pu venir, ni prévenir.
- Oui, parce que c’est au dernier moment que je n’ai pas pu.
- Au dernier moment, oui, je comprends.
- (…)
- Je voulais venir mais finalement j’avais autre chose.
- Ah, autre chose.
- Autre chose, oui. Je suis libre, après tout.
- Ah, libre.
- J’ai ma vie, non ?
-Ah, ça.
- (…)
- Oh et puis quoi, il faut admettre la liberté de chacun !
- Oh celle-là, on ne fait que ça.
- Pourquoi, il y en a une autre ?
- Tu poses la question. La prochaine fois, ne dis que tu ne pveux » [1]
Etc, on connaît...
Ceux qui parmi les Quelques-uns n’ont pas douté du pouvoir des mots – et on doit jouer particulièrement fin de nos jours - ont donc fait leur pari, tant qu’à vivre. Le pari fut d’opérer la Pression poétique. La poésie est ce qui, par son absence de règles a priori et de méthodologie productive, nourrit latéralement l’expérimentation que les autres discours d’intelligence du monde, avec tout leur apport et leur nécessité, ne peuvent s’accorder par eux-mêmes. Sur eux il y a moyen de faire pression indirecte, par réfraction de pensée, par ce biais de point de vue qui seul révèle le grain du mur, biais au sens où les villageois d’autrefois disaient d’un des leurs « il a le biais » parce qu’il trouvait moyen de tout réparer. La poétique comme nouvelle donne de formulation fait faire à l’esprit ce pas de côté qui révèle des portes à l'intuition en sciences humaines, astrophysique aussi bien, économie, éthique, politique même. Si volatile soit-elle, et parce qu’elle l’est, en assumant, la formule de « pression poétique » est adéquate par épure. L’heure en effet n’est plus à « la beauté convulsive » du surréalisme, mais, nos temps étant plus pervers, à certaine beauté d’exactitude.
On va comprendre comment ce nous est apparu, par de premiers extraits de nos correspondances. En post-scriptum à un de nos courriels, je répondais à Valérie Rossignol ceci : « Oui, la signature est librairie s’est magiquement passée, comme si l’esprit chamanique et de meute (vous savez mon amour pour les loups, animal politique solidaire s’il en est, et qui ferait vraiment souhaiter à l’homme qu’il soit enfin « un loup pour l’homme », et ne surtout pas souhaiter au loup qu’il soit homme pour le loup !... ) le tour d’esprit lancé lors du Bref et aussi Mondial Happening [2] se poursuivait presque de lui-même. Les jeunes gens qu’il draine sont venus en bande, une vraie descente, ça a marché tout seul. Mon idée (de jeune homme) de faire pression poétique sur le monde, pour réamorcer la pompe de tous les discours et actes sur le monde tel qu’il pourrait changer, semble prendre tournure… Cela vous concerne et je vous implique au plus haut point, c’est affaire de gouvernement…de l’extérieur par l’intérieur. »
Fin du courriel de réponse de Valérie Rossignol : …« En ce qui concerne mon projet, je rêve moi aussi de faire pression poétique sur le monde, afin que le monde prenne conscience que le seul espace à reconquérir est intérieur.
Mais je suis bien seule.
On continue peut-être, mais selon quelle loi ? »
C’était en 2014. Prochain épisode en conséquence : Politique de la poétique… et lèvres molles.
(D’ici-là, en annexes, premières esquisses d’annonce qui devait être publique des Quelques-Uns, en 2014, passée sous silence.)
[1] Dictionnaire des mots manquants, page 62 – 63, éditions Thierry Marchaisse, 2016.
[2] Cf. Bref Happening mondial, Total Ready Made, sur YouTube et paru aux éditions Tituli, en vente en ligne chez cet éditeur, Paris 2014.
Janvier 2026
§ 5
Politique de la poétique,
au temps des Lèvres molles
« Le poids précis de l’univers, l’humiliation, la joie. »
(J-L. Borges)
Je sais bien qu’il est de mode et commode de faire sa moue de maturité avertie au seul mot de « politique ». Je sais bien que le mot indisposera plus encore si je l’accole au mot de « poétique. Eh bien, tant pis pour ceux qui voient dans le poétique un doux et réservé domaine. La politique de la poétique, c’est ne pas en rester là, jamais ; c’est avoir besoin de plus que tout ce qu’on imagine, pense et ressent seul. Il faut à chacun son langage et que celui-ci passe à l’Autre, ou l’on en reste là.
Ce ne sera pas la première fois que la création individuelle s’enrichit de la création collective et celle-ci de celle-là ; je suis reconnaissant à toutes les poignées d’êtres qui par la culture ont à eux seuls transmis leur belle audace de vivre, entre eux, au-delà d’eux, et dans la suite des temps.
La « pression poétique » fut peut-être la formule de chimie mentale que l’entité des Quelques-Uns invitait à exercer stratégiquement sur l’Ambiance culturelle française. Je dis « peut-être » alors qu’elle le fut assurément pour quelques-uns parmi les Quelques-Uns, d’emblée. Pas pour tous, à ce qui s’avèrera plus tard. - Attention, ceci n’est pas une allusion aux visiteurs de passage. Encore que… pourquoi ne pas en parler tout de suite ? Hein... Croquer vite fait les ombres et profils fameux ou non qui défilèrent entre et sur les murs de l’appartement ancien où se réunissait la compagnie, pourquoi ne pas !... Nous sommes dans un roman de la pensée, non ? Dans la vie aussi, d’ailleurs.
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Des visiteurs de passage, il y en eut au fil des ans, et pas qu’un peu – tellement que d’aucuns se sont retrouvés les soirs de liesse entre mur et télé à celle-ci accoudés, le surplomb que ça donne sur les débats… (ceci juste pour dire). Nombreux les « De passage », donc, qui s’invitaient à jeter un œil – comme on dit sans mesurer ce qu’on dit – sur ce qui pouvait bien se tramer autour de l’improbable Table-plus-que-ronde dont l’occulte rumeur distillait vers le Toutout-Paris l’envie sociale d’en être avant les autres, qui fait le sel du pré-snobisme. Ce fut bien le seul « isme », au demeurant, dont un des Quelques-Uns se targua et défia l’« ismisme » d’avant-garde, boutade de courriel qui aurait dû suffire à confirmer que notre mouvement nouveau ne reproduirait pas le modèle des mouvements nouveaux du passé. Mais bon, à ceux qui ne pveulent pas comprendre, il est vain d’expliquer : soit qu’ils sont bouchés (voilà pour le « peut » dans le pveut), soit qu’ils ont intérêt à en rester là (c’est le « veulent », qui sonne bien, du pveulent). A ce genre d’indices on aurait dû pressentir les bornes, et moins longtemps tolérer la compression que les engoncés malins ont opposée à la pression poétique. Mettons-nous à leur place : pour « réussir », il ne faut pas que cela bouge autour des marches chèrement gravies. Ceux qui montent au mérite fournissent au manège contemporain de la société ce qu’il faut pour préserver son mécanisme d’ascension. Voltaire au moins souriait au Seigneur qu’il croisait sur le palier : « Vous descendez, je monte ». Arriviste s’il en fut, Voltaire n’hésita jamais à foutre en l’air ses savantes courtisaneries pour « écraser l’infâme » intolérance.
Toujours est-il que les défilants curieux ne sont pas passés à côté de l’aventure qui bruissait à la Table-plus-que-ronde de ce groupe étrange. Ils en sortaient amusés, et stimulés. Stimulés pas plus de vingt-quatre heures sans doute, mais c’est déjà ça. D’une part nos défilants s’avouaient, en bas de l’immeuble à minuit imaginez : « mais… qu’est-ce qu’on est libres à cette table ! ». Ce qui, entre nous, dit de Paris quelque chose que l’on n’aurait pas dit en des temps autrement oppressants, les années 30 par exemple, ou autrement entraînants, les années 60. D’autre part et surtout, nos visiteurs n’avaient pu manquer d’observer certaine rutilance de culot parmi les couverts ; et aussi cette faconde de liberté critique qui donnait au rire son littéral éclat, et, à la voisine du dessous et aux étudiants du dessus, le désir de sonner à ce théâtre. Nos visiteurs d’occasion, qui ne sont pas naïfs, craignant de l’être, sortaient de là épatés, pour une fois en ces temps. Enfin quoi, fallait-il que ces « Quelques-Uns » fussent gonflés tout de même, barrés complètement, barges ou pire : idéalistes – ce qu’à Dieu ou Rien ne plaise ! –, pour croire qu’une politique de la poétique, si affutée soit-elle, puisse modifier quoi que ce soit aux mentalités et, plus encore, au couvercle culturel français, si policé, n’est-ce pas.
Précisément c’était, et c’est la raison de plus, supérieure - et folle, selon les lèvres molles, qui pensent bien à demi -, raison pertinemment folle de parier que c’est possible, parce que sinon… Sinon, on a vu depuis.
Non que nous concevions la littérature comme mode d’action. Ses liens avec la société ne sont jamais voulus directement dans les œuvres qui font vivre ; c’est même pour cette raison, parce qu’elles ne l’ont pas cherché, qu’elles modifient les mœurs. Une œuvre de conquête érotique remue le corps social, en sous-main si l’on me permet, plus profondément qu’une œuvre combative. En attendant Godot de Beckett fait toujours bien dans la bouche d’un ministre ou d’un envoyé spécial très spécial de dictateur russe, alors que le très sûr Sartre déclarait à propos de cette pièce que c’était pas mal, Beckett, mais que peu après il avait vu à Moscou une pièce soviétique sur une grève en usine et ça c’était autre chose !... Nous en avons discuté un soir, de la littérature engagée à la Sartre, qui ne fut jamais en reste de coups de talon rhétoriques comme on les aime en France et pas seulement chez les auteurs collaborateurs ; ce fut un de nos nombreux échantillons de réévaluation souhaitable, la réception de Sartre restant encore laudative en vertu de la tradition française de s’incliner devant ses grandes figures littéraires arrivées. Cela fait partie des chantiers qui auraient pu être lancés dans une revue à créer ou des tribunes collectives, si des lèvres molles n’avaient trouvé que c’était aller « trop loin ». Nous pourrions revenir, dans un chapitre, sur le roman national littéraire très particulier de ce pays.
La pression des mots libère d’oppressions pas seulement par la frappe de notre discernement critique mais aussi par la pression inventive de nos créations. Pourquoi choisir entre le travail du positif et celui du négatif, dialectiquement ? La poétique que nous mettons en œuvre était et est en constellation expansive, comme on le verra, et c’est déjà tout vu si on se donnait la peine de nous avoir lus. Les œuvres sont là, en fait d’ouverture sensible et spirituelle, d’abandon poétique, de vie vue d’ailleurs, de ce que « rien n’est banal au monde, tout dépend du regard », etc, etc. Quant au climat des soirées à Quelques-Unes-et-Uns, il fut hautement festif, table à la Molière, j’y tiens, à ce qui s’appelle « faire la vie » !
Mais alors, pourquoi le lancinant « peut-être » par quoi commença ce chapitre ? Que s’est-il passé, au fond ?
Très au fond, une bonne raison, d’abord. Nous étions partis sans a priori aucun. Le mouvement des Quelques-Uns n’avait pas formulé de « pression poétique » à l’origine, rien défini par manifeste ni par écrit ni de quelque manière que ce soit. Cela demeurera une de ses originalités historiques. Nous sommes assez instruits par l’Histoire, le temps n’est plus aux obédiences esthétiques unilatérales comme au XXème siècle. Pour autant, si notre indéfinition initiale traduisait un discernement du moment où nous sommes, cela n’enlevait rien à la pression du désir, au contraire. Au fond, cette histoire de « pression poétique » revient à ce qu’énonce Freud : « Si on cède sur les mots, on finit par céder sur les choses ».
L’Ambiance dans laquelle naquit ce mouvement, n’a fait que le confirmer. Je dis « l’Ambiance » comme Balzac mit majuscule à « Rente », toutes lourdeurs égales d’ailleurs dirait la mathématique de la servitude, qui pour se perpétuer régulièrement s’améliore, comme la bêtise grâce aux progrès de l’intelligence.
Nous avons commencé à nous réunir vers 2013 tandis que la foire aux vanités littéraires, à force de logique médieuse et de narcissisme libéral qui va très bien avec, devait se lâcher dans une systématique psychologisation de toutes opinions. Comment discuter si ce que je dis n’est entendu qu’en tant que mon opinion, ma subjectivité, « ton histoire personnelle », typique phrase de lèvres molles ? L’aimable bêtise épuise, d’où ses victoires.
Il n’y eut pas de résistance. Pas de… pression qualitative (je ne parle pas de mes écrits sur la bêtise cultivée puisqu’on n’en parle pas : puisqu’ils m’ont valu liste noire : puisque cela fait peur). La peur de dire quelque chose contre l’oppression culturelle, cela existe comme cela a existé, faut-il le rappeler ? Il le faut et cela se paie. La peur et la coercition par « mort sans phrase » (plus d’articles sur ce que vous écrivez, mise à l’écart éditorial, etc, on n’imagine pas que cela se passe dans la culture, plus que dans l’économie ou la politique), ont endurci l’arrivisme sélect, qui a libéré la vulgarité qui, ne se rendant de compte à soi-même ni de rien, ignore la peur. Pour résumer à grands traits en ce début de manifeste ouvert (pour la première fois dans l’Histoire : ouvert à qui pveut, non prescrit par un seul), tout le monde admet maintenant, mais un peu tard, que la révolution réactionnaire n’a pas eu peur des mots, elle. Elle joue même à fond de la transgression que l’intelligentsia de gauche croyait réservée à la philosophie érotique de Georges Bataille. Dans le relâchez-tout dont il n’a donné que le ton que ses fadas prennent pour du style, le romancier idéologique Michel Houllebecq a ouvert les vannes à ce qu’il m’a fallu nommer l’école du « Glauquisme ». Le glauque serait le fond du vrai. S’il suffisait d’être cynique pour être réaliste…[1]. Cet écrivain a, parmi ses opinions d’anguille poisseuse, exprimé sa faveur pour Trump, plus carnavalesque que lui dans l’audace vulgaire. Houellebecq n’est qu’un symptôme mais il a libéré les pulsions préalables aux idéologues aboyeurs dont se lamentent ceux-là mêmes qui l’ont promu comme des abrutis. De la Grande Régression intellectuelle des années 10 et 20 du XXIème siècle, plus précisément : de la Révolution de l‘Inintelligence qui caractérise l’actuelle rupture de valeurs, le spectacle littéraire français et le niveau de ses débats auront été l’avant-garde qui s’ignore, annonciatrice à sa petite façon et de longtemps. On y et en reviendra.
Mais, détendons-nous…
Il y a un peu de fantastique dans ce roman, oh pas grand-chose, mais qui lève un coin du voile sur le bizarre passage des Quelques-Uns aux Quelques. On a appris une chose, à l’usage, du haut étage où ils se réunissent. D’ordinaire, « l’esprit de l’escalier » c’est la répartie qu’on trouve trop tard, après la discussion ; mais là, force a été de constater que cet escalier-ci ne donne de l’esprit qu’en montant, pas en descendant. Si on avait su !... Il y avait des bouchés volontaires et des lèvres molles dans ce groupe, certes, on l’a assez compris, mais ce n’était peut-être pas lacune d’esprit de leur part s’ils ont fait inertie.
Et puis ceci aussi, tant qu’on y est : l’étage étant haut, l’appartement fut baptisé la « Tour-d’y-voir-venir », donnant sur la plus grande gare d’Europe, par la même fenêtre sur laquelle s’ouvre Hugo Cabret, le film que Martin Scorsese a consacré à Méliès. Comme quoi, et sans crier gare, vient d’être assurée ce qu’il faut bien nommer, en style de roman, la situation. A présent, le suspense de la pensée peut revenir à ce « peut-être » en suspens sur nos têtes depuis le début du chapitre.
Si on a écarté celles des arrivants d’occasion, quelles têtes ont bloqué l’aspiration poétique ? Le blocage vint de la majorité de permanents initiaux, là est la surprise, sans qu’il y ait de raison d’être déçu, on n’avait qu’à voir avant. Les lèvres molles distillèrent le sémillant dissolvant du scepticisme. On a toujours l’air fin quand on toise mondainement celui qui aspire à autre chose. Maintenant, pourquoi l’obstruction corrosive, une petite énergie si négative, insidieusement dévalorisante de tout ce qui pourrait dépasser la prudence tactique ? La réponse est dans leur inertie assumée : ils trouvaient que c’était ambition que de vouloir autre chose, ils raisonnaient donc en termes d’ambition personnelle. Ils tenaient à ce que ça ne sorte pas de la Tour-d’y-voir-venir.
Ça… ? Pendant ces années, neuf ans, ce fut le gai savoir, du tonique créé véritablement. Nul ne démentira jamais que je me suis constamment voulu garant qu’un tour d’esprit de bienveillante exigence impulse chaque soirée, chaque débat, généralement improvisé tant nous avions écoute et répondant. Soirées à approfondir avec Frédéric Joly sa biographie littéraire et politique de Robert Musil ; soirées sur la poésie, sur Borges, Pessoa, Michaux, dont une particulièrement joyeuse et tardive avec Jacques Réda pour ouvrir l’année 2017, où nous ne savions pas que l’une d’entre nous, Anne Dufourmantelle, nous quitterait tragiquement à l’été. Soirée avec l’éditeur et le traducteur de l’œuvre complète de Philip Larkin, dont un vers d’une métaphysique suprêmement évidée nous est devenu viatique en fin de courriels :
« Nothing, like something
Happens anywhere ».
« Rien, comme quelque chose
Arrive n’importe où ».
Un des fils rouges de nos réflexions demeurant le langage, il devait advenir que l’un d’entre nous en dise long, via Robert Antelme et Marguerite Duras, sur le soi-disant silence des déportés du retour des Camps alors que non, ils voulaient parler, mais sans écoute. La psychanalyse, bien sûr, souvent ; l’actualité cinématographique, beaucoup, certaines séquences de films antérieurs faisant office de nouvelle sorte d’apéritif, onirique, entraînant. Traversée des événements, attentats, première élection de Trump, pandémie, l’apolitisme très politique du « en même temps » en toute perversité acceptée par les bien-pensants ; souhait d’intégrer à la réflexion politique la responsabilisation des peuples électeurs ; eau tiède du Nobel attribué à Modiano après Le Clézio et avant Ernaux, ce qui, en fourchette de quelques années, fait l’incontestable habileté gallimardienne. Publication de deux romans retrouvés de Céline par le même éditeur pas plus gêné que sa NRF pendant la guerre, sous les bravos de l’intelligentsia de gauche y compris – il faudra décidément en reparler, ici qu’on est libre sans éditeur, parce qu’elle influence et révèle l’Ambiance, cette tradition de veulerie littéraire. Mais d’abord, pour comprendre ce qui va se passer, lecteur, sache que nous préférions parler, nous autres, du Guerre et Paix contemporain que fut la trilogie Ton visage demain, de Javier Marias ; de 2666 et des Détectives sauvages de Roberto Bolaño, de ses chroniques critiques qui n’avaient pas françaisement la trouille de discerner. Nous ne parlions pas de Houellebecq, Angot, Beigbeder, ni du Spectacle présentant comme « intellectuels » des médieux comme Onfray après BHL et autres. Ceci vite expédié ici pour rappeler qu’a contrario le travail du positif, la compagnie des Quelques-Uns l’a plus qu’accompli, proposé, de l’avis de tous les participants. Mais, mais chaque fois qu’il fut question de sortir cette créativité de la Table-plus-ronde, de manifester publiquement la nuance critique de jugement et l’amplitude de désirs que l’Ambiance du temps a étouffées au point de la censurer par autocensure conséquente : chaque fois une majorité des Quelques-Unes-et-Uns a stratégiquement bloqué.
C’est à n’y pas croire, la compagnie s’est révélée poreuse à l’individualisme concurrentiel qui sature la société contemporaine. C’est entré jusqu’à nous. Ils et elles venaient là mais gardaient à l’esprit de ne pas compromettre les carrières dans un milieu parisien qui ne pardonne rien et permet beaucoup moins que le milieu politique, contrairement à ce que croit l’opinion commune. Le narcissisme psychologisant a tellement miné toute valeur, qu’il a fallu entendre qu’il était narcissique de vouloir manifester publiquement le point de vue des Quelques-Uns, à la manière par exemple dont Camus et Max-Pol Fouchet à vingt ans créèrent une revue pour résister – ne serait-ce que cela ! L’argument dissuasif de « l’ego » proféré par qui se foutait bien que Quelques-Uns fassent Quelque chose, laisse un je ne sais quoi de typique dans les souvenirs.
Peu à peu, par effet conjugué de frein sourd et d’émollientes mignardises, la pression poétique, qui naît de ne pas pouvoir se contenter de soi, de sa seule vie, du « il en sera toujours ainsi », passa sous silence, attentive à tous mais écœurée par la peur qu’avaient les autres de se faire mal voir du milieu. Au fond, ces fins s’en foutaient, de toute pression poétique. Mais le taisaient d’un air entendu ; il vous vient, les observant, des croquis et notions : Paris réussit aux fins-lourds (= se trouvent légers) et aigres-fins (= se trouvent rebelles). Comme il n’était pas question d’exclure à la mode surréaliste et situationniste – ce qui n’empêcha évidemment pas la mauvaise foi des lèvres molles de le dire, dissuasion d’après-coup peut toujours servir - mais qu’il n’était pas plus question de confondre tolérance et indifférence bon teint, il fallut bien que se disjoignent le cercle proche du moyeu immobile qui fait tourner, et le cercle plus exotérique de ceux qui venaient là comme ça.
On avait pourtant proposé et dessiné un révolutionnaire modèle de groupe culturel permettant d’embrayer les uns aux autres plusieurs rythmes plus ou moins engageants et plusieurs sous-ensembles en cercles : le Différentiel. Cette grande roue ingénieuse que nous voulions tôt et pouvons enfin appliquer à tout groupe d’invention civilisationnelle, méritera son épisode prochain dans ce feuilleton, à présent que cela s’est ouvert sur le monde.
Puisque le Différentiel en sa souplesse fut quand même refusé par malins et malines, ce fut logiquement qu’arriva, au bout de neuf ans, la passation des Quelques-Uns aux Quelques. Filtrage, divergence ou séparation, scission si l’on veut.
C’est fini tout ça. Finis les grands désirs et la tonique inquiétude, l’heure est à l’hystérie des modérés, à la tolérance noyée dans les eaux tièdes de l’indifférence et du calcul de soi.
§ 6
Le Congrès de Hambourg
Je me suis laissé dire, ou raconter, que dans la période où la boxe était la plus populaire aux Etats-Unis, à un moment les trucages s’étaient tellement généralisés que, plus un match n’étant faussé, les parieurs commençaient à ne plus savoir qui valait qui et quoi. En conséquence, les mafieux et bookmakers qui tenaient le marché se réunirent en conclave et décidèrent d’organiser, en hiver avant l’ouverture de la saison des rings, une semaine de combats à huis clos en Europe, à Hambourg, où ils firent venir en avion et s’affronter les champions qui étaient considérés comme les meilleurs avant que la corruption n’eût brouillé toute évaluation. De ce séjour entre hôtels et matches secrets, ils revinrent aux Etats-Unis avec leurs calepins annotés selon un classement sérieusement étalonné qui, le temps que le naturel humain revienne au galop, laissait un répit de paris non truqués.
J’aime cette histoire. Pas seulement parce qu’elle est de juteuse logique ; mais aussi parce qu’elle fait rêver. On me voit venir, n’est-ce pas, rêver de cette histoire de paris à Paris, un bon congrès, n’est-ce pas, où « Quelques-uns » ou « Quelques », je dis ça comme ça, donneraient rendez-vous sur scène dans un théâtre deux à trois soirs de suite par an, un show, du Broadway comme n’avaient pas peur d’en administrer les Ginsberg, Ferlingetti, Burroughs, de la Beat Generation en tournées dans leur vieille Chevrolet d’une université à l’autre, et l’on discuterait librement, très publiquement, ostensiblement, jovialement, rigoureusement, jubilatoirement, drôlement, analytiquement, honnêtement, férocement, intelligemment, finement surtout, finement enfin (je peux vous aligner comme ça les adverbes à la Artaud si vous voulez – vous n’y tenez pas ?), de ce qui a été promu par presse et médias dans l’année, et même depuis des années, vu le stock ! de littérature et idées françaises. Bien entendu et tout comme dans la boxe, le « quelque chose de pourri au royaume » des coteries reviendrait au jeu parisien, mais entretemps on aurait quelques années inoubliables qui par la suite pourraient être invoquées et culpabiliser quelque peu, puisque ce milieu et aucun milieu ne sont pas capables de tenue par eux-mêmes. Le Congrès pourrait s’intituler « Comédie de la critique ! », avec le point d’exclamation inclus dans le titre (forcément), cette fiesta annuelle faisant bilan de Critique de la critique… Et en effet, pourquoi la critique culturelle serait-elle seule au-dessus de toute critique ? Y aurait-il prêtrise ?
Quoi ? Des cris, là-bas… Oh la clameur… Tout de suite les hauts cris, j’entends d’ici... ! Croyez-moi, il est funeste et vain, en libre culture, de dire les choses, de dire, par exemple, que…………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………(prochain épisode : le Grand Différentiel, et la veulerie littéraire française)
[1] A qui pensera qu’une parenthèse est expéditive pour un si mûr point de vue, proposons de consulter les deux tribunes parues dans Le Monde, accessibles directement sur ce site www.lescorpscelestes.fr , onglet du livre en cours « De l’Ambiance littéraire ». Ainsi que la seule critique de la « littérature » et de l’encensement pro-Houellebecq dès ses débuts, dans La Situation des esprits, 2003.
Février 2026
§7
L’intuition,
et le Différentiel, prototype de nouvelle créativité collective
Il y a quelques années de cela, mon sérieux journal consacrait une page à un projet de laboratoire d’idées dépassant l’échelle des think tanks habituels qui se définissent par leur champ d’application circonscrit (économie sociale, améliorations de la démocratie, programmes et perspectives politiques…); il s’agissait cette fois d’élaborer la ou les nouvelles interprétations générales de l’homme et du monde susceptibles d’éclairer l’avenir, en regroupant les personnalités les plus avancées dans les principaux domaines de recherche de par le monde. L’idée même de ce think tank suprême paraît historiquement naïve. Comme si les mutations qui ont changé notre vision universelle n’étaient pas nées d’un individu, Galilée, Newton, Darwin, le Christ, Freud, Marx, Keynes, Einstein, porté certes par l’état d’esprit contemporain mais seul à avoir fait le saut novateur, par une disposition personnelle forcément imprévisible. Même du Christ historique, qu’on le tienne pour fils de Dieu ou pour fils de l’Humanité, il n’y a rien d’iconoclaste à dire que, sans certains ingrédients particuliers de sa psychologie, il n’y aurait pas eu de Christianisme ni la mutation qu’il a opérée pour l’humanité.
Dans la même période des années 2010, un autre programme de réflexion universelle avait de quoi susciter la perplexité mais avec une interrogation plus productive sur le ressort profond de la créativité mentale. L’UNESCO a mené d’abondants travaux qui sont probablement les plus approfondis sur ce qu’est l’intuition, son fonctionnement, son apport, plus que tout ce que la philosophie, la psychologie et la science ont pu en dire depuis l’aube des temps. L’enjeu est considérable si l’intuition est la faculté décisive d’invention et découverte. L’une des conclusions tirées de ces recherches de l’UNESCO est qu’il faudrait introduire l’enseignement de l’intuition en université puis dans les programmes d’éducation générale. Là se glisse la perplexité. N’y a-t-il pas contradiction dans les termes, indépassable paradoxe à vouloir enseigner ce qui échappe à toute logique prédéterminée ? L’intuition n’a pas et n’aura jamais son Discours de la méthode. Elle nous vient on ne sait comment, par on ne sait plus ce que l’on sait, vers autre chose qu’on va soudain voir puis savoir.
Lire la suite de cet épisode
Charles Fourier, socialiste critico-utopique selon Marx et Engels, élabora en détail un nouveau monde amoureux, industriel, agricole, en se donnant « l’écart absolu » pour moyen de recul par rapport aux savoirs acquis et systèmes entérinés. « Avoir le biais », disent les villages, j’en parlais au début, le biais de point de vue, d’angle mental qui révèle le grain du mur qu’on a toujours trop vu pour le voir. Quelque chose comme l’optique sans organe.
Longtemps après avoir écrit Robespierre, derniers temps, récit enquête historique marqué par L’Affaire Mattei, film de Francesco Rosi dont j’avais admiré et tiré la « poétique du politique » (une des acceptions de la poétique proposée ci-avant), j’ai essayé de comprendre si ou comment j’avais pu, sur un événement tant étudié, moi simple écrivain, apporter quelque chose qui ne soit pas « faire de la littérature avec l’Histoire », genre que je ne lis jamais parce qu’il affaiblit le suspense de « l’effet de réel » que certifie par contre la rigueur des ouvrages d’histoire. J’avais tenu le plus grand compte des conseils et travaux des historiens de la nouvelle école française sur la Révolution française, et la publication de mon livre fut plutôt bien accueillie par les spécialistes. Comparé et croisé à leur compétence, mon apport éventuel n’avait pu être que d’éclairage et non de connaissances supplémentaires ; alors, m’était-il venu de l’intuition littéraire, si quelque chose de la sorte existe ? Grâce à une postface que m’a commanditée l’éditeur Eric Vigne pour rééditer le livre, la curiosité qu’aiguise l’auto-interrogation me porta à lire ce que je pouvais sur l’intuition en tous domaines, y compris scientifique ; et, l’écriture m’amenant toujours à penser mieux que ce que je pense, cela a donné plus qu’une postface : un essai à part entière, La littérature comme acupuncture, pour tirer au clair mon indéfinie façon de faire parmi les « Voies de l’intuition » [1] : « C’est embarrassant, l’intuition. Elle passe communément pour parente pauvre des démarches de l’esprit, la culture européenne ayant privilégié la raison. Maint philosophe de cette culture n’en fait pas moins découler celle-ci de l’intuition. Qui fournit le postulat des doctrines aussi bien rationalistes que mystiques. Pascal, quant à lui, ne stipulait-il pas que les principes géométriques venaient du cœur et non de la raison ? » Au fait, je conseille son Traité du Vide aux amateurs de Zen pascalien ; ils y trouveront, heureusement, des tableaux chiffrés de « Différences d’un lieu à l’autre » (pour « quand l’air est chargé »… bien entendu). Cela qui me rappelle un tableau de classe où le professeur de maths avait laissé quelques équations sous l’énoncé de l’exercice : « Calculez la longueur annuelle moyenne des ombres des arbres en France ».
Puisque nous en étions à notre janséniste, il n’est peut-être pas mauvais, bien que vain dans l’ambiante envie que rien ne bouge pour monter dans la carrière culturelle -, vain mais tant pis ! de rappeler que « Pascal, cet effrayant génie » dixit Chateaubriand, composa ses Pensées exactement en même temps que ses polémiques Provinciales. D’une même main la frappe et la grâce. Dans le « vide de ces espaces infinis » où paraissent plus vaines qu’elles-mêmes les prudences de tant d’ego stratèges qui réussissent pour réussir, le combat d’idées et la grâce d’esprit sont simultanément compatibles. D’une compatibilité qui peut être recommandable. Il faut être fort attaché à la société telle qu’elle reste pour ne concevoir point que notre esprit peut se consacrer au positif et au négatif en même temps ; peut-être même le doit-on quand les temps le requièrent ; peut-être même est-ce très bon et ne diminue point l’approfondi dans chacune des deux voies, au contraire. Les têtes molles aux lèvres pareilles n’ont pas idée de la vie forte, dégagée. D’où leur cliché qu’il vaut mieux être positif, c’est tellement plus joli, généreux, moral, pour ne pas dire : c’est moins risqué. Le grand bourgeois culturel garde sa hauteur de vue.
Le balisage des différentes « voies de l’intuition », si l’on envisage la littérature comme acupuncture, inclut les « récents travaux en sciences cognitives qui ne tracent plus l’intuition parmi les processus mineurs ou collatéraux de l’intelligence », et concernant les sciences dures, ceci : « Pour la plus exacte de ces sciences par exemple, si l’intuition mathématique garde quelque chose de constant, c’est de changer constamment de paradigme ». L’intuition semble l’infime bascule à surpuissant effet. Tout ce qui peut en être analysé revenant toujours à ne pas pouvoir saisir l’intuition (a fortiori l’enseigner), une méthode sans méthode pourrait lui être adéquate : « à échelle expérimentale nous gagnons en clarté si, pour chaque intuition misée en tel ou tel domaine, nous mettons sur la table la conception que nous nous faisons de l’intuition – autrement dit : notre intuition de l’intuition. » Il fallait en conséquence soumettre à appréciation celle qu’expérimenta l’écriture de Robespierre, derniers temps : « Mon intuition de l’intuition est, pour le dire ainsi, que celle-ci est l’imagination de la pensée ; la raison sans la méthode mais sans quoi la raison manquerait de tête chercheuse. L’intuition procéderait d’un pas de côté par rapport à la logique occupante, ce qui donne les possibilités suivantes », etc.
Ces « possibilités », les discussions des Quelques-Uns puis des Quelques tourneront souvent autour. C’était prévisible, d’ailleurs prévu dans les pages de La littérature comme acupuncture : « Du passé de l’histoire de la pensée donc, retenons a minima que, puisque l’articulation et la hiérarchie entre nos facultés mentales se reconfigurent périodiquement avec le temps, l’intuition en connaîtra évidemment bien d’autres. A savoir, quant à l’avenir ? De l’état présent de cette même histoire de la pensée, on peut tirer que l’intuition pourrait prochainement être majorée, recentrée. »
Le lecteur et moi ne nous étonnons pas de retrouver d’analogues formulations d’un livre antérieur et dans le présent feuilleton : la pensée a bien sa narration. La mienne du moins. Prenons-moi et nous pour échantillon.
Pas étonnant que la continuité de pensée autour de l’intuition créatrice se soit poursuivie à la table de discussion des Quelques-Uns puis des Quelques, et désormais via le « Manifeste ouvert » ici - ouvert à qui le pveut, à qui veut et voudra poursuivre, on le redit pour confirmer que l’intuition constitue une de nos propositions publiques d’exploration.
Un groupe littéraire n’est pas le plus mal placé pour cela. Les groupes culturels ont été, et sont peut-être les seuls avec les laboratoires scientifiques, à mettre en œuvre une créativité collective plus intuitive que tout rêve de suprême think tank. Et pourquoi ? Parce que toute création culturelle, sous toutes ses formes et sur tous supports, nait de l’intuition. L’intuition individuelle du créateur.
Le salon des Lumières fut un accélérateur de particules intellectuelles dont l’Encyclopédie, création collective, n’est pas le seul résultat mais tout autant les créations individuelles de Diderot, Rousseau, tous. Même laboratoire d’idées dans le salon de Madame de Staël puisque Napoléon, en bon Empereur, l’exila. Autour du critique et penseur d’art Clement Greenberg, les peintres américains se réunissaient et transitaient d’un atelier à l’autre avec l’émulsion qui dans leurs toiles explose encore all over. Au XIXème siècle, Delescluze après chaque soirée en son salon notait surtout et bizarrement, de ce qui s’était dit, les provocations amusées du moins connu d’entre eux, Stendhal, qui giclait l’ironie voltairienne lorsque la conversation se pâmait en romantisme chateaubrianesque et se rengorgeait de vapeurs romantiques lorsqu’elle tournait sèche. Et puis évidemment, le surréalisme a constitué un groupe si démultiplicateur qu’il a changé la donne culturelle du siècle, en une poignée d’artistes et poètes. Les situationnistes ensuite, le Grand Jeu, etc.
En lançant le groupe des Quelques-Uns, il ne s’agissait pas de reprendre ces modèles ni quelque modèle que ce soit ; mais, tout de même, nul ne peut ignorer l’émulation collective en culture.
Il se trouve pourtant que l’entreprise - au sens générique où les Lumières employait ce mot - s’est retrouvée lestée. Les freins, étonnants, sourds mais fermes, obligèrent à comprendre que l’Ambiance, sous la chappe idéologique du libéralisme-ultra qui avait répandu l’individualisme concurrentiel, pesait plus lourd qu’on aurait pu l‘augurer de cultivés. Ce que j’ai rappelé vite au premier épisode, le « chacun sans l’autre », imbibe complètement le milieu centralisé de la culture française. (Qui, soit dit en passant, ose s’étonner que le progressisme politique soit en déshérences d’idées...) Le quant à soi règne farouche, fier de soi, revendiqué avec nerf sans avoir rien à envier au « bien quoi je suis libre ! », libre quasi à la libertarienne conservatrice américaine pourtant critiquée par ceux-là mêmes. Un quant à soi très quant à soi. Se réunir une fois le mois est trop, quand le faire deux fois par semaine au café surréaliste ou à Vienne ou Prague du temps de Kafka allait de soi. Et puis, il ne fallait surtout rien divulguer ni publier de ce que nous approfondissions ensemble. Sans parler de la tremblante des lèvres molles ourlées de bien-pensance à l’évocation d’André Breton ou Guy Debord dont elles retiennent avant tout qu’ils ont exclu. Pourquoi pas pleurnicher sur les saloperies politiques et facilités esthétiques d’Aragon, Eluard, Dali – il faudra revenir, tenez, sur pourquoi Breton et cette race de phares-emmerdeurs sont si mal vus de nos jours.
Pour ne pas nous tromper d’époque, nous autres, il nous fallait trouver moyen de faire tourner malgré tout ensemble ces désirs différents, les très-quant-à-soi et ceux qui ont mieux à foutre. Une occasion par « le biais » du hasard se présenta. Je l’exposais aux Quelques-Unes-et-Uns (mail du 10 décembre 2017 : …« l'année 2018 pourrait être une année où celles et ceux qui le pveulent feront des choses, à Quelques-Uns d'entre les Quelques-Uns, selon le schéma de liberté individualiste à tout crin (époque anti-individualisme universaliste des Lumières oblige) que nous avions esquissé il y a trois ans sur le modèle du différentiel d'Onésiphore Pecqueur qui permet aux roues de rester en engrenage sans tourner au même rythme (pour les nouveaux Arrivants je joins en copie le Booklet Pecqueur qu'une entreprise d'horlogerie m'avait commandité, et que les Quelques-Uns d'alors connaissent déjà). Autrement dit, faire des choses Dehors. D'où mon Jugement de Hambourg mystérieusement annoncé mais que je n'ai pu vous expliquer l'autre fois. » La correspondance générale du groupe est ponctuée par cette proposition révolutionnaire et réaliste de modèle d’articulation collective qui articulerait, éviterait que divergent et tournent sur eux-mêmes les rythmes ego-grégaires de l’individualisme privatif. Cet extrait, de juin 2015, parce qu’est citée une trouvaille de Victor Hugo : « …Différentiel inventé par un grand algébriste, O. Pecqueur, qui, de l’algèbre à l’horlogerie puis l’automobile, laquelle n’aurait pu exister sans ce système, permit d’embrayer deux roues qui ne tournent pas à la même vitesse en virage. Cela pourrait donner le schéma de deux groupes à l’intérieur de « nous-mêmes », les Quelques-Uns et les Quelques-Autres. C’est un écho également à la citation de Hugo que nous a livrée Christian, où on lit que l’avenir dépend de « quelques-uns » (sic) , pour constituer « la foule suprême ».
Avec le rituel dyptique photo de cette fois, Salut et Fraternité, amis »
A présent, le fonctionnement en Différentiel est en expansion, élargi, embrayant maintes roues/personnes existantes et futures. Chaque époque ayant ses maux et moyens nouveaux, le site numérique qui publie ce Manifeste permet de nous relier en tous points et sources, en village comme à Paris, Londres, et Kiev où des poètes d’entre nos Quelques sont partis, nous parlent et écrivent sous les bombes.
Et, en tous domaines, politique, scientifique, économique, social, astrophysique pourquoi pas, ce modèle sera applicable.
Ainsi la boucle n’est pas bouclée mais démultipliée par connexions dont nous-mêmes n’avons pas idée… mais intuition.
§8
"C'était l'heure déjà où tourne le désir."
Une des nombreuses occurrences du Différentiel de la correspondance numérique est ici délivrée parce que le lecteur y pressentira le moment, critique et inquiet, de bascule qui mène des Quelques-Uns aux Quelques deux ans plus tard, puis à la libération dynamique d’aujourd’hui et demain.
Mail, 13 mars 2020 à 15:47:16 UTC+1
De : Jean-Philippe Domecq
Objet : "C'était l'heure déjà où tourne le désir." (Dante)
Chèr/es vous tous,
Nombre d'entre vous ont exprimé le souhait que reprennent les réunions des Quelques-Uns. Notre Table-plus-que-ronde est donc bien celle de tous, et c'est de tout cœur que je vous propose de nous retrouver, ceux qui le pveulent, le mercredi 8 avril prochain. Nous conviendrons des dates suivantes chaque fois ensemble ainsi que nous l'avons toujours fait.
Nous ne sommes pas réunis depuis le 30 novembre. Ce soir-là, les projets d'expression publiquement underground lancés la fois précédente n'avaient pas à être abordés puisque leurs initiatrice/eurs finalement n'ont pu venir. De toute façon, des voix et des silences s'étaient exprimés dans notre correspondance informatique pour écarter a priori ces projets ; la soirée l'a confirmé, puis s'est achevée dans ce sens. A la question que j'avais suggérée par courriel l'avant-veille pour remplacer la discussion sur l'action poétique (:"Qu'est-ce que les Quelques-Uns ? Aspirent-ils à devenir Quelque chose ? Ou tout autre chose. Ou l'Autre chose. Disons les choses"), nous nous sommes quittés sur la réponse, déjà entendue, que les Quelques-Uns c'était des soirées qui nous réunissaient pour parler de littérature autour d'une table. Cette réponse n'a pas fait peur ?... Si c'est toute l'aventure que nous avons partagée en sept ans, j'ai failli m'excuser. Non. Nous ne parlons pas de littérature en lecteurs passifs, mais créateurs, chacun/e selon son mode de création (dernière création en date : le livre de Philippe – Garnier – qu'Amélie vient de publier en ses éditions Premier Parallèle, est né chez nous ; nous reparlerons de cette Mélancolie du pot de yaourt). Deuxièmement, la littérature qui nous réunit n'est pas la littérature pour la littérature, mais la littérature vive, qui parle donc de tout. De fait, ensemble nous avons parlé de tout : de politique, de sexualité, du merveilleux de nos jours, de cinéma (d'où la photo, tirée de L’arrangement de Kazan, que je vous joins pour saluer notre regretté Kirk), de Wittgenstein et du dandysme féminin de Juliette Gréco, d'angoisse devant les périls historiques nouveaux, de la Culture contre la culture que produit la fine fleur littéraire française depuis vingt ans, de psychanalyse, de poésie, de "Rien comme quelque chose arrive n'importe où", du Vide aussi bien – de tout.
Quant à ce que les Quelques-Uns se manifestent publiquement sous une forme ou sous d'autres pour exprimer à l'occasion une vision qui ouvre le temps, on craint le leadership mais on attend toujours la création collective de ce groupe. Pour ne prendre qu'un exemple parmi des milliers, est-ce seulement par “ego” qu'Albert Camus et Max-Pol Fouchet ont créé une revue poétique de résistance en 1940 à Alger ? Les temps que nous vivons sont-ils à ce point reposants que l'on s'en trouve bien comme ça? J'entends bien que le désir d'intervenir ponctuellement pour changer un tant soit peu la vie à partir du levier d'Archimède que constitue le langage inventif, passe désormais pour état d'âme personnel ou volonté de puissance individuelle… ; mais ça, c'est "leur morale et la nôtre", titrait Trotsky. En sept ans, nous avons évité tous les écueils des groupes culturels du précédent siècle, en sept ans il n'y eut ni commandement d'un seul, ni obédience esthétique ou idéologique imposée, nulle fermeture à quelque sujet que ce soit, il y eut liberté démultipliée les uns par les autres et décisions toujours démocratiquement prises. Résultat… : nous nous sommes toujours rangés à l'absence de volonté générale.
Il y a mieux. En inventant un nouveau prototype culturel, en ce moment de l'histoire où nous sommes instruits des dérives de la logique groupusculaire (qui, au demeurant, a beaucoup donné à vivre ; le Surréalisme par exemple). C'est dans cette optique que je vous ai souvent soumis le modèle du Différentiel, qui permet, autour du même moyeu (ce moyeu est dans notre cas l'acquis de nos forts et fins échanges et des affinités électives qui nous unissent), de conjuguer les différents rythmes des uns et des autres, ceux qui n'éprouvent pas le besoin d'action poétique et ceux qui l'éprouvent, en toute liberté réciproque dans un cas comme dans l'autre. J'avais d'ailleurs pris soin de vous reparler, en ouverture de notre soirée le 30 novembre (je vous transmettrai plus tard l'enregistrement du début de soirée, qui constitue un document dans l'histoire de notre groupe [2]), de cette invention du Différentiel, géniale de subtilité technique : transposée à la culture et aux groupes humains, cela n'a jamais été fait et peut constituer une des nouveautés qu'apporte notre groupe.
Désormais, des expressions publiques des Quelques-Uns auront lieu, sous une forme ou sous une autre, inventée selon les désirs et moments. Il n'y a pas lieu de craindre que nous signions de temps en temps une tribune, que nous fassions circuler le magnétisme des Quelques-Uns lors d'événements publics, sur scène, en librairie, en galeries, en boîte de nuit, et de jour aussi d'ailleurs tant qu'on y est; via aussi la nouvelle liberté offerte par internet sans les contraintes ni la régularité d'une revue imprimée, et toutes autres initiatives au fil de nos désirs et des opportunités que présentent les difficultés du monde.
De toute façon, quoi ? Y a-t-il une vie avant la mort, c'est la question. Or il n'y a guère de vie sans horizon, sans l'aimantation qu'entraîne l'horizon – sans aventure. Aventure = ce qui advient !... Quel suspense, vivre.
Au plaisir de vous revoir, chèr/es vous tous, Salut et Fraternité !
§9
Ce qui résulte d’une soirée européenne en temps menaçants
D’emblée, la réunion de ce mois-ci fut dans l’esprit originel des Quelques. Les Quelques c’est aussi cela, tout y recommence toujours en recommençant autrement. Les conditions techniques n’étaient pourtant pas données : la liaison en visio-conférence serait-elle possible entre Kiev, bombardée ou pas cette nuit-là, Londres et Paris ? Sur les murs ou dans nos tempes, certaines ombres étirées du Troisième homme en noir et blanc ont dû courir en ondes. Les sept visages apparurent sur nos écrans, nous rapprochant les uns des autres dans le cadre. Les trois qui étaient à Kiev, David di Nota et le couple Anne et Laurent Massart que nous retrouvions après bien des correspondances et leurs textes sur la guerre d’agression publiés en revue Esprit depuis deux ans, avaient la ferme décontraction de ceux qui en ont beaucoup vu chaque jour, deuils, destructions, courage, vie. Tous trois sont partis en Ukraine « pour voir et comprendre », alors qu’ils n’avaient aucune attache ukrainienne ni raison personnelle de quitter la France, où ils étaient bien. Partis dans le feu pour « examiner » par eux-mêmes, a confirmé Olivia de Resenterra notre interlocutrice londonienne elle aussi auteure, compagne de David. Entre Londres et Kiev, David envoie des billets sur réseaux et textes d’une écriture imparable qui frappe au cœur tout à la fois des livraisons d’armes et d’une pensée géopolitique débusquant à la verticale les onctuosités « réalistes » et dérapages du toujours renouvelé ventre mou. Y aller, explique Olivia, pour trouver l’écriture qui à la fois décrira et pensera spécifiquement cela d’inouï. Et, confirmé par Sophie Képès venue à notre Table-plus-que-ronde, qui a parlé d’expérience, ayant écrit et publié au temps du siège de Sarajevo, nous avons vite débouché sur la particularité inaliénable de cette affaire étrange qu’est la littérature : aller vers ce qui échappe, là où ça se passe. Là où il faut trouver le langage qui n’y est pas encore. Or, ce même langage est devenu un enjeu national pour les citoyens et pour les auteurs et artistes dont Olivia, David, Anne, Laurent récoltent la parole (moisson d’avenir). Le Russe, auparavant langue nationale avec l’Ukrainien, n’est plus langue maternelle à l’intérieur de soi ; avec tout ce que cela suppose comme torsion intime. Des écrivains, en l’occurrence nos Quelques interlocuteurs, ne sont peut-être pas mal placés pour appréhender cette déchirure pas seulement linguistique, qui confirme qu’une langue est patrie plus profonde que toute terre.
Et que nous apprennent nos amis « d’Ukraine » ? Que la poésie se démultiplie comme jamais dans le pays en guerre, dans une émulsion culturelle qui touche toutes les catégories de citoyens et d’expression. Danse, théâtre, concerts, revues numériques. Avec grandes lectures publiques où se pressent les soldats, qui plébiscitent tel poème comme à un concours, et dans les tranchées ils discutent tel choix verbal à telle place du poème plutôt qu’à tel autre…
Pourquoi nous a pris, en entendant cela qui nous parvient de sous les frappes russes, une très paradoxale paix morale ? J’ai été épuisé de soulagement dans la nuit. Pour tant de raisons. L’après-coup de la réflexion qui suit la séance de visio-dialogue a fait réentendre ce qui fut dit, et, oui, le violent apaisement en nous vient de ce que ce qui nous fut dit, nous confirmait ce que nous avons toujours misé contre vents et marées d’Ambiance. Je réentends… : la littérature ? Le besoin de voir et comprendre, indissolublement ; le senti et pensé. C'est la littérature qui peut motiver à "y aller", sous les frappes. Et en retour la réponse des Ukrainiens, des soldats discutent les poèmes aussi tangiblement qu'ils discutent d’armes pour se libérer.
Voilà, on se disait bien aussi que "le signe ascendant" est tout ce qu'il y a de réaliste. Un des chantiers à proposer est : redéfinir le/les réalisme/s. En tous domaines, économique aussi bien que littéraire, social, géopolitique ; l'heure est à cela. Les réflexions et descriptions d'hier soir le confirmaient : il n'y a rien de plus réaliste que de regarder la vie depuis notre conscience de la mort. Sophie l’a développé par des exemples et ce qu’elle en a tiré : la guerre à Sarajevo soulevait les gens « au-dessus d’eux-mêmes » - même si, après-guerre, ils retrouvent leur étiage… Qu'il faille la guerre pour que les humains sortent de leurs limites individualistes n'est pas admissible pour la "chasse au bonheur". Il "suffit" de se rappeler la mort pour élargir la vie, quotidiennement renaître. "Le" réalisme est bien métaphysique, ou n'est qu'une version des réalismes. Notre époque a cela au présent comme en perspective ; la guerre d'Ukraine en ce sens marque, outre la Naissance d'une Nation, un retour à l'essentiel, au tonique vertige d'exister en le sachant.
Une tache de notre époque, l’éveil métaphysique : l’évidence toujours refoulée pourrait ne plus l’être, pour notre bonheur.
(La force de ces choses repousse le chapitre sur la turpitude littéraire française qui avait été annoncé en février à la prochaine fois, entre autres)
Mars 2026
§ 10
De « la servitude volontaire » à la « bêtise intéressée »
Il faut des mots pour voir l’évidence. La « servitude volontaire » a été repérée à partir du moment où La Boétie a mis deux mots sur cette évidence de toujours ; depuis, on peut la distinguer, on en parle. Jamais assez, cela étant. Non que sa quantité nous étonne, non, son abondance et sa masse nous nous y attendons ; sa qualité en revanche, ses changements de formes et de terrains, nous donne un temps de retard avant de détecter chacune de ses nouvelles apparitions. Qualité de la servitude, qualité : la servitude mentale s’invente à chaque libération qu’elle inverse, immanquable.
De même son adjointe, la bêtise volontaire. Mais celle-ci passe mieux, inaperçue, n’ayant toujours pas été formulée comme telle. D’où vient notre retard sur cette évidence-ci ? De ce que nous avons du mal à admettre (et on nous comprend) que l’ineptie soit voulue, rouée, tout-à-fait fute-fute. Il faudra que la langue courante s’y mette, la situation est fréquente.
Lire la suite de cet épisode
Les premières analyses de la bêtise volontaire datent de la fin du XXème siècle. De mes écrits sur « l’art du Contemporain », art qui trente ans durant fut fort savant à partir de rayures et hochets amplifiés [1]. Les œuvres de cet art du curseur (le « Contemporain » comme critère…) ont constitué autant de tests de Rorschach révélant les schèmes du besoin d’aliénation intellectuelle lorsqu’aucune contrainte ne l’impose. Aliénation cultivée, autrement dit. Il fallait le faire, quand on y repense… Le brio de la bêtise est fascinant, d’où sa puissance, le cours soumis du monde. Nous la subissons des soumis qui la préfèrent. Finalement, les mots de bêtise intéressée labelliseraient peut-être mieux que « bêtise volontaire » cette tendance qu’on peut dire « lourde ». Il aurait fallu un Cercle de Prague ou un Congrès de Hambourg, c’est donc à la Compagnie des Quelques de lancer dans l’histoire ces mots de « bêtise intéressée », dangereux à manier, susceptibles de prétention dont l’accuseront les imbéciles intéressés. Autre apport de la Compagnie à l’usage humain, autres risques et périls, mais quoi, nous sommes seuls, rien à gagner, à mains nues nous parions, sans soutien aucun, la liberté n’est jamais donnée mais elle en est là en régime de Culture contre la culture.
La culture est le meilleur banc d’essai pour observer le libre abrutissement, en roue libre exactement : plus qu’en tout autre champ on est libres et informés en culture, on a le choix de penser tout à fait autre chose que ce à quoi l’on tient.
Situation que nous connaissons tous : que faire lorsqu’un cultivé nous freine la discussion ? Le raisonner est vain et sot, étant donné qu’il ne pense que ce qu’il veut et peut penser, ce qu’il pveut, c’est sa boucle. Heureusement, la raison n’est pas notre seul langage, il y a le stylet du minimum de mots qui va toucher le nerf au susceptible endroit et te lui remonte le courant jusqu’aux tempes, au tranquille d’opinion.
Style au stylet, acupuncture à chaque cas improvisée mais pointée par surprise sur la zone névralgique repérée avec la fulgurance de l’intuition : la littérature, quoi. La littérature a les meilleurs moyens de délivrer la pensée des freins qu’on lui oppose, tout comme à l’inverse elle peut émouvoir et mouvoir les corps d’amour. Lorsqu’on se sent responsable d’un peu plus que de son moi, on n’a d’autre choix que de pratiquer l’effet de souffle stylistique à l’encontre des cultivés d’opinion pour qui la vie c’est : Surtout, surtout, qu’on en reste là. La société n’en reste jamais là longtemps, elle régresse, s’en avise tard. C’est bien une faute essentielle de ne pas souffler qui commet la faute de freiner la pensée.
§ 11
Ce que le surréalisme dit de notre époque
Ma foi, s’il y va de notre devoir moral envers les cultivés qui retournent la culture contre la culture… Une étude de cas s’impose, net.
Faites le test. Relisez le titre de ce chapitre : vous pouvez compter sur les Lèvres molles pour aussitôt penser, parce qu’elles voudront le penser, qu’évoquer le surréalisme est nostalgique, retour prôné. Tel est leur intérêt que le test révèle avec l’instantané du réflexe. Où il y a réflexe de réflexion, il y a peur, car, pour qu’une réflexion devienne réflexe, il faut qu’elle soit un vieux condensé, entériné depuis lurette. L’interprétation disqualifiante, l’a priori bondissant sert à évacuer ce qui fait trembloter le quant à soi. Que les « champs magnétiques » du surréalisme provoquent encore ce genre de décharge, certes de mépris mais empressé, sur ceux que Lautréamont baptisait les « têtes molles » (eh oui, il y a de la constante, le ventre mou est culturel, pas seulement sociopolitique), cela confirme plutôt le non-idéalisme de ce que certains Quelques-Unes-et-Uns entendaient par « politique du poétique ». Mais j’ai aussi mentionné, dans les précédents épisodes de cette histoire manifeste, plus que mentionné, insinué, susurré même allez, susurré, comme ça, tenez… : que les Lèvres molles infiltrées à la Table-plus-que-ronde estimaient que le désir de pression poétique sur le monde sentait sa nostalgie du surréalisme. Tant passe pour liberté tolérante le chacun pour soi, qu’en bon nain de jardin il rabaisse d’avance toute initiative d’élargir la vision du monde. Oh affable malignité stratégique du quant à soi petit bourge.
Ça jouait sur le velours d’Ambiance. Le surréalisme a été considéré comme dépassé une décennie après son impact politique insurrectionnel, avec le situationisme, sur la jeunesse mondiale autour de 1968, deux ans après la mort d’André Breton. Au passage, cet impact dément le procès d’irréalisme bourgeois que lui avaient intenté Sartre et les intellectuels communistes, puis les marxiste-léniniste-maoïstes de « l’avant-garde » littéraire Tel Quel, dont la revue pouvait, en1972, consacrer tout un numéro d’ironie aux poètes de l’inconscient et du merveilleux qui n’avaient rien compris à la théorie matérialiste-historique de la production. Il y a vraiment et toujours de quoi repenser sur tous les plans l’idéologique emploi au singulier du mot « réalisme » ; et il n’y a pas à s’en laisser conter en fait de « réalisme », la littérature peut avoir des conséquences plus concrètes que des programmes politiques, tout dépend de la pertinence.
Toujours est-il qu’après le demi-siècle où le surréalisme a été relégué, un événement a pu surprendre en 2024 : l’immense succès public de l’exposition que le centre Pompidou lui consacra pour commémorer le centenaire de la parution du premier Manifeste. Qui dit commémoration dit passé ; mais, lorsque le public vient en foule continue pendant des mois, ce n’est pas seulement pour « revoir », ni pour « revenir à » ; pas à ce niveau statistique ni avec cette allègre intensité. On a vu le public se presser, murmurer et se taire, faire attention aux œuvres et à l’attention d’autrui dans le faisceau des ondes que chacune diffuse. Une attention de rêve, à vrai dire. Le public s’est réjoui, un refoulé a sauté. La nostalgie n’était pas dans les yeux, ce fut plutôt un choc d’intensité ; une confrontation avec notre époque. Bien que forclos en tant qu’esthétique qui a épuisé son potentiel, le surréalisme ne renvoie pas qu’à lui-même, son interrogation sur le désir de vivre a interrogé notre présent plus que le passé, en miroir face à nous aujourd’hui
Aujourd’hui, une déclaration d’intention aussi intensément exigeante, inventive et réfléchie, que le fut le Premier manifeste du surréalisme, passerait moins qu’inaperçue : elle ne passerait pas du tout, ne passerait tout simplement pas la rampe de l’édition et encore moins de la presse. Pourquoi ? Tout est dans ces mots d’intense exigence qui condensent le ressort mental du surréalisme. Or on n’en voulait plus, d’exigence, dans l’actuelle Ambiance, dont le groupe surréaliste n’aurait d’ailleurs pas laissé tranquilles la vulgarité thématique, les simplismes intellectuels et les sirops d’audace. L’Ambiance a pris cette boule d’énergie en plein ventre, tel un soudain symptôme révélant en creux une aspiration.
Il vaudrait mieux ne plus l’oublier. L’opinion savante est désormais à la remorque de l’« opinionesque » (tiens ?! Lâchons ce dogue de mot), les doctes font de médias doxa, à longueur de synthèses courant après l’actualité, l’université et les revues s’empressent de cautionner ce que promeut la grosse (Houellebecq est très lu, donc il est significatif). Ce faisant, on nivelle tout. Les œuvres « dont on parle » sont entérinées comme autant d’étapes historiques qui seraient toutes également significatives. Elles le sont, tout est significatif, mais de là à rabattre le significatif vers la surface ?... Non, à côté de l’histoire admise, certes toujours nécessaire pour la continuité d’une civilisation, il y a une autre culture, des intensités font effet plus que mémoriel.[2]
A la faveur de cette rétrospective analogue aux expositions-événements que montaient Breton et le groupe, les gens ont constaté que le surréalisme avait inventé quasiment toutes les révolutions plastiques dont on prétend après coup l’enterrer. Comme l’œuvre de Marcel Duchamp d’une autre façon, celle de Magritte fut conceptuelle dans les années trente, bien avant qu’une avant-garde des années soixante prenne le mot à la lettre et isole le concept comme s’il était indépendant du percept. Les Rotoreliefs de Marcel Duchamp contenaient le futur art cinétique. Son ready made a été la caution d’aubaine des suiveurs un demi-siècle plus et trop tard. Les photomontages de Man Ray ont démultiplié les potentialités du développement photographique. L’ombreuse chambre d’hôtel fantasmée par Dorothea Tanning, où le fauteuil, le lit et les murs sont gonflés d’un lin qui saille de gestes et fouilles intimes qu’on soupçonne férocement suaves, contient déjà les impressionnantes installations de l’Américain Edward Keinholz, qui va tellement plus loin car moins gratuitement que tant d’installations qu’a multipliées par paresse et panne l’Art du Contemporain. Les collages de Max Ernst sont autrement productifs spatialement, mentalement, oniriquement, que ceux de Picasso qui démontre toujours qu’il et on « peut le faire » (et alors ? Ce n’est pas qu’on fasse quelque chose de nouveau qui importe, du nouveau il y en a partout, l’important est ce qu’il révèle ou pas, question de niveau d’intensité, là encore et tout simplement). Max Ernst plus que Picasso fut le grand expérimentateur du XXème siècle, avec ses frottages, cordages, décalcomanies, ses Jardins gobe avion, ses forêts lunaires à l’image de L’Europe après la pluie. La gestuelle de l’Action painting, les drippings de Jackson Pollock agrandissent all over les phosphènes griffés et espaces stellaires que déployait Matta. La peinture surréaliste est alors sortie de l’imagerie dont Salvador Dali, si doué de sa main, a répandu ses pitreries molles ; avec sa nouvelle génération d’après 1945, l’esthétique surréaliste a trouvé l’automatisme mieux que l’écriture automatique, dont Breton eut le discernement de mesurer « l’infortune continue ».
Bref, le surréalisme a inventé tous les nouveaux langages qu’ont ensuite perpétué les avant-gardes du XXe siècle : abstraction lyrique par l’automatisme en peinture, actions et happening dès les spectacles à scandale dadaïste, Living theatre, frottage, fumage, intervention in situ et art mural, films expérimentaux, photographies médiumniques, environnements de salles et remises en cause des cadres d’exposition… toutes ces ruptures furent mises en œuvre par le surréalisme mais de manière propositionnelle, et non théoriquement négatrice.
Si un mouvement culturel a pu à lui seul ouvrir et baliser tant de voies d’expression, révolutionner et dévoiler tant de territoires de l’inconscient, du désir et « le fonctionnement de la pensée » comme l’espérait Breton, c’est qu’il a aboli les frontières non seulement entre les genres, comme cela avait commencé à se faire bien avant lui, mais entre les différentes voies d’expression. Que la poésie soit écrite ou peinte, photographies ou filmée, qu’elle passe par l’objet ou la promenade, laquelle donnera ensuite la « dérive » situationniste : du moment qu’elle révèle. « Révèle » est le verbe du verbe, toujours, si la culture nous concerne par rapport à notre vie.
Un des facteurs d’actualité pérenne légué par le surréalisme : dans le prolongement direct du Premier manifeste, de fin 1924 à janvier 1925 Breton écrit une Introduction au Discours sur le peu de réalité dont le titre condense ce qui restera son impératif : « Le procès de l’attitude réaliste demande à être instruit. » De la lutte promise contre la version univoque d’un réel prétendument unique par quoi s’imposent toutes les aliénations, émergera la fameuse conception démultipliée de « la » réalité, la surréalité, « où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. » (première annonce du Second manifeste). Peut-on reprocher à Breton de poser cette question qui devrait nous être éternelle autant que quotidienne : « c’est la réalité même qui est en jeu » ? Or, aujourd’hui on reste rêveur lorsqu’on l’entend énoncer cette « révision absolue des valeurs réelles sur laquelle aujourd’hui tous les esprits s’accordent »… Où l’on comprend pourquoi le surréalisme n’entendit pas être un mouvement littéraire de plus, mais une discipline d’Eveil. Breton eut même le culot de vouloir lancer rien moins qu’une « civilisation surréaliste ». A comparer avec les petits jeux d’aujourd’hui. De l’air, de l’air en grand, ce n’est jamais trop grand, l’air à vivre.
Et c’est un autre motif qui explique le rappel de tonicité que le surréalisme injecte à « notre » époque : l’intensité de la remise en cause, du passage au tamis de toutes les valeurs héritées. Au début il y avait l’intense exigence. Cette exigence, douce à qui veut vivre, est violente à l’hystérie des modérés, elle leur est insupportable. Symptomatique à cet égard : que n’a-t-on entendu depuis des décennies, depuis les années 1980 au bas mot, sur l’auteur des Manifestes… Ils en avaient assez de celui en qui ils voyaient le terroriste intellectuel en mal de papauté littéraire, l’intransigeant - ce qu’il était effectivement -, qui excluait ceux qui abandonnaient l’enjeu de « changer la vie » et l’amour et le monde. Il est vrai que le Second manifeste aligne des pages d’anathèmes et de règlements de compte, qu’en 1946 dans la réédition Breton ne cache pas regretter, « à mes dépens, les jugements parfois hâtifs que j’y ai portés ». Mais quinze ans auparavant, il couronnait de comique ses excommunications en s’accusant, de quoi ?... : « S’il est une accusation à laquelle je reconnais avoir longtemps donné prise, c’est assurément celle d’indulgence », et suit une de ses notes fulminantes de trois pages où il se tance « d’avoir tardé à pratiquer cette hécatombe » contre « les essoufflés », « voyous de presse », « les viveurs, deux ou trois maquereaux de plume, un crétin », pour conclure d’un mot, en majuscules et paragraphe : « MERDE. » Sidérant. Mais quoi, cela fait rire et dissuaderait aujourd’hui le marché d’une littérature et de débats dont les fins lourds et doux douteurs s’accommodent au motif « qu’on n’y peut rien ». Tout laisser dire « avec nuances », c’est étouffer la tolérance par l’indifférence ; comme en politique c’est rabaisser a priori le bien commun, les aspirations potentielles de tous, c’est bien se mépriser soi-même.
« Comme la vie est lente. Et comme l’espérance est violente ! », chantait Apollinaire qui créa d’intuition le mot « surréalisme ». La violence excluante de Breton, ah pour ça on en entend parler de nos jours. De quoi tremblez-vous donc, mes doux doux, tout doux douteurs. Il ne s’agit que de vivre.
En vérité, il y a toujours moyen d’en même temps jouir et se dresser, sous l’ambiant courant qu’il y a toujours.
Au reste, hormis sur Robert Desnos, poète si médiumnique mais Breton s’est blâmé ensuite de l’avoir blâmé, sur Artaud exclu pour avoir joué du Strindberg à l’ambassade de Suède ( !), sur Bataille exclu pour noirceur systématique et culte de la déchéance (ce qui n’était pas faux), etc, il faut reconnaître que Breton ne s’était pas trompé sur l’arrivisme débordant puis franquiste de Salvador Dali auquel il troussa l’anagramme « Avida Dollars », sur l’art mondain d’ « un cocktail, des Cocteau » (c’est si vrai), sur Aragon dont la licence poétique sut avaler et cautionner le stalinisme sa vie toute, Eluard aussi peu regardant, etc, etc. A vrai dire, le bilan de l’exigence est dans les quarante ans de vivacité intégrale, qui se devait d’être aussi intègre, pour tenir le cap de l’enjeu, créer plus qu’un mouvement culturel. « Je ne nie pas que se superpose pour moi une autre anxiété : comment soustraire au courant (…) l’esquif que nous avions, à quelques-uns, construit de nos mains pour remonter ce courant même ? », s’explique-t-il en rééditant son brutal Second manifeste.
Si Breton n’avait été qu’un surmoi, son autorité serait inadmissible ; elle fut élévatrice et nécessaire à la révolte dont le surréalisme fit un de ses ressorts que nulle époque ne devrait éluder. Au lieu de l’hystérie modérée qui s’agace de son et toute exigence, on ferait peut-être mieux de sonder cette énigme dérangeante, dangereuse mais anthropologique, qu’il faut apparemment une autorité magique pour fédérer une recherche collective de « l’or du temps » dont Breton fit son épitaphe. Le mot de « magie » encourt le flou mais permet d’inclure les logiques que la rationalité n’a pas encore su expliquer.
En culture l’autorité n’est pas le pouvoir, elle est discernement prescient. Des Lèvres molles ont tenté de reprocher à Breton d’avoir voulu mettre Le Surréalisme au service de la révolution (titre d’une de leurs premières revues), comme s’il avait été « compagnon de route » du communisme à l’instar de tant d’intellectuels français, de Sartre à Malraux, sans oublier Picasso. Faux : la lucidité de Breton fut si rapide à comprendre qu’elle resta une leçon pour les générations futures, notamment celle de 1968. Après avoir introduit Freud dans le débat intellectuel français, Breton n’a pas écarté Marx, et alors ? Au vu des souffrances sociales et de la brutalité économico-politique du capitalisme, « je pense qu’on ne s’étonnera pas de voir le surréalisme, chemin faisant, s’appliquer à autre chose qu’à la résolution d’un problème psychologique, si intéressant soit-il. (…) J’estime que nous ne pouvons pas éviter de nous poser de la façon la plus brûlante la question du régime social sous lequel nous vivons », explique Le Second manifeste du surréalisme. Moins de dix ans après la Révolution bolchévique de 1917, quelques matinées lui auront suffi pour comprendre que le Parti lui demandant sans cesse à quoi devait servir la poésie, tout serait asservi, à partir de cette simple question qui n’était pas que littéraire si toutefois les mots engagent l’être et les actes : « Je n’ai pu en ce qui me concerne, par exemple (…) au cours de trois interrogatoires de plusieurs heures, j’ai dû défendre le surréalisme de l’accusation puérile d’être dans son essence un mouvement politique d’orientation anti-communiste et contre-révolutionnaire. »
Tout comme de nos jours, il n’était déjà pas question de se contenter de créer un mouvement littéraire de plus ; l’exigence poétique n’allait tout de même pas s’encombrer d’un si menu désir. Du bord du désespoir absolu, ô combien compréhensible, que nous devrions garder à l’esprit et à chaque pas dans cette comédie humaine, André Breton en poète penseur tire ce défi d’où vient jusqu’à nous l’énergie : « Et pourtant je vis, j’ai découvert même que je tenais à la vie. Plus je me suis trouvé parfois de raisons d’en finir avec elle, plus je me suis surpris à admirer cette lame quelconque de parquet : c’était vraiment comme de la soie, de la soie qui eût été belle comme de l’eau. J’aimais cette lucide douleur, comme si tout le drame universel en fût alors passé par moi, que j’en eusse soudain valu la peine. Mais je l’aimais à la lueur, comment dire, de choses nouvelles qu’ainsi je n’avais encore jamais vu briller. » (Premier manifeste du surréalisme).
Le choix de vivre, et donc éventuellement de « préférer ne pas », ponctue ainsi tous les écrits de Breton. Cela devrait calmer l’hystérie des modérés Il va falloir se calmer, les « modérés ». Ils « en ont assez » ? De l’exigence. Que Breton incarne assez par l’alliage de la rigueur de pensée et de la créativité poussée. « Trop exigeant » à l’égard de quoi ? En toute tolérance qu’ont -ils gagné à doux-douter ? Nous autres, c’es-à-dire Nous les autres, nous sommes Quelques à en avoir assez de ceux qui estiment « qu’on n’y peut rien ». Telle est l’Ambiance qu’à tant craindre l’exigence, on a perdu et en liberté et en intelligence.
La quête artistique et poétique est indissolublement philosophique et existentielle, suprême : « Cette passion de l’éternité » …« pourtant se peint toujours l’irrémédiable inquiétude humaine »…
Au fond, c’est l’art comme pratique d’Eveil. Mais d’éveil à la différence de celui proposé par la mystique ou les méditations orientales : par l’invention, sans limites ni contenu a priori.
§ 12
La vilenie littéraire française
(1er abord)
Quiconque ne vivant pas directement dans la production culturelle – mon voisin boulanger, notre postière en tournée, votre chef du protocole - pourrait penser que dans ce champ au moins, la culture ! on peut librement discuter de tout. A tout le moins, des œuvres proposées, puisqu’on nous les propose… - Vrai, ça ne mange pas de pain les œuvres, pensé-je en boulanger.
L’autre jour, quelqu’un qui de temps en temps poste sur Facebook ses notes de lecture littéraire, sans prétention ni parti-pris, qui nous en apprennent même sur des auteurs que nous connaissons bien, l’autre jour cet honnête homme s’est senti obligé, par… honnêteté intellectuelle, d’expliquer qu’il a été quelque peu déçu par la dernière œuvre, tout l’hiver attendue de tout Paris-provinces, d’un auteur contemporain embaumé, mausoléifié depuis trente ans que chacun de ses ouvrages ouvragés est accueilli d’une même psalmodie pointillée… « là au moins, n’est-ce pas…, l’écrituuure, n’est-ce pas…» (d’un air très entendu, le n’est-ce pas). L’intéressant là-dedans étant qu’après la note de lecture nuancée, une commentatrice a laissé échapper : « Quel courage ! ».
Détail, simple anecdote, objecteront les pondérés fervents du « il en est toujours ainsi ». Ils ont tort et le boulanger, la postière et le chef du protocole ont raison, il n’en fut pas toujours ainsi : à commencer par la période de belle critique rebelle rappelée par le précédent chapitre. Que les fervents du pondéré ont déjà évacué, au lieu de se marrer de l’échantillon de bondieuserie littéraire si typique que je viens de livrer. Le chapitre signalait pourtant, avec cette inaptitude à l’euphémisme qui me caractérise et n’échappe à personne même idiot, que c’est à de tels réflexes intellectuels que se trahit l’intérêt conservateur. La bonne littérature d’écriture effectivement ça conserve ; bichonnée bichonnante, elle vous évite la littérature d’éveil, qu’elle écarte de l’offre au public, lequel ne peut supposer l’aliénation culturelle ainsi diffusée. L’expression « bêtise intéressée » n’était pas plus violente que ce qu’elle désigne, finalement. Ça a été plus fort qu’eux, le test a marché. Nous avons pas mal de tests comme ça à proposer, nous autres. Il y va de notre devoir de n’en pas louper l’occase. Le désir a ses devoirs, oui, et c’en est un essentiel que de souffler mot pour mot les niais cultivés, parce qu’ils oppriment le désir humain de vivre un peu plus que la vie. Qu’ils aient besoin de bichognouxpoutresapparentesdurafifi (entre autres !...), c’est leur droit, mais qu’ils contribuent à réfréner l’aspiration par la culture, c’est faire des dégâts considérables, mine de rien, sauf à vivre la littérature comme rangées de bibliothèque. (Il y en a qui ne comprennent toujours pas ce que je dis là…)
Quand on y pense tout de même, nos sociétés ont conquis l’entière liberté de critiquer leurs gouvernants et il faudrait se trouver bien que la critique culturelle s’autocensure ! En vertu de quoi ?
La timide commentatrice sur le réseau social a craché le morceau, sans crier gare : qu’il faille du « courage » pour critiquer finement un ouvrage de littérature encensé, en dit long sur la situation des esprits. Une conséquence de l’autocensure étant de ne pouvoir se percevoir elle-même, l’autocensure culturelle a atteint aujourd’hui un tel taux que personne n’ose plus. Ni ne peut : il est devenu impossible de publier dans la presse ou l’édition une critique approfondie sur un de « nos » littérateurs qui légitiment le milieu qui les légitime, ni sur les auteurs en gueule qui font tourner les médieux qui les font tourner. (Je peux prouver cette censure de fait, l’ayant éprouvé si bien que je ne peux écrire ceci qu’ici, sur un site numérique, dont on peut tout à fait penser que c’est prendre le radeau de la Méduse pour tremplin. Cette parenthèse, ici glissée juste pour prévenir, n’est malheureusement pas personnelle [3]). Et, comme la culture s’affaisse quand l’esprit s’abaisse, l’épais a comme jamais gagné en puissance d’étouffement général. Les générations futures, si l’Histoire a quelque sens, comprendront pourquoi les gros auteurs et penseurs ont laminé l’offre culturelle. Ce ne fut pas décidé, programmé ; c’est par quiétude ; ce sont les tolérants indifférents qui ont retourné leur culture contre la culture. (Je sens que notre lecteur commence à trouver proprement inévitable et parfaitement nuancée la notion de « bêtise intéressée ».) Bien entendu, ils ressortiront que c’est perdre son temps que de ne pas laisser dire et faire, que l’on a mieux à vivre (eux… !). Il n’a servi à rien, parce que cela ne sert à rien qu’à renforcer la bêtise intéressée, de leur avoir précédemment rappelé que Pascal fut un intempestif, d’une exigence qui l’a porté aux conflits d’idées partout où son temps bloquait, mais que simultanément cela ne l’a pas empêché, bien au contraire, d’atteindre à une spiritualité parmi les plus élevées de tous les temps et civilisations.
La France a toujours su être une caisse de résonance pour la littérature mondiale ; les écrivains français ont été les premiers à donner tout l’écho possible aux grands auteurs russes du XIXème siècle, ou à sonner « l’Age du roman américain », ce qui fit que Faulkner eut le Nobel fêté à Paris et gêné aux USA. Cette tendance vient de l’incroyable magistère d’opinion publique qu’exerça la littérature en France comme en nulle autre nation, depuis les Lumières et ce que Paul Bénichou a nommé « le siècle des Grands Ecrivains », jusqu’aux leaders littéraires du XXème siècle et au naufrage de grands « engagés » à la Sartre et Aragon. De là, sur la lancée, le prestige hérité put être usurpé par « les Nouveaux » intellectuels dont le baisser de niveau assumé ne pouvait que nourrir le spectacle médieux. Certains deviendront d’ailleurs des mafieux culturels. Tout cela est connu, ce qui n’empêche pas que cela continue de plus belle. Pour mieux discerner ce qu’il en est aujourd’hui et en sera demain, l’intuition que peut et doit mettre en œuvre un groupe d’affinités qui se sent quelque responsabilité civilisationnelle par la grâce élective de sa simple passion de vivre, nous porte à aller plus avant dans ce qu’il faut dire de l’aliénation culturelle. Il faut le dire, que la France, parce qu’elle a donné une place unique à la littérature, est en même temps piégée par sa sacralisation du style au détriment de la littérature, de la pensée, de l’éthique politique. Les Français adorent se payer de mots, et sont prêts à fermer les yeux beaucoup, beaucoup sur ce qui est vraiment écrit du moment que ça l’est bien. Originalement, joliment, férocement stylé. Le coup de talon stylistique qui vous donne de la colonne au tordu. Je me vois venir et on me voit revenir sur Céline, ou Genet, Sollers et cette engeance qui n’a pu exhaler qu’en ce pays ; y revenir parce que, question de responsabilité éthique là encore, si pénible que cela soit à endosser ; mais, plus impératif encore, c’est aussi la responsabilité que nous avons à l’égard du désir de vivre. Revenir à ce qui s’est mal passé, parce qu’il reste de l’indigeste tout de même, que le temps va permettre de formuler encore avec plus de recul. Mais auparavant, avant de revenir à la pénible particularité de la littérature française en ce qu’elle a de sinistrement typique, voyons dans le champ non pas littéraire mais intellectuel, deux figures magnifiées par la passionnelle vassalité à l’égard du langage pour le langage : Heidegger, et Lacan.
La tradition française du style qui rédimerait de tout a contaminé aussi l’émission et la réception de la pensée. Jacques Lacan a été adulé, et reste intouchable, alors que, dans toute l’histoire de la psychanalyse, il n’est pas un auteur qui de loin soit aussi hermétique et ne s’en cachant pas, abscons au point de jargonner en inversion mallarméenne systématisée et constamment repérable sauf pour la foule qui gloussait dans son Séminaire au moindre borborygme (cela, passe encore, ce n’est que le ridicule de la passion de la servitude intellectuelle), mais surtout ça gloussait à ses condensés de calembour semés comme pépites de trivialités saillant son théorisme de forteresse. Chacun des grands éclaireurs psychanalytiques, depuis Freud, a affronté par les mots les obscurités du psychisme en parvenant à y porter le faisceau de manière à formuler clairement l’obscur en tant qu’obscur. Ils visaient l’atténuation de la douleur humaine par la compréhension ; on ne sent pas la moindre responsabilité de cet ordre dans la pensée et la voix de Lacan. Lire les ouvrages sur lui, qui analysent le plus scrupuleusement possible un penseur qui balance à l’auditoire « On dit que je gongorise. Eh oui, je gongorise ! », cabotin qui se revendique (pour un docteur de nos douleurs…) ; ses potacheries racoleuses sur « l’Amur, l’Amur », des centaines de pages et des volumes de glose durant, tissées de ses formules de bluffeur pour dîners en ville, « La femme n’existe pas », etc… Il y aurait à écrire une comédie réflexive sur ces épais ouvrages de lacaniens sincèrement respectables, déroulant année après année et chapitre par chapitre sur 900 pages la théorisation de « L’amour selon Lacan »… Voir cette incontestable honnêteté intellectuelle, ce souci de ne pas sauter la moindre étape, le moindre entrelacs du penseur narcissiquement opaque, de la variante d’amphigouri typique des penseurs vampires qui vous font miroiter en faisant constamment reculer quelque vérité utilisable si vous acceptez de vous enfoncer dans leur dédale de notions à leur seul usage redéfinies… C’est à se demander, à se demander si on est encore quelque part, c’est une folie de lire et voir cela. Une folie intellectuelle, cultivée… Or, à quoi tient qu’elle ait été prise au sérieux, à genoux ? A la faiblesse française pour le style en tant qu’originalité indépendante de l’enjeu. Pendant ce temps, les Lacaniens concèdent que l’homme Lacan fut un salaud, père lâche, salaud sur le plan de sa fortune énorme, fuitée en Suisse dès que la gauche est arrivée au pouvoir, sur le plan de ses « passes » de cinq minutes pour qu’à la fin le patient demande : « Combien vous dois-je ? – Combien gagnez-vous ? – Tant par mois, répond le patient. – Eh bien donnez-moi tout » répond Lacan – etc, etc. Mais, spécialité française, peu importe l’homme du moment qu’il a…le style. Lequel ?
Le « peu importe » a joué à fond pour que la France soit le pays qui, de loin, a le plus longtemps défendu et à tout crin protégé Martin Heidegger de ses indéfectibles convictions nazies. L’Allemagne l’avait lâché depuis longtemps, sans attendre la tardive publication de l’ensemble des Cahiers Noirs où le brave philosophe en tyrolienne de cuir méditant le Dasein par les sapins préserve sa nostalgie d’Allemagne pure, jusqu’à sa mort en 1976. Mon propos n’est pas d’entrer dans la congruence avérée entre la philosophie de Heidegger et sa pensée politique, que des philosophes ont su diagnostiquer ; me frappe plutôt la déraison de langage qui a obnubilé l’esprit français au point d’abaisser vilement le discernement, et le courage subsidiairement. Thomas Bernhard a exprimé tout le ridicule de Heidegger, dans Maîtres anciens ; mais sur la philosophie donnons la parole à la philosophie. Revenant sur les ruminations, les énigmes à base d’« Etant de l’être » ressassées sans démonstration, sur les étymologies qui ne tiennent que par lui et pour la foule derrière son pipeau d’oiseleur, la philosophe Jeanne Hersch donne la clé d’aliénation : « le ton étrangement autoritaire de cette philosophie (…) ; on assiste à quelque chose qui ressemble à une prophétie. (…) Il y a sans doute un lien entre cette menace cachée, ce langage liturgique où les formules poétiques se répètent comme pour conjurer des puissances secrètes, et l’égarement de Heidegger dans le national-socialisme » (in L’étonnement philosophique. Une histoire de la philosophie, Gallimard, « Folio essais », 2013, pp. 422-423). Jeanne Hersch a suivi les cours de Martin Heidegger au printemps 1933, et ses constatations ne manquent pas de rapport avec ce qu’orchestrait Lacan grand lecteur de Heidegger qui l’a lu occasionnellement et dont Lacan briguait l’avis (ce fut même le seul instant en vingt ans de psychanalyse où Lacan sortit de son courrier et de son mutisme pendant une « passe » avec le traducteur du Maître : « Nous avons parlé de vous cet été, Heidegger et moi. – Ah oui ? Et qu’a-t-il dit ?... ». Le Maître, raconte Jeanne Hersch, n’était certainement pas un homme de dialogue. Il se retirait en lui-même, dans quelque monologue méditatif où les répétitions se multipliaient, de sorte que les formules qu’il proférait donnaient l’impression qu’il était le premier prêtre d’une nouvelle liturgie, ou le dernier d’une liturgie oubliée. Le rapport de Heidegger au langage est si particulier que ses « pensées fondamentales » ou sa « doctrine de base » ne peuvent être fidèlement reproduites que dans ses propres termes. Il a forgé tant de mots nouveaux, ou employé tant de mots anciens autrement que selon l’usage courant ou la tradition, qu’il est impossible de les faire comprendre brièvement. Les termes dont il se sert ne sont pas traduisibles par d’autres (…). Cette impossibilité me prouve à nouveau combien Heidegger était sur la défensive : ses pensées refusent de se laisser toucher sans leur cuirasse verbale. Au fond, ce n’est pas là une défense philosophique (car un philosophe s’efforce toujours de dire encore une fois autrement ce qu’il a pensé), c’est une défense poétique ; c’est en effet une qualité fondamentale de toute poésie que d’être comme elle est et de ne pouvoir être autrement – elle ne se laisse ni traduire ni expliquer ».
Il faut voir en revanche comment les défenseurs et traducteurs français de Martin Heidegger ont persisté à « expliquer », au prix de contorsions rhétoriques qui feraient de la mauvaise foi une variante du grotesque si son but n’était pas de couvrir la vocation nazie, que leur philosophe ne fut pas vraiment ce qu’il persista à être vraiment plusieurs décennies après Auschwitz.
C’est comme l’assistance aux conférences de Jean-Luc Godard, comme les assis à la messe lacanienne - la tradition culturelle française a le curieux apanage de perdre tout recul, toute tenue intellectuelle et acuité littéraire, lorsque le langage lui tourne la tête pour lui-même.
Nous verrons jusqu’où peut mener cette tendance tout à fait rubans aux chevilles. Prochain épisode, à suivre sur ce Tremplin de la Méduse, où nous sommes, où vous êtes libres!...
[1] Inutile d’y revenir ici, ces études sont connues et accessibles, par exemple via le triptyque Comédie de la critique, réédition de 2015, Pocket, coll. « Agora ».
[2] Pour la continuité de ce que propose notre manifeste ouvert, je restitue ici certains axes de mon texte paru dans ESPRIT, édition papier de novembre 2024 où on retrouve l’intégralité du texte, ainsi que dans le livret « Sur l’ambiance littéraire française », chap.1 : https://lescorpscelestes.fr/domecq-sur-lambiance-litteraire-francaise-2/
[3] Plusieurs de mes livres témoignent de ce qu’il faut bien sans paranoïa qualifier de censure par « mort sans phrases ».
Avril 2026
§ 13
Ecrire en France est un exil
Sentez-vous cette fatigue ?... On la croit personnelle quand elle ne vient que de tous. Ah le frein d’Ambiance… « Etre Seulement » est bien la condition annoncée pour qui ne sait fermer les yeux. Mais, plus lassant encore que la nerveuse inertie ambiante, est de le dire et dire, dans le désert et le désert. Et le désert : qui entend quoi que ce soit à notre histoire de « Culture contre la culture » depuis dix ans que nous énonçons cette nouveauté des temps ? Vous vous sentez si libres, si libres dans la littérature et l’édition françaises actuelles, dont vous prenez à témoin la production profuse. Vous l’avez trouvé excessif, hein, l’exclamatif « à suivre » du chapitre précédent qui donnait rendez-vous « sur ce Tremplin de la Méduse, où nous sommes, où vous êtes libres !... ». Vous n’imaginez pas, j’en suis sûr, ni ne voulez imaginer, j’en suis sûr plus encore, qu’il faille aujourd’hui faire de radeau tremplin pour conjurer le naufrage du discernement culturel. On est toujours exagéré pour l’hystérie des modérés.[1]
Comptez sur les modérés pour n’être plus du tout modérés en défense de la chappe, toujours. Je vais vous livrer une typique semaine à la française – non, non, ne vous alarmez point, qu’un peu de roman de clique se glisse au fil du roman de la pensée, c’est la vie, allez, nous n’« exagérerons » pas, juste une petite dose de truanderie générale avec auteurs, journalistes et éditeurs pour personnages et agents non-doubles du « réel ».
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Un film, Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli, a dérangé pas mal et suscité polémiques en France, qui raconte, du point de vue de collaborateurs avérés dans la presse sous Pétain, comment les Français et notamment ceux qui écrivent ont pu collaborer activement à la politique des nazis. Le « comment ont-ils pu » nous hante tous depuis 1945. Mais les Français d’aujourd’hui, surtout les intellectuels, font comme s’ils auraient été du bon côté, comme s’ils l’étaient donc aujourd’hui, c’est un classique des Résistants du lendemain. Ceux-là ont été offusqués que le film montre comment on collabore tout en ayant des sentiments, la tuberculose, éventuellement quelque charme. Jean Cocteau, qui aurait pu être inclus dans le bal des écrivains vichystes que campe et cloue ce film, trouvait du charme au cuir des officiers allemands, et il n’est pas le seul à s’être bien amusé dans ce temps-là, alors que son amant Jean Marais avait le réflexe de casser la gueule de collabos quand il en entendait au restau. Aujourd’hui on entend les Lèvres molles reprocher à André Breton ses jugements « à l’emporte-pièce » du genre « Un cocktail, des Cocteau ». Paul Morand aussi rutilait fofollement dans les cocktails d’ambassade entre deux plaisanteries antisémites, et l’Académie française l’accueillit sans problème (une fois que de Gaulle eût levé son veto à la quatrième tentative – il y tenait, le Morand !), et en quelle année, dites ? En 68. L’Académie française a tout compris, l’Académie française réunit par définition l’élite morale des lucidités. En 2025, l’Académie des sciences morales et politiques a accueilli en grande pompe Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France, frais émoulu de l’investiture de Donald Trump qu’il admire et dont il plébiscite la politique économique libératrice (Trump, qui n’a pas démenti sa concurrente politique lorsqu’elle a signalé aux électeurs, qui s’en sont contrefoutus, qu’il n’avait pas payé ses impôts dus : « Oui, cela prouve que je suis intelligent ») et qui hurle au « bolchévisme » dès qu’il est question de réduire le déficit du pays en augmentant les impôts des plus hauts revenus. Il faut relire les discours qui ont louangé Arnault le militant de la « liberté » totale de l’argent dans l’enceinte de l’Académie des… - oui lisons bien – « des sciences morales… ». Pas de doute, la collaboration est d’un autre temps, l’enthousiaste avachissement n’arriverait plus aujourd’hui. L’argent n’est d’ailleurs plus un problème. Lors du licenciement d’Olivier Nora, directeur des éditions Grasset, par Vincent Bolloré, autre milliardaire très extrême et fâcheux idéologue, 117 auteurs, puis d’autres pour en être, firent ni une ni deux pour annoncer en pétition qu’ils quitteront la maison ; à leur tête, de grandes vigies et plumes, sans conteste : Alain Minc, qui a toujours annoncé l’hier, Beigbeder rond de cuir de bar à charme machiste, Virginie Despentes qui se révolte à la « on se casse ! », BHL bondissant, pensez, lui pour qui l’argent n’est pas un sujet politique, curieusement quand on se prétend héritier idéologique de la gauche. A ce bon compte, le premier mafieux culturel se frotte les mains de vertu. « Mafieux » ? Oh, comme j’y vais… Membre du conseil de surveillance du Monde, journal français prescripteur, il est vrai que c’est mieux d’être au four et au moulin ; téléphonant aux rédactions de journaux dès qu’il sort un livre, toutes les salles de rédaction le savent mais ça passe ; reportage sur chaine européenne Arte consacré à la propriété marocaine qu’il a rachetée à Alain Delon ; articles pleine page que Le Monde consacre à son film à mourir de rire et à sa pièce de théâtre à mourir de leçon, ils se sentent obligés tout en ironisant tout de même mais c’est autant de place qu’on retire à ce qui ferait respirer la pensée – etc, etc. Une vertu, BHL, un étendard, philosophe sans le moindre apport conceptuel si ce n’est les causes gagnées par les prédécesseurs. De la vulgarité gantée, tout cela : la liste des pétitionnaires solidaires de leur éditeur, souvent très grassement payés, est percluse de personnalités hyperconcurrentielles douées pour se placer sans merci. Quel fut donc leur apport d’idées neuves et de formes littéraires ? Qu’est-ce que ces gens-là ont de « progressistes », de nécessaire, d’éclairant ? A part être contre l’extrême-droite – et vous avez la réponse et la cause de leur généreux émoi. Résistance, Résistance… ils jouent sur du velours et l’évidence, tous nous réprouvons la monopolisation de l’édition et des médias par la Réaction. Mais on lutterait beaucoup mieux là contre sans eux, on aurait la tenue et la novation alternatives. Où sont les consciences qui ont défini originellement la notion d’« Intellectuels » ? Totalement écartées, en lisière, parce qu’elles ne rentrent pas dans le jeu du simplisme intellectuel dont a besoin le Spectacle. Elles n’y collaborent pas, et la littérature et le débat d’idées en sont asphyxiés. L’hystérie des modérés est venue à la rescousse de ces vertueux du lendemain dont le culte de la réussite a noyé la littérature comme jamais, et qui ont depuis longtemps contribué à la montée de la Réaction, par réaction. Les petites mains qui écrivent partout en Fance, comme les perruquiers après la Prise de la Bastille, ont aussitôt défendu ceux qui n’avaient pas besoin de l’être, et tapé sur les « aigris » qui n’ont pas été dupes. La vulgarité gantée réussit la levée en masse… Confondre révolte et ressentiment est un classique argument de dissuasion conservatrice. Collaboration varie selon les temps, constamment, pour le bon ordre et « les eaux glacées du calcul égoïste ».
Collaboration : le film Les Rayons et les Ombres dure plus de trois heures qui ne sont pas de trop pour montrer qu’à chaque étape glissante chacun d’entre nous pouvait discerner et dire non, là non. Ceux qui ne veulent pas voir la perpétuelle collaboration qui guette les gens font une querelle d’historien au réalisateur, qui pourtant opère à dessein des condensations et déplacements esthétiques afin de montrer comme c’est facile et ambiant, ambiant oui, d’être complice de la saloperie générale. Le film opère le coup de force de ne jamais montrer ceux qui périssent sous et par l’Occupation ; il n’a pas besoin de montrer ce que tout écolier aujourd’hui sait et ce les Collaborateurs ne voulaient pas voir. Ne pas vouloir voir est une des plus grandes, si ce n’est la plus grande passion sociale. Aujourd’hui cette passion n’a pas les circonstances du pire ; l’heure n’est plus à la violence du ressentiment qu’a entretenu le fascisme, le pire est toujours relatif et aujourd’hui il est à la régression de l’intelligence (dont le Trumpisme n’est que l’acmé) ; mais aujourd’hui on a tous les moyens de comprendre comment ça se passe, la veulerie violente. A un moment, le film montre une des colères publiques de Céline hurlant contre « les youtres » (« youpin » était encore trop poli à ses yeux et dans tous ses textes et lettres) ; des historiens prétendent que cette hystérique envolée, sans doute parce qu’elle est exactement au niveau de l’extrême violence idéologique du grand écrivain français, n’eut pas lieu à tel moment à tel endroit. Fausse objection, erreur volontaire d’historiens en histoire littéraire : Ernst Jünger (publié en Pléiade par Gallimard, qui ressort les romans retrouvés de Céline et accueillis avec toue la ferveur des bons critiques progressistes et des sérieuses radios culturelles) ainsi que nombre de dignitaires nazis comme Jünger s’avouèrent choqués, dépassés par les colères de Céline qui les accusait de « mollesse » dans l’élimination des Juifs. L’acteur interprétant (remarquablement) cette scène de scandale célinien ressemble à Houellebecq ; dont les idées sont parfaitement connues, publiées et assumées (jusqu’à son admiration pour Trump, son islamophobie, sa misogynie, son passé et son présent d’extrême-droite) ; dont l’esthétique littéraire ne va pas plus loin que dérision à plat de comptoir ; dont la littérature plaît parce qu’elle relève tout simplement du lâcher-tout idéologique, porte-voix des (petites) idées de l’auteur en mal de ressentiment généralisé, juste assez habile pour se les retourner à l’insaisissable façon anguille poisseuse [2]. Eh bien il a fallu que tous consacrent des articles et émissions à son dernier recueil de poèmes paru dans la semaine, vers de mirliton où il fait pleurnicher sur son vieillissement, avec à la TV et en photos sa dégaine bien travaillée pour appâter en gênant. Que tous, y compris les supports qualitatifs, se soient aplatis devant telle soupe spectacle, en sorte que l’anguille renaisse du nauséabond : voilà un bon indice qui permet de comprendre que la collaboration avec le pire d’une époque, c’est doucereux, sans vagues apparentes. Le pire n’est pas là : il est que toute voix critique s’est vue couverte par la révolte de la masse de tous ceux qui en redemandent, qui aiment leur matraquage médieux-éditorial, ça crie à l’élitisme, à la censure, à la Réaction contre quiconque ne va pas dans sens. Si vous exprimez le moindre discernement, le réflexe de réponse commune va être de vous taxer de « violence » ( !), aigreur, règlement de comptes, etc... Comme ça, il n’y a plus qu’à se taire. De tels hors-sujets, fins comme bêtise intéressée, illustrent ce que depuis longtemps nous pointons de la psychologisation de tout, qui coupe l’herbe sous les pieds de tout débat, et qui n’est qu’une des traductions idéologiques du réactionnariat libéral-ultra. Cette spontanéité populaire en dit long sur l’état de discernement culturel, qui va de pair avec le conservatisme général des esprits. Mais rassurons-nous, il y a pire, qu’illustre le succès fait à Houellebecq (succès qui rétrospectivement couvrira le pays de honte), il y a plus pernicieux que la levée en masse des plumes de partout au service des auteurs qui les aliènent : il y a les cultivés qui n’en pensent pas moins, de Houellebecq, mais qui se gardent bien de dire mot. Leurs Lèvres molles en trembleraient. La logique collaborative c’était cela ; il suffisait, comme il suffit, de laisser faire au fil de l’Ambiance, chacun pour soi et le marché et les succès de Narcisse pour tous.
S’ils laissent faire, c’est par peur et par protection de carrière. La vanité des vanités a pris un essor considérable dans la culture française depuis que l’ultra-libéralisme a promu le moi concurrentiel comme valeur d’existence. On peut penser, et même savoir que c’est une bêtise existentielle et sans doute la plus approfondie ; mais l’Ambiance est à ça. Le spectacle promotionnel a pu ainsi lancer des auteurs les plus lourds et le plus simplistes pourvu qu’ils soient saillants. Le gros capitalisme juge de tout par les chiffres. Il est un autre Capital, par contre, qui produit de par le monde des films prodigieux d’audace formelle et plébiscités du public pour les enjeux existentiels et les responsabilités morales qu’ils incarnent. Les Rayons et les Ombres en faisait partie ces semaines-ci, avec tant d’autres, au même moment que Silent Friend de la Hongroise Ildiko Enyedi, ou Mârama du Néo-zélandais Taratoa Stappard. Parce que le cinéma, ayant du public pour être rentable, échappe à la sociologie de clique, cause de fermeture créatrice autant que d’abêtissement sentimental, esthétique et réflexif.
Tant de livres publiés sont trop mauvais pour l’être. Alors, ceux qui ne se publient pas encore, pourquoi ? Nous ne parlons pas là des mauvais, plus nombreux encore que ceux qui sont publiés, évidemment. Imaginez-vous qu’il y en ait qui sont impubliables parce qu’ils disent des choses qui feraient passer pour libre perpétuité la liberté de tirer ses marrons du feu quelle que soit l’Ambiance ou les régimes ? Ah mais j’entends d’ici la batterie d’arguments aplanissant toutes aspirations. Outre la psychologisation pour disqualifier le doigt et que perdure ce qu’il pointe, il y a cette antienne que faire « le travail du négatif » briderait le bonheur. Ils devraient faire ce travail et s’apercevraient du contraire. La liberté d’être est le bonheur, qui n’est pas sans liberté d’être. Voilà pourquoi on peut sans entame faire « le travail du négatif » lorsqu’on a mieux à vivre. C’est désagréable, mais bien moins que d’étouffer notre aspiration.
Pendant ce temps les Quelques, en ce monde…
§ 14
Pendant ce temps, les Quelques…
Au bout d’une heure ou deux, je me suis demandé pourquoi j’avais le pied ailé depuis que je l’avais posé sur le sol londonien. Pareille allégresse, pareille joie, moi qui, fan de Pascal ( « fan de Pascal » !...), bassine que la mort se frotte les mains du laps de vie qu’elle nous fauche à chaque Divertissement, à commencer par les voyages, mondiale religion (à ce mot, il est vrai, cesse mon pascalisme)... Allais-je perdre le seul militantisme de toute mon existence ? La réponse fut bientôt évidente : ce n’est pas que je me mettais à aimer voyager, c’est que je n’en peux plus de la France. Je n’en peux plus de ce pays.
Déjà les informations ferroviaires au micro de l’Eurostar nous avaient mis la puce à l’oreille, Valérie et moi : la voix ne répétait pas « je, je, je », « I, I, I ». En France, tout est Narcisse. Pas seulement les chefs de train et les auteurs. De cabinet d’architectes à universités, les étudiants d’Europe entière vous le confirmeront.
Et puis, à Londres on respire en souvenir la bravoure à la Churchill, la maturité littéraire à la Orwell. Le romancier McEwann invoque George Elliot pour ambition d’œuvre, c’est d’une autre teneur et tenue qu’à Paris. Un George Orwell français manque ; il y en a plus d’un, mais il n’y a de place que pour les m’as-tu-vu littéraires et pétitionnaires. En Angleterre, comme en tous autres pays qu’en France, les auteurs font leur preuve par l’œuvre.
Orwell, Wigan Pier au bout du chemin : « D’une certaine façon, regarder les mineurs de fond au travail a quelque chose d’humiliant. On en vient à douter momentanément de son statut d’« intellectuel » (…). Vous et moi, le rédacteur en chef du Times Literary Supplement, ces lopettes de poètes, l’archevêque de Canterbury, le camarade X., auteur du Marxisme expliqué aux marmots, tous autant que nous sommes, nous devons purement et simplement nos conditions de vie relativement convenables à de malheureuses bêtes de somme trimant sous terre, noircies jusqu’aux yeux, la gorge saturée de poussière de charbon, qui manient leurs pelles avec des bras et des muscles abdominaux en acier. » (cf. la traduction et contextualisation par Véronique Béghain dans le volume « Pléiade », Gallimard).
A propos de George Orwell, nous ne nous étions pas donné le mot avant d’aller, au bout de notre ligne de bus rouge vers les suburbs parmi les maisons briquetées, dîner chez Olivia et David, nos amis les Quelques « de Londres and Co » pour ainsi dire. Nous ne pouvions prévoir non plus qu’en les quittant tard dans la nuit, sur le trottoir d’en face un renard maigrichon nous accompagnerait comme il en gambade autant que chiens et chats dans les rues de cette nation, qui somme toute créa les premières sociétés protectrices des animaux. N’empêche que David (di Nota, pour ses livres) n’a fait ni une ni deux après nous avoir accueillis à leur table : enchaînant sur notre précédente visio-conversation de Londres à Kiev et Paris, il nous résume les mutations urbanistiques de Londres d’où la diversité sociale a été balayée par la gentrification générale, qu’il analyse en référence aux textes socio-littéraires d’Orwell. C’est toujours, dans le fil de nos réunions, cette question : comment l’observation littéraire apporte-t-elle un surcroît de discernement à la compréhension plus que politique des sociétés et des événements ? Les descriptions d’Orwell m’ont rappelé les descriptions par Guy Debord des quartiers de Paris tels qu’ils vivaient encore dans les années 1950 et 60 ; poétique de la pensée en marche, ces écrits pré-situationnistes grondent sourdement d’implacable colère, et mordent de nos jours. Paris me semble subir plus encore que Londres la violente relégation des classes moyennes et populaires par la classe-affaires des plus que riches. Sous la férule du néo-conservatisme macronien et son idéologie très jeune vieux de « start-up nation », c’est une insulte que subit le regard du citadin, quand celui-ci toutefois a encore quelque maturité politique : les Champs-Elysées n’ont certes jamais brillé par sympathie mais désormais les friqués du luxe, leurs boutiques et collections LVMH et Vuitton, qui sont à gerber pour qui goûte la créativité de la mode ou garde un minimum de flair d’élégance, nous flanquent leurs enseignes et bâtiments luisants sur des pans entiers d’avenue, ainsi que dans le Quartier Latin. Tout cela pour le plus grand honneur indiscuté du propriétaire, Bernard Arnault. Il fallait voir comme Macron et sa femme s’accolaient copains comme cochons avec les Arnault lorsque défila devant la télévision, en l’honneur de la visite du président chinois, le gratin de « gens qui comptent » selon les Macron. « Il ne fallait qu’avoir des yeux », dirait Saint-Simon ; entre eux l’entente rutilait, bavait sa droite perpétuelle, l’argent valorisant. Lionel Jospin avait énoncé, lui, qu’il fallait être en contacts mais en toute indépendance avec les responsables économiques : les électeurs français, qui prétendent déplorer l’immoralité de ceux qu’ils appellent avec mépris « les politiques », ont évacué comme un malpropre ce politicien intègre qui avait au moins conjugué justesse et justice économiques mais il était de gauche, ce fut et restera le Jour Gris de la Vème République, 21 avril 2002. [3] Il est en tout cas des embrassades entre couples présidentiel et multimilliardaire qui vous rendraient d’un communisme primaire. Mais personne ne remarque plus ce genre de constante politique, le cul et chemise entre laquais du capital et l’argent sans proportion ni limite - allons, ce serait d’un marxisme et tout à fait déplacé, soyez « réaliste » (ce mot !...) ; du haut de la pyramide des revenus la richesse vous contemple mais « ruisselle » sur vous tous, c’est assez évident tous les jours. En plus, les Arnault ou Pinault ont les moyens et l’épate de nous étaler leurs musées, avec leurs noms en bien grand, en tout narcissisme social qui ne gêne plus personne dans « l’intelligentsia » culturelle. Conscient de l’injustice dont s’est nourrie la fortune des équivalents de ces bas de soie aux XIXème et XXème siècles, Orwell énumère les retenues sur salaire que devaient payer les ouvriers, afin que les « gens qui ne sont rien », dixit le président français, aident les riches à faire vivre la nation et même, dixit Arnault, à contribuer plus que quiconque à la Sécurité sociale (sic, et tout le monde en France a gobé) : « Certaines de ces retenues, comme le fonds de secours et les cotisations syndicales, sont, si l’on peut dire, laissées au choix du mineur » (le « si l’on peut dire » d’Orwell glissant la libérale liberté de marché, qu’il est obsolète de discuter) ; « d’autres lui sont imposées par la compagnie houillère. Par exemple, l’escroquerie inique qui consiste à obliger le mineur à payer pour la location de sa lampe. » La bourgeoisie a sur les mains le sang de générations entières, éternellement car nous ne sommes pas dupes des progrès sociaux qu’on lui a opposés et imposés de haute et terrible lutte. L’argent reste prêt à tout : aujourd’hui ses magnats grouillent à la tête du capital-fascisme par lequel le trumpisme américain confirme que vouer l’économie à la finance était d’emblée dans la logique du maximal profit capitaliste. Les partisans et profiteurs du capitalisme sont les plus mal placés pour dénoncer les funestes régimes qui lui ont été opposés, aucune leçon à donner ; l’engeance d’argent en fut la première responsable. George Orwell : « Des cinq fiches de paie mentionnées plus haut, pas moins de trois sont tamponnées « retenue pour décès ». Quand un mineur trouve la mort sur son lieu de travail, la coutume veut que les autres mineurs se cotisent, à hauteur d’un shilling par personne, pour verser à sa femme une somme d’argent, collectée par la compagnie houillère et automatiquement déduite de leur salaire. »
David di Nota, pas plus que le couple de poètes Anne et Laurent Champs-Massart nos amis Quelques à Kiev, n’a strictement aucune raison personnelle de risquer sa vie en pleine guerre de résistance ukrainienne – si ce n’est justement la résistance, la conscience historique que se livre là le combat pour la dignité démocratique, et que l’Europe reste un territoire de civilisation libre pour le monde. David a toutes les raisons d’être heureux là où il vit, avec Olivia (Resenterra, pour ses écrits et ses livres), qui paie d’inquiétude silencieuse la liberté solidaire qu’elle aime et partage. Son époux reste sobre sur les dangers encourus. Il a fallu qu’un pressentiment m’étreigne, depuis notre lieu d’exil en France Valérie et moi, pour que David m’avoue - « on est entre nous, je ne te cacherai pas que le voyage a Kherson a été vraiment « limite » (…), nous avons été pris en chasse par un drone russe, et si le chauffeur n’avait pas pris toutes les bonnes décisions au bon moment… (tu les sèmes par la vitesse, nous avons roulé à 200km/h sur l’autoroute Mykolaiv/Kherson – et tout s’est bien terminé). Reste que se voir dans l’écran du Tchuika (tu vois ce que voit l’ennemi) n’est pas la sensation la plus agréable de toutes. »
Il organisait, avec nos Quelques de Kiev, un de ces débats de fond que lui et eux diffusent très régulièrement, dont celui-ci, annoncé comme suit, sous une photographie officielle de Poutine s’agenouillant devant la photo et la tombe de Soljenitsyne : « Il existe une différence très sensible entre la dissidence ukrainienne (mettre à bas le communisme afin d’instaurer un Etat de droit conformément aux idéaux philosophiques européens) et la dissidence longtemps incarnée par Soljenitsyne (mettre à bas le communisme afin de resrtaurer la grandeur impériale de la Russie, quitte à sombrer dans un néo-colonialisme dévastateur sous couvert de refondation moral ou spirituelle). Nous réfléchirons au tournant illibéral de Soljenitsyne, à sa vision très particulière de l’Ukraine, mais également aux conséquences de cette divergence philosophique sur le terrain, en compagnie de deux historiens de la dissidence ukrainienne installés à Kyiv, Anne et Laurent Champs-Massart. Rejoignez-nous très bientôt sur kyivdesk.com. » (information via Facebook. Du bon usage des réseaux)
Olivia qui, de Londres où elle travaille, rejoint régulièrement David en Ukraine, transmit sur Facebook cet événement de solidarité auquel elle a assisté en escale à Vienne le 24 février dernier : « Depuis les marches du parlement autrichien, à Vienne ce soir. (…) La foule était dense. On y voyait tous les âges et les conditions. Les drapeaux iraniens étaient les bienvenus. L’un des speakers a rappelé que le régime des Ayatollahs fournit aux Russes les drones Shahed qui frappent tous les jours les Ukrainiens. Je dois dire que cette foule m’a, en quelque sorte, allumé le cœur. Moi qui n’aime pas les foules. »
(Cette force de sobriété, à elle aussi).
Et c’est le même laconisme lorsqu’elle revient ainsi à la littérature :
« Dans la nouvelle The Last Demon d’Isaac Bashevis Singer, un démon a pour mission de tenter un rabbin dans un village de Pologne tellement reculé que « même Adam ne viendrait pas y pisser ». Dès le début, notre démon doute un peu de sa réussite. Non pas qu’il ne soit pas bon tentateur, mais il se demande bien pourquoi il devrait convaincre les hommes de pécher alors qu’ils le font déjà très bien tout seuls. A quoi bon les démons quand l’homme lui-même est un démon ? Le démon va tout de même tenter de corrompre un très saint rabbin (le seul homme vertueux du village) et… échouer. Le diable le punit en le faisant rester dans ce village pour toute l’éternité (plus un jour, le mercredi). Le démon est mortifié : lui qui voulait tellement être promu à Odessa. A la fin de la nouvelle, nous quittons le démon alors que le monde a été entièrement détruit et que, seul survivant de son espèce, il lit et relit un livre d’histoires yiddish trouvé dans les décombres du village.
« When the last letter is gone,
The last of the demons is done. »
…sont les derniers mots de la nouvelle.
Je ne vois pas plus belle définition de la littérature. »
- Sur ce, je lui écris : « Très troublant.»
- Et Olivia : « Oh oui. C’est bien pourquoi je me refuse à analyser ces derniers mots. Il faut garder ce trouble. »
- « Moi » : « Il faut garder ce trouble, oui : exacte formule d’écrivain, qui met le doigt sur l’au-delà du savoir que la littérature produit. »
Ainsi, par ces temps, trois couples réfléchissent le monde comme ils pveulent, oui comme ils le veulent, le peuvent, donc le désirent, à Quelques, constellation d’Europe désormais - ou, comme l’écrit spontanément Anne Champs-Massart avec Laurent : « comme les six doigts d’une main »… :
" Chers vous quatre,
L'une est à Londres, deux sont à Paris ou du côté lyonnais, le quatrième vient d’arriver en Ukraine, et nous autres sommes de retour à Kyiv (nous t’avons peut-être croisé, David, dans la journée de dimanche, sur la route entre Kherson et Kyiv…), mais l'éparpillement physique n'empêche pas la cohésion, comme dans une escouade. Ou comme sur une main, les doigts. Voilà : considérons-nous comme les six doigts d'une main.
Nous avons pris du retard, et aurions aimé vous répondre plus tôt, mais les derniers jours ne nous ont laissé aucun répit.
Nous revenons de la ville de Kherson, une ville qui résiste depuis 4 ans, perpétuellement exposée à l’artillerie russe et aux tirs de drones. La résistance de cette ville, qui a aussi connu l’occupation russe, est une réalité qui fascine. Ce voyage avait une raison livresque, un projet franco-ukrainien de livre pour enfants auquel nous avons participé. A Kherson, nous avons assisté à une pièce de théâtre montée dans l'un des bunkers de la ville, de ces bunkers où s'organise la vie collective, notamment culturelle, et la prise en charge des enfants. Car il y a encore des enfants à Kherson, il y a encore des comédiens et des spectateurs. C’est retrouver, en acte, toutes les idées que nous échangions sur le rôle essentiel de la culture en temps de guerre. Ce fut un voyage intense. Nous voilà maintenant à la maison avec du temps pour vous écrire.
La première chose que nous aurions voulu vous écrire (c’était la semaine dernière), c’est en effet l’immense joie qui nous a submergée au résultat des élections hongroises. Si l’actualité ukrainienne n’était pas telle qu’elle est, nul doute que Kyiv aurait fait la fête, mais on ne fait plus vraiment la fête en Ukraine, même s’il y a de grands moments de joie. Par contre, il semble que les Hongrois aient vécu une journée historique : le cri d’allégresse poussé par la foule ressemblait à un cri de libération. Le régime d’Orban était une sorte d’occupation, et cela devint très claire lorsque les citoyens se mirent à scander ensemble : « Russes, rentrez chez vous ! ». Cette exultation collective a révélé le visage profond de la Hongrie et son désir de rejoindre l’esprit européen, véritable rempart contre la thanatocratie russe : « il y a 16 ans que j’attends cela », furent des phrases fréquemment prononcées. Bien sûr, reste à voir si Peter Magyar sera à la hauteur du peuple qui l’a élu… Mais le pire a été évité.
Et puis, nous voulions rebondir sur tes lettres, Valérie, (en ukrainien, on appelle des courriels des lettres, et le terme est plus juste dans notre cas).
Tout d’abord au sujet des écarts creusés par la situation géopolitique. Vous l’expérimentez vous-mêmes, et vous résistez, même si vous vous retrouvez étrangement seuls. Olivia et David ont aussi perdu des amis.
Nous avons aussi fait cette expérience. Notre présence en Ukraine n’a pas toujours été comprise, parfois, elle a été rejetée. Au fond, la divergence qui a pu exister, dans notre cas, ne concernait pas un positionnement politique, mais un positionnement existentiel. On ne nous reprochait pas de soutenir en idée l’Ukraine, on nous reprochait de la soutenir en acte. C’est-à-dire que cela à mis au jour une conception de l’existence qui vraiment nous séparait. D’un côté, l’idée qu’on pouvait se contenter de savoir, de commenter, mais qu’il ne fallait pas agir, car agir est dangereux, et que ce danger n’était pas, pour certaines personnes, quelque chose d’envisageable, considérant qu’il fallait avant tout se préserver. Or, selon nous, on ne pouvait pas se préserver, mais nous dirions plus, on ne pouvait pas se transcender, sans agir, avec ce que cela comporte de risques. Cela dépassait bien la dimension politique du conflit, cela touchait la manière même d’exister. Et c’est sans doute pourquoi l’Ukraine nous a pris au corps, car (sans pour autant dire que cela soit impossible ailleurs, loin de là), on fait ici l’expérience d’une transformation possible, et cette transformation, seuls ceux qui s’emparent à pleines mains de leurs potentialités terrestres, réelles bien que limitées dans le temps, peuvent la réaliser.
C’est aussi pourquoi, de notre part, nous ne lisons pas les ouvrages charriant la propagande russe. Pour nous, c’est une perte de temps, une perte d’énergie, une pollution, puisque c’est mettre une logique saine (celle de s’informer, de concevoir et de comprendre le point de vue ou le raisonnement de l’adversaire) au profit d’une logique malsaine (propager le mensonge, la désinformation éhontée, casser l'essence de la logique, rompre le lien entre les mots et le réel). Notre époque voit fleurir ce parasitage de principes vertueux servant de marche-pied à des principes pervers et destructeurs. L’un des premiers effets de cette perversion est de saturer l’espace, d’épuiser mentalement les individus qui chercheraient sincèrement à dialoguer ou à réfléchir (chose par essence impossible, comme au coeur d’une secte), et, finalement, de détourner l’attention et d’entraver le développement et la fortification d’une réflexion véritablement utile et nécessaire qui pourrait effectivement lui faire contrepoids.
Telle est notre méthode, ceci afin, justement, de ne pas souiller ni le discours ni la pensée et de laisser l’espace à ce qui importe (et que cette propagande redoute) : l’existence et la réflexion de personnes qui pensent vraiment, sincèrement, honnêtement, et il y a en beaucoup. Par contre, cela ne veut pas dire qu’il faille abandonner ceux qui penchent du côté des récits mensongers. Au contraire, il faut justement proposer cette autre voix. Et, pour qu’elle puisse résonner, il faut, selon nous, qu’elle sache tenir à distance le brouhaha parasite de la machine décérébrante.
Pour toutes ces raisons, nous éprouverons toujours une énorme gratitude pour celles et ceux qui, sans perdre leur sang froid ni devenir les relais malgré eux de la propagande, lisent les abrutis, qui ferraillent avec eux, qui les dénoncent, le réfutent, etc. Nous autres, personnellement, nous y renonçons, nous en serions incapables. Merci à tous ceux qui accomplissent cette mauvaise besogne à notre place. En vérité, ils agissent comme ont agi ceux qu’on a nommés les liquidateurs de Tchernobyl, ceux qui se sont exposés à la contamination pour construire le sarcophage destiné à contenir les radiations mortifères. Et, si l’on file la métaphore, sans doute que la propagande russe n’est-elle rien d’autre qu’une centrale nucléaire décrépite, un bloc de béton destiné à précipiter un enchaînement de fissures, toujours les mêmes, incontrôlables et inextinguibles, un bloc de béton vieux, défectueux, duquel s’échappe quelque chose de difficile visible, d'insidieux, quelque chose de mortel pour les autres organismes.
Chers vous quatre, nous vous embrassons sincèrement.
L&A "
[1] Autre exemple, dans le genre Tremplin de la Méduse, ou scribes en abbayes du Moyen-Age : Hugues Jallon, bien que publié en solides maisons et ayant dirigé entre autres des éditions de la stature du Seuil, ne peut que diffuser via réseaux sociaux et une maison d’édition en Bretagne, les éditions Divergences, sa Lettre soutenue par souscription numérique, Le temps des salauds. Lesquels salauds sont évidemment les auteurs français les plus salués puisqu’ils refont en farce, aujourd’hui donc en morve, la « tache de sang intellectuelle (…) que toute l’eau de la mer ne suffi(s)ait pas à laver » du temps de Lautréamont qui voyait « tête molles » dont on ne voit plus aujourd’hui que les lèvres. On ne peut exonérer de la situation la masse (c’est le mot) des lecteurs quand on constate que la chronique Le Temps des salauds est peu commentée par les internautes. S’il y a si peu de réactivité et encore moins de résistance, force est de conclure que les gens ont le matraquage qu’ils aiment. Et ainsi « la Culture contre la culture » agit socialement, moralement, politiquement, dans le sens d’une régression du discernement, pour ne pas dire et même pour dire carrément d’abêtissement béat. Sur ce thème, d’ailleurs, chantier sans fin de la bêtise, Olivier Postel-Vinay poursuit l’exploration : après Le triomphe de la bêtise (Les presses de la Cité, 2024, repris en collection « Agora » chez Pocket), il a dû en remettre aussitôt, dans ses Dix remèdes contre la connerie (Les Presses de la Cité, 2025), fasciné par la montée des eaux : « Rarement la bêtise s’est montrée aussi conquérante ».
[2] Cf. ce que j’ai explicité dès les débuts de Houellebecq, dans La situation des esprits (coll. « Agora », éditions Pocket, 2006), Qui a peur de la littérature ? (éditions Mille et une nuits, 2002), et les tribunes parues dans Le Monde accessibles sur ce site dans le livret « Sur l’Ambiance littéraire française ».
[3] J’avais présenté aux Français leur miroir du 21 avril, dans « Cette obscure envie de perdre à gauche », volume de La Monnaie du Temps, coll. « Agora » dirigée par Benoît Heilbrun, éditions Pocket, 2018.
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Mai 2026
§ 15
L’aliénation culturelle
La résistance à l’aliénation politique est d’abord minoritaire, la résistance à l’aliénation culturelle d’abord solitaire, jusqu’à ce qu’on découvre qu’on n’était qu’esseulés.
Avec ceci de moins évident, qu’il faut parler d’« aliénation culturelle » en tant qu’oppression exercée par une culture sur elle-même, et non plus sur une autre par colonialisme ou totalitarisme.
Refaisons le chemin, de soi aux esseulés - avant de tenter au-delà, si possible.
Un peu plus, un peu moins selon les caractères, il arrive à chacun d’entre nous de ne pas ou ne plus pouvoir admettre des opinions communément admises. C’est « la mauvaise solitude » alors, nous sondons jusqu’à les suspecter nos tendances psychologiques, nos choix moraux et, par-dessous tout, nos capacités intellectuelles, car à supposer que celles-ci soient courtes, là ça devient rédhibitoire… comique aussi mais le comique involontaire n’a jamais arrangé nos affaires, ni les capacités ; brident-elles la mise en emboîtement de soi et il ne reste plus qu’à se soupçonner de ne pas voir ce que tous voient puisqu’ils admettent, eux, en comprenant, du moins l’espère-t-on pour eux, pas pour nous, qui nous redemandons de plus belle ce qu’ils peuvent bien comprendre puisqu’ils admettent, eux, etc., etc… on voit la vrille (j’espère).
La tournure de l’autoconfrontation se durcit si on passe au plan politique, où espoirs et craintes déterminent les opinions, qui déterminent nos choix, qui déterminent le cours concret des existences. La culture, en revanche, ne serait pas si déterminante, elle serait secondaire, le supplément, d’après la conception décorative ou matérialiste dont héritent la majorité des gens et celle, apparemment idéaliste et en fait intéressée au confort mental, de la bêtise culturelle. Malgré eux et tout, pourtant, la culture agit, « ruisselle », pour le coup ; en ondes de limaille magnétisée vers les nerfs, entre les tempes, les nouvelles idées et formes infusent dans tous les langages qui permettent de comprendre et transformer « le » réel, extérieur, intérieur. Et, à qui trouverait encore fumeuse notre fameuse « pression poétique », nous n’apprendrons pas qu’un croquis d’amour cru bien fouillé a de sensibles effets, même sous régime de fer. Par d’intimes subversions, des soulèvements commencent.
Et puis, preuve a contrario des conséquences de la culture, négatives cette fois : les œuvres oppressives abondent aussi en régime politique libre. Les hochets installés durant les trente années de l’art qu’il a bien fallu nommer « du Contemporain » puisqu’il y tenait tant, étaient formellement et intellectuellement suffisamment simplistes pour imprimer sur les rétines du public empublicité par l’offre exposée et la masse de presse. Ravi ou pas, le public ne pouvait rien contre la liberté sans choix qui primait dans les lieux d’exposition. Les grostesqueries rutilantes d’un Koons ou les rayures subversives d’un Buren - on peut préférer le pot de jardinage agrandi ou les veaux tranchés sous plexi, comme on veut, moi j’abrège toujours par ces seules bornes (c’est le mot) juste pour qu’on se remémore à jamais du degré d’aliénation culturelle qu’il a fallu pour encaisser la sophistique sophistiquée de théoriciens sans qui pareilles inepties d’art n’auraient jamais été montrées ni même créées. Dans la société, elles ont balisé et entretenu la politique d’aménagement du territoire psychique, qui ne dit jamais son nom pour qu’idéologie dominante domine le grégaire content. Le Marché autrement n’aurait pas marché ; à fond, main dans le cerveau avec les critiques qui ont spéculé, cérébralement eux, sur ces produits perpétuellement prématurés [1]. Il ne fut donc pas bon – pas bon du tout – de s’étonner de cette contemporaine compression mentale, de la montrer et, pire encore, de démontrer. Preuve que la culture n’est pas si secondaire qu’aiment à le « penser » les Lèvres molles, le système fit taire, de toutes ses forces médiatiques et institutionnelles, les rarissimes auteurs à braver et démonter cette comédie de précieuses radicales. Nous avons toujours et chacun le choix de ne pas admettre. Preuve en est – dont les apeurés ont apparemment besoin - que la culture vive, toute minoritaire, finit par retourner contre elles-mêmes les forces coercitives de « la Culture contre la culture » : depuis 1990 où l’on fut si peu à dire Non, il saute aux yeux de tous, sauf de ceux qui n’y ont pas intérêts (finances et confort d’opinion), que l’Art du Contemporain aurait pu ne jamais dominer, n’était la subornation culturelle d’esprits très cultivés.
Encore avait-on, avec l’Art du Contemporain, des œuvres suffisamment schématiques (rayures, carrés, châssis, nus ou pas ou accrochés ou de profil, Mickeys et homards géants, affiches sériées, chats signés « Séchas », radiateurs et extincteurs Raynaud – et les pots, n’oublions ! -, parallélépipèdes Smith exégèse 400 pages Didi-Huberman, frigidaire sur coffre-fort Lavier, drapeau peint, drapeau tendu direct, etc., etc., il y aura eu cette folie agenouillée dans l’Histoire humaine, ne l’oublions jamais), des œuvres suffisamment schématiques, donc, pour servir de test de Rorschach de la situation des esprits. Passé la génération qui a lié son sort social et sa croyance historique à ces schémas, l’ensemble idéologique ne pouvait qu’apparaître gros comme une maison. Tellement gros que ceux et celles-là même qui se sont le plus acharnés à traiter de « réactionnaire », voire « d’extrême-droite » (sic, resic) quiconque démontait leur agenouillement cérébral devant les hochets dont je viens de rappeler le vrac, se mirent à dire vingt ans plus tard, bien tard, façon Soviétiques défroqués après chute du Mur, que « Non, non, je n’ai jamais défendu l’art contemporain ». Ce qui d’ailleurs est un tort, car on doit chercher dans l’art de son temps les meilleures œuvres qui émergent. (On relira Catherine Millet, notoirement directrice de la revue Art-Press, bras armé idéologique, où la commissaire d’art et du peuple orchestra de vastes procès de Moscou en art.)
Avec la littérature, est-il plus difficile d’objectiver sa liberté face aux opinions admises ? Ceux qui y tiennent peuvent toujours objecter qu’il y a des mots sous les mots en tout écrit célèbre, puisqu’il est célébré. Ce tour de justification sophistique prévaut singulièrement en France, où le style prévaut en soi, autonomisé, valorisé au point de l’être indépendamment de l’enjeu du texte, jusqu’à, s’il le faut, couvrir l’obtus, excuser le torve, l’abominable - jusqu’au discrédit total de fond.
Je n’exagère toujours pas. On va voir, et pour cela prendre un exemple risqué d’auteur prisé des rebelles professionnels et des grands bourgeois libérés : Jean Genet. Genet est parfait pour illustrer l’aveugle adoration du style chez les Français.
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Jean Genet est d’une notoriété très française. [2] « A la France m’attache seul mon amour de la langue française, mais alors ! », note-t-il dans son fameux Journal du Voleur. Tout est là, mais pas uniquement au sens où il le croit.D’une part, et il a raison, la « poésie » qu’il revendique dans ses romans et poèmes, fait de lui un des écrivains ayant tiré le meilleur parti de cette langue. Comme Céline et Proust qui ont fort bien lu Saint-Simon, Genet a l’ample liberté d’enveloppement, la souple scansion syncopée de contrepoints, et l’audace d’accoupler élégance et inavouable en fourrant sa phrase de pépites de crudité bien à lui, puisées dans la sexualité et dans l’univers des voleurs, des criminels, des traîtres qu’il admire plus que tous.
Et cela nous amène à ce qu’il ne croit pas si bien dire lorsqu’il voue la France aux gémonies sauf pour sa littérature. Il n’y a qu’en France qu’une telle œuvre pouvait être si vite encensée. En dix ans, Cocteau et Sartre font de Genet la coqueluche littéraire de Paris, au point qu’André Malraux en 1966, et c’est un symbole de bravoure culturelle, se retrouve en tant que ministre des Affaires culturelles à défendre la représentation théâtrale des Paravents face à la majorité parlementaire scandalisée par cette pièce qui conspue et conchie les soldats français en Algérie. L’intelligentsia battit des mains. Le clou d’engouement fut la parution en 1952 de l’essai de Jean Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr. Quel titre… ! 700 pages… ! On comprend certes que Sartre intégrait la trajectoire de Genet à sa problématique de la liberté. La liberté toutefois, tout dépend laquelle. Celle de se vautrer, le lâcher-tout pulsionnel, en est une. Sartre ne fut pas très regardant. Il répète à l’envi que la poétique de Genet est expression du Mal. Lout dépend de la poétique là aussi. Celle-ci nous révèle-t-elle quoi que ce soit que nous ignorions si elle exalte une éthique piétinant toute sympathie pour notre semblable, comme le fait Genet en vertu de sa pensée en symétrie inverse ? « Abandonné par ma famille il me semblait déjà naturel d’aggraver cela par l’amour des garçons et cet amour par le vol, et le vol par le crime ou la complaisance au crime. Ainsi refusai-je décidément un monde qui m’avait refusé. » (Journal du Voleur) « Aggraver par l’amour des garçons » par exemple ! L’homosexualité serait l’égal de ce par quoi il « l’aggrave », le vol ?... Et celui-ci par le crime ?... Dommage, car, dès Notre Dame-des-Fleurs jusqu’à Querelle de Brest (qui donna lieu en 1982 à la superbe transposition cinématographique de Rainer Werner Fassbinder), Genet rend la sensualité homosexuelle sensible à quiconque. De même son art du portrait des « tantes » et des « gouapes » (son vocabulaire), ainsi l’apparition de « Divine » dans un café de Montmartre : « elle déposa la fraîcheur du scandale (…) et l’étonnante douceur d’un bruit de sandale sur la pierre du temple, elle fit se tourner les têtes qui devinrent légères tout à coup (des têtes folles), têtes des banquiers, commerçants, gigolos pour dames, garçons, gérant, colonels, épouvantails. Elle était vêtue ce soir-là d’une chemisette de soie champagne, d’un pantalon bleu volé à un matelot et de sandales de cuir. A l’un quelconque de ses doigts, mais plutôt à l’auriculaire, une pierre comme un ulcère la gangrenait. »
Genet tombe dans la bêtise systématisée du moralisme à l’envers. Encore ne serait-ce rien si cela n’aboutissait au pire. Dans Pompes funèbres : « Que de morts j’ai pu souhaiter. En moi-même je garde un charnier dont la poésie aurait à répondre. Que de cœurs dévorés, de gorges traversées, tranchées, de poitrines ouvertes, que de mensonges, d’armes empoisonnées, de baisers ! » (cela vous va ? Alors écoutez où cela va) : « On me dit que l’officier allemand qui commanda le carnage d’Oradour avait un visage assez doux, plutôt sympathique. Il a fait ce qu’il a pu – beaucoup – pour la poésie. Il a bien mérité d’elle. J’aime et respecte cet officier.»
Sartre choisit d’ignorer ce genre de lâchers, pourtant récurrents. L’argument est cousu de fil blanc mais classique : tout serait faux à dessein chez Genet, et la sincérité n’est pas un critère littéraire. Soit. Nous savons tous éviter la confusion du narrateur et de l’auteur en littérature. Et nous devons lire totalement Genet (je vais jouer mes Sollers : « on n’a pas encore lu Genet »…). Y compris, puisque le style avant tout et en dépit de tout, les pages très travaillées qu’il a ôtées de publication. Pourquoi d’ailleurs ? Parce qu’on le lui a conseillé ? Sans doute la précaution valait-elle mieux, mais cela n’enlève rien à son aptitude et à son art de balancer, balancer vraiment ces voluptés morales : « Pendant deux ans Erik vêtu comme un prince fut l’amant du bourreau [nazi]. (…) Tous les deux menaient là une existence familiale quand le permettait, à l’un son service de Hitllerjugend, à l’autre ses meurtres matinaux. Erik aimait se faire raconter le détail de chaque exécution capitale, il voulait connaître les dernières paroles des suppliciés, leurs cris, leurs gestes, leurs grimaces. Il s’endurcissait. Un jour il exigea d’assister, comme aide, comme second, à l’exécution d’un criminel. C’est lui qui tint la tête sur le billot. Il n’aspirait pas à cette place de bourreau fonctionnaire, mais il se tuait lui-même afin de pouvoir tuer plus tard sans danger. Ce n’était pas un sadique. Quelle explication donnerais-je ? Plus tard, à la guerre, après le meurtre de l’enfant, il tortura des victimes qu’il choisissait innocentes. A des prisonniers russes, il arracha les ongles, les dents, la langue. »
« Ce n’était pas un sadique » ; à Genet il en faut plus, s’il ne tenait qu’à lui. Passage supprimé : « Qu’on l’encule sur la tombe de sa fille, et je serai content. » Notice de l’édition « Pléiade » : « La suppression d’une scène incarne à elle seule la logique qui a porté la correction du texte vers sa version officielle : celle où le narrateur Jean Genet, après avoir sodomisé Jean D., recueille du sang entre ses fesses pour lui dessiner, sur une joue, une faucille et un marteau, et, sur l’autre, une croix gammée. » On comprend que l’intellectuel sartrien et la Lèvre molle grande bourgeoise apprécient. Cela dit, l’universitaire qui établit l’édition des romans de Genet en 2021 reste aussi magnanime en vertu de la licence littéraire : de cette scène de sang d’enculage qui sert à signer des symboles dictatoriaux, elle dit ceci (p. 1450) : « Scène d’une grande pudeur, d’où, pour une fois, Genet avait atténué l’acte sexuel pour se pencher sur le moment fragile où les deux hommes s’avouent leur amour. » Il n’y pas à dire, les Français sont prêts à beaucoup pour sacraliser la littératuuuure. Prêts à constater et passer outre en même temps : « le narrateur y livre une charge (…) à travers la pulsion sexuelle qu’il détecte dans la fascination pour l’ordre nazi, et qu’il prend sur lui. » Qu’il la prenne sur lui et la garde. Nous ne sommes pas obligés de perdre notre sensibilité au point où Jonathan Littel a fait donner la France de 2006 tête baissée dans le pervers contrat de lecture ouvrant Les Bienveillantes où le bourreau nazi entame ses confessions sur le thème hâbleur du « lecteur, mon semblable mon frère ». Non. « Non seulement une partie de la France a couché avec l’Allemagne », une partie seulement donc ; mais, poursuit la même éditrice de Pompes funèbres, « Genet enfonce le clou : il en tirera profit car il est occupé, depuis ses débuts, à regarder le Mal et à l’aimer. » Qu’il le regarde et nous le décrive, c’est une des fonctions de la littérature ; qu’il « l’aime » c’est sa saloperie, son passage à la limite typique des imbéciles.
Il y a aussi la saveur de la trahison, puisqu’il faut parler ainsi, comme avancée littéraire anti-moraliste que les amateurs de Genet goûtent. Elle leur passe aussi bien que la veulerie douceâtre passe de l’amant résistant tué à l’amant nazi. Attention, précisons bien, car c'est passablement tordu : Genet écrit ce livre, Pompes funèbres, en hommage à son amant assassiné, et en guise de réhabilitation, il va faire endosser au narrateur, son alter ego, le rôle de celui qui va aussitôt tomber amoureux du nazi, par ailleurs amant de la mère du jeune résistant. Voici, au lendemain de la liquidation de son amant, comment le narrateur capte le nazi : « Je fus très surpris d’entendre une voix très douce, presque humble, me parler. Le timbre était aussi rauque que celui des voix prussiennes, mais une sorte de tendresse l’amollissait quand à l’intérieur d’elle je percevais comme des notes aiguës (…). Erik et moi, nous nous regardâmes, hésitants, un instant gênés, puis aussitôt, mû par je ne sais quelle force, le premier je tendis la main en souriant. En face du mien, les deux autres sourires [celui de la mère du résistant tué qu’elle méprisait, et celui du nazi] perdirent leur cruauté. Je croisai mes jambes et une atmosphère vraiment amicale s’établit. (…) Etait-il possible que j’accepte sans déchirement, dans ma vie intime, un de ceux contre qui Jean avait combattu jusqu’à mourir ? Car la mort tranquille de ce communiste de vingt ans, descendu sur les barricades du dix-neuf août mil neuf cent quarante-quatre, par la balle d’un milicien charmant, orné de sa grâce et de son âge » - orné, grâce, milicien, descendu… ce style est minablement suave, non pas sauvage mais barbare. Le narrateur n’est pas l’auteur, soit, soit, mais en l'occurrence son style dit les deux : Genet érotise d’entrée de jeu un salaud, voilà. A quoi sert de créer une telle situation? La littérature, quand elle est intéressante, crée des situations de vie qui valent plus que les explications qu'elles contiennent. Genet croit-il nous apprendre quelque chose en salivant ce qu’il y a de répugnant chez des hommes ? Mais que dis-je, "répugnant"! C'est d’un moralisme…
Jean Genet exhalera son antisémitisme lorsque, sa célébrité assurée, le sort des Palestiniens – et des adolescents Palestiniens - lui servira de grande cause rebelle. On sait ses prises de position antisémites sous couvert d’un antisionisme coagulant (d’une grande intelligence ça aussi). Mais, il paraît que cela n’enlève rien à un grand écrivain ; mais il serait hors-sujet de ne pas digérer ; la littérature avant tout. Quelle littérature ? Il y a toutes sortes de littératures, il en est de pénibles. Mais cela ne se dit pas.
On en est encore là, longtemps après que Sartre eut scellé la vulgate interprétative en adhérant au lien qu’établit Genet entre mal et poésie. Le problème, c’est que la poésie c’est aussi têtu que les faits et les idées, ça va avec. Ce que Genet et Sartre appellent sa « sainteté » est une poétique d’inversion pure et simpliste qui, à la société « bourgeoise » et assurément hypocrite, oppose fièrement la féodalité interlope et la hiérarchie légionnaire. Dira-t-on que c’est brillant, même en comparaison de l’hypocrisie bien-pensante ? Couteaux dans le dos, poings levés au coin de rues, amitiés pour trahir, viols en ricanant, égorgements des faibles, mépris du brave, faire mal pour faire mal. Quant au vol, il n’aime rien tant que de voler les mendiants et les pauvres, à même la sébile. Passons sur ses récurrentes extases pour la délation (Genet a trahi des confiances, commis contre des amis des bassesses à couper le souffle), passons, il faut comprendre l’enfance abandonnée et les violences de la misère, n’est-ce pas. La littérature est source de connaissance sans limites a priori, évidemment. Mais l’a priori moraliste à l’envers sature vite. La belle affaire d’être obligé de constater qu’il y a des gens qui, comme Genet, repèrent à l’avance dans la rue ceux qui ont « un regard de volé » ; il en jouit et pas qu’une fois. Il faut le faire, comme on dit ; se rend-on compte de ce que ce grand auteur a dans le crâne, être capable de repérer le regard de « volé » d’un pauvre qu’ensuite il va jouir de voler, pour lui apprendre… La littérature de Genet est pétrie de ces veules violences. Sartre a détouré la tête, n’a pas vu là une figure pourtant exemplaire de ce qu’il nomme pertinemment « le salaud » dans sa philosophie de la responsabilité.
Puisqu’il faudrait s’en tenir à « la langue » et à la « petite musique » dès qu’il s’agit de grands stylistes, prenons les deux noyaux poétiques qui polarisent d’entrée le Journal du Voleur. L’un est fort, d’enjeu : « Les jeux érotiques découvrent un monde innommable que révèle le langage nocturne des amants. Un tel langage ne s’écrit pas. On le chuchote la nuit à l’oreille, d’une voix rauque. A l’aube on l’oublie. » Genet saura l’écrire. Mais, tout au long de son œuvre il veut à tout prix fleurir, fleurir, et cela donne, juste à côté : « Il existe un étroit rapport entre les fleurs et les bagnards. La fragilité, la délicatesse des premières sont de même nature que la brutale insensibilité des autres. » Cela va être roses et rose bagnard d’un livre à l’autre. Eh bien non.
La lourde littérature finit par nous en apprendre, par défaut. Ne se sentant plus d’aise, encouragé par les fébriles de l’intellect, revendiquant son style pour tout lâcher, Genet montre malgré lui qu’il n’y a pas que la pensée qui peut être stupide, on peut avoir la métaphore stupide, par inadéquation foncière et schématisme, surtout quand elle est filée, enfilée tant et plus. Genet, dans sa rage de corniaud, sort involontairement sa conception du style : « Que j’aie à représenter un forçat – ou un criminel – je le parerai de tant de fleurs que lui-même disparaissant sous elles en deviendra une autre, géante, nouvelle. » « Disparaissant » ? Il ne peut mieux dire qu’il fait le beau pour dissimuler. Au lieu que le style révèle, quand il est fort, fin, même « le mal ».
La fascination de certains intellectuels pour des types comme Genet – tradition qui perdure – trahit un complexe d’infériorité intellectualisant : un criminel, un salaud qui ne recule devant rien, serait plus « dans la vie », « en saurait plus » sur les hommes, que ceux qui écrivent et, tant qu’ils y sont, « pensent trop ». Mépris de soi et de la culture vue comme seconde. Désolé, mais Mallarmé petit professeur de lycée a plus à nous apprendre sur l’existence, même avec son « aboli bibelot d’inanité sonore », qu’une petite frappe fascisante qui n’a pas froid aux yeux ni peur de voler puis violer un gamin. Il faut être très cérébral ou craindre l’impotence pour se faire frissonner avec du sang et de la souillure de drame. Comme dirait Dostoïevsky, qui s’y connaît en abjection [3], c’est « être sentimental ; méchant et sentimental ».
Retenons de cette histoire française à la Genet faux rebelle, que la bêtise n’est pas que de raisonnement ; un style peut être bête : une œuvre où les criminels sont comparés à la rose… !
§ 16
Céline grand écrivain, jusqu’à quand ?
Céline : « Pas un racisme de chicane, d’orgueil à vide, de ragots, mais un racisme d’exaltation, de perfection, de grandeur. Nous crevons d’être sans légende, sans mystère, sans grandeur. Nous périssons d’arrière-boutique. » (Les Beaux Draps, 1941)
Sollers : « Céline mérite une compassion infinie. »
Pas mal d’humains sont sûrs d’eux à proportion du resserré de leurs œillères. Pourquoi les écrivains feraient-ils donc exception… A vrai dire on pourrait le croire, si la littérature existe pour ouvrir l’œil et l’esprit sur quelque réalité qui soit, du vil à l’ascendant. Eh bien, il en est des écrivains comme des autres et souvent pire ; d’aussi brillants que limités. Limités pas toujours dans l’intelligence, qui peut être grande, mais par leur désir d’être écrivain, par leur excitation mondaine, leur tête dans le milieu. Sollers fut dans le cas, brillant arriviste, susurreur assuré. Limité par assurance - j’exagère ? Du temps où il était au faîte de ses stratégies et influences, je publiais que sa littérature ne lui survivrait pas parce qu’il ne serait plus là pour la promouvoir. Elle ne tient pas toute seule ; elle fut patchwork des autres, truffée de références lâchées, avec pour mode de pensée un papillonnage constant d’allusions qu’il arrête à temps pour suggérer les pointillés d’une profondeur dont il est et fut toujours incapable. Il savait qu’il n’y arrivait pas, littérairement ; alors il a réussi. Sa carrière eut sa période « On n’a toujours pas compris Cézanne » et ainsi de suite pour chacun des grands noms culturels sur lesquels il y a des étagères d’exégèse pas toujours académique. Il faudra préserver les séquences d’émission télévisée où il lisait, ton serré, stimulé, sourire sentencieux et prunelles amusées, les pensées de Mao qu’il donnait comme exemples de poésie d’avant-garde, tandis que, petits étudiants dix ans plus jeunes que lui, mes copains situationnistes et moi nous barbouillions nos façades de fac’ desdites pensées détournées du Petit livre rouge, « Et comme dit le timonier Mao, quand les nuages s’amoncellent c’est qu’il va pleuvoir ». Le ton nous monte quand on revoit Sollers traiter de suppôt du Capital et d’« idiot utile » de l’impérialisme américain Simon Leys qui pendant vingt ans fut l’un des seuls, avec les situationnistes ou Castoriadis, à dénoncer la dictature maoïste. Ce qui n’empêchera pas, trente ans plus tard, le journal prescripteur où il avait toute entrée, de lui laisser écrire la nécrologie laudative de Simon Leys. (Ah la France…). Et puis il faut l’entendre et le lire pour le croire lorsqu’il dégaine Flaubert au service de Céline. A vrai dire, Sollers n’est pas le seul, loin s’en faut, à s’accommoder de l’ignominie de Céline pour sauver l’œuvre. Sollers doit être préservé, en tant qu’échantillon de ces encombrants, de ces occupants de terrain, que la France a pour spécialité de faire valoir. Remettons sous les yeux l’exergue :
Céline : « Pas un racisme de chicane, d’orgueil à vide, de ragots, mais un racisme d’exaltation, de perfection, de grandeur. Nous crevons d’être sans légende, sans mystère, sans grandeur. Nous périssons d’arrière-boutique. » (Les Beaux Draps, 1941)
Sollers : « Céline mérite une compassion infinie. »
Lui aussi mérite quelque chose, notre indulgence, pour sa superficialité de littérateur à la française. Superficialité notamment en ce que Sollers sait – car Sollers sait très bien ce qu’est la littérature – que les trois phrases que je viens de citer du pamphlet de Céline sont du parfait et même Céline dont il prise « la petite musique » dans ses romans. Elles sont de même tonneau, vigueur, même frappe de vocabulaire que Le Voyage au bout de la nuit ou D’un château l’autre, même tempo, scansion, poussée de gueulante, élévation appelée – écrites « avec style », quoi. Style et lyrisme pour dire quoi ? Une abomination, en appeler à encore plus de racisme, de massacre. La littérature célinienne est dans ces phrases comme dans toutes les pages des Beaux Draps ; c’est le même style qui anime sa correspondance, partout ; c’est le même style dans les pamphlets que dans son « autre » littérature qu’on en distingue. Le scandé qui rentre dedans, les tours qui fouaillent, le trémolo des plaintes, renforcé par la rage du monde simplifié, la vision primaire d’une humanité qui « revient au même », du « tous pareils », du « on a tous ça en nous, allez » ; le style raclé du type qui a tout vu, d’en dessous du bas front mais vu ; la viscérale et révélée découverte au premier degré ; le senti plus vrai sans le réfléchi ; le peuple contre ceux qui ne savent pas ce que c’est ; une capacité à faire pleurer Margot par le cœur à gauche ; cabaret à tous les étages. Sa petite musique à vibrato poussé, un petit côté Edith Piaf, a vieilli. Sans compter que Céline a repris la gouaille des romans populaires de son temps et il y aurait de quoi aller les voir de plus près pour mesurer. Tant qu’à trouver la langue ambiante d’une société dans ses milieux populaires jusque dans ses bas-fonds, Alfred Döblin, dans Berlin Alexanderplatz, réécrit et recrée l’oralité du parler d’autant mieux que c’est sans la parasiter par la morgue d’auteur, qui dans le cas de Céline crânait bas.
Il y a finalement absence de profondeur fine à perpétuer sans nuance la dichotomie entre l’homme et l’écrivain. La distinction que Proust a judicieusement introduite en analyse littéraire entre la biographie et l’œuvre a, comme tout nouveau ressort de pensée, généré son carcan, par systématisme. Un « grand écrivain » peut-il être un imbécile si irrémédiable qu’il fut ardent partisan de l’extermination de masse ? Même pas gêné ensuite. Moi je le suis, en tant que lecteur, en tant que non-juif, qu’être humain, donc juif, et plus que gêné, blessé à mort humaine. Qu’est-ce qu’un homme pareil a à nous apprendre ? Ce n’est pas qu’une question éthique ni politique que je pose ; c’est une question de vision, de profondeur de champ, de potentiel sensible. Donc de confiance lectrice. De littérature. Face à la vulgate qui défend littérairement Céline, on peut, même seul, avoir la liberté profonde de répondre par la négative à la question. Parce que les limites étroites de l’individu Céline bornent la vue de l’auteur Céline, sa compréhension de l’humain ; parce que la littérature nous en apprend, et ni un salaud ni un idiot ne peuvent aller au-delà d’eux-mêmes. Comment, en lisant Céline, porter le moindre crédit à un individu qui, comme lui dans les années 1950 pour son retour en grâce publique et médiatique, trouve moyen d’ergoter, répond aux journalistes « je n’ai jamais été antisémite, je n’ai jamais fait de mal à un Juif », « c’est un complot contre moi », « on veut ma peau », « je serai parvenu à échapper à la plus grande chasse à courre qu’on ait jamais vu dans l’histoire, c’est déjà pas mal, n’est-ce pas ?... ». Cela avec le sourire roué et dans l’œil l’éclair qui trahit tout homme qui se trouve finaud quand il est minable et faux jeton. Les archives télévisées montrent ses intervieweurs interdits et laissant dire. Non pas nécessairement par consigne ou lâcheté (les journalistes littéraires de radio et TV avaient forte étoffe et fine culture à l’époque) ; mais soufflés, soufflés comme on l’est par le culot d’abruti, notre esprit n’étant pas apte à se coincer dans l’unique couloir aérien du cerveau d’en face. Une fois pour toutes, avant d’être ignoble, c’est être un imbécile que d’être antisémite (ou raciste, misogyne...). Céline est dans le lot des pires à qui manque plus d’une case. Pires, car cet homme n’est pas qu’imbécile, il est extrêmement violent. Et ressassant et convaincu jusqu’à sa mort d’avoir été victime des Juifs dont il a demandé aux Allemands de les exterminer plus encore, « avec grandeur, exaltation, racisme de légende », fini la « chicane », le mot de « youpin » étant encore trop aimable pour ses pamphlets il passa à « youtres ».
Comment lire ce forcené ? Qu’a-t-il à me dire, ce « grand écrivain » ? J’avoue avoir été ému par les pages du Voyage au bout de la nuit où il décrit le comportement humiliant des colonisateurs à l’encontre des « indigènes » qu’ils exploitent et traitent comme des chiens. Sauf que Céline en Afrique tripatouilla en toute complicité avec les Blancs éhontés.
Moi aussi j’ai senti vibrer le style de Céline. J’ai ri et je ris encore en lisant sa description de la traversée en mer démontée vers l’Angleterre dans Mort à crédit, où ça vomit sur bastingages et hublots, dérape dessus bien gras, dans glaires et meuglements, éructe des yeux autant qu’à genoux tous à l’entrée des toilettes, emportés par la houle des voisins qui gerbent. Ma jeunesse aussi faisait que j’étais impressionné par ses formules de moraliste à la comptoir de bar, style ah « il faut de tout pour faire un monde mais plus que tout pour faire un homme ». Facile ; on est facilement botté quand on est jeunot, on se paie de mots, Céline se paie beaucoup de mots, comme tous ceux dont la pensée a la laisse courte. « L’amour, c’est l’infini à la portée des caniches »… avec ça on sourit deux secondes. Les ânonnements de Houellebecq, lui aussi plus « grand écrivain français » de son temps, enchanteront de même la France, célinien version poisseux insaisissable.
Si bien que, depuis quelques temps, ce sont les historiens qui font le travail de réflexion et ne le font pas seulement en historiens qui en révèlent de belles sur Céline, mais surtout le font en penseurs de la littérature, en littéraires ni moralistes ni anti-moralistes, puisque les littéraires français ont été incapables de le faire – jusque-là, jusqu’ici. Ou n’osent pas ? [4] Tout de même il s’en murmure de-ci de-là quand je ne murmure pas mais dis tout haut ce que je suis en train de dire ici.
Les éditeurs aussi restreignent, tout en lâchant de plus en plus, pression oblige. Les éditions Gallimard de sa Correspondance auraient pu aller plus loin dans leur sélection de lettres et les notes généralement si instructives en collection « Pléiade ». Du reste, la publication des deux manuscrits retrouvés (après avoir été préservés par un Résistant que Céline avait évidemment conspué en jouant de sa paranoïaque victimisation de « chasse à l’homme » après-guerre) n’a pas gêné l’éditeur et encore moins les journalistes littéraires. N’a pas gêné grand monde. Alors, la télévision ces temps-ci prend le relai pour faire le travail d’acuité que le milieu des « belles-lettres » ne sait littérairement ni ne veut intellectuellement pas faire [4]. Après celui de 2024 sur Simon Leys et sur ce qu’il a subi de la part de l’intelligentsia parisienne, un documentaire en trois parties de Florence Platarets et Philippe Collin a fait grand effet public sur France-TV en 2025 (directement accessible jusqu’en 2028): « Face à l’histoire – Louis-Ferdinand Céline, le voyage sans retour » n’est pas seulement « face à l’histoire » justement, il bat en brèche le mur isolant entre l’œuvre littéraire et l’œuvre politique de Céline. C’est finement fait et sans tours de doigts. Pascal Ory glisse que pour Céline tous les hommes se valent, et point n’est besoin d’ajouter que ce type de généralisation signale toujours le recul auquel croient accéder les sots. On entend dans ce documentaire un extrait de ces lettres céliniennes qui n’ont pas été retenues dans l’édition de la Correspondance : à son avocat, « Il n’y a jamais eu de persécution juive en France. Les Juifs ont été parfaitement libres, comme je ne le suis pas, de leur personne et de leurs biens pendant toute la guerre. Dans la zone Nord ils ont dû arborer pendant quelques mois une petite étoile, je veux bien en arborer dix. On a confisqué quelques biens des Juifs, ils les ont récupérés depuis lors, et comment ! ». Il écrit ça et tant d’autres du même jus, en 1946. Une telle âme est écœurante. Et on n’échappe pas à ce qu’on y entend : ses tours d’esprit sont parfaitement dans son style et sa « petite musique ». Comment ensuite ne pas lire ses romans de cet œil, le sien, outre le nôtre ? Le temps fait son office et change le contrat de lecture. De même que le « réalisme » dans toutes ses variantes s’explique par ce que Roland Barthes a condensé en la formule d’« effet de réel » à quoi le lecteur reconnaît le vrai ; de même ne peut-on se passer du minimum de confiance dans l’intelligence de regard sur soi et les autres chez un écrivain. Sinon, qu’on ne le traite pas de « grand écrivain ».
« Tous les autres sont coupables, pas moi ! », petit sourire de l’œil face à la caméra. « Voilà ce que je pense ! ». Ce que pense Céline, ce qu’il peut bien penser… « J’ai manqué d’égoïsme, c’est assez rare », voilà le Céline de ses romans si l’on veut bien voir que le ver était dans le style parce que le point de vue est dans tout style.
Une séquence d’archives montre une petite expérience à laquelle s’étaient livrés des journalistes de l’ORTF début des années soixante : dans un joli passage couvert de Paris ils offrent un exemplaire du Voyage au bout de la nuit aux passants, annonçant en souriant que c’est gratuit. Tous, de tous âges, refusent un à un sitôt vue la jaquette du livre. Très différent d’aujourd’hui. Et ne répondez pas que c’est parce que les souvenirs de la guerre étaient plus frais, turpides !
L’historienne Anne Simonin ne conclut pas, elle va au-delà et en-deçà : « C’est là que Céline est intéressant, non pas pour ce qu’il est, mais parce qu’il emblématise une façon qu’ont eue les Français de ne pas vouloir voir jusqu’où ils étaient descendus. Et ça, pour moi, ça reste quelque chose d’absolument abyssal ; comment est-ce qu’on se raconte des histoires et comment on finit par y croire. »
On aurait aimé, en tant de décennies, depuis, entendre des réflexions de cette teneur dans la bouche d’écrivains français. Mais voilà… : « Si on dit que Céline est un grand écrivain, on doit presque automatiquement dire que c’est moral aussi. » (Sollers)
Disons-le donc, à la fin : Céline fut un fort styliste, certainement pas un écrivain majeur. Pour l’être, c’est-à-dire pour donner à voir et entendre l’humanité sans modèle éthique ni d’aucune sorte, on me concèdera ce minimum : il faut au minimum n’être pas un imbécile et un salaud assumé. Je vais plus loin : de même qu’il y a des hommes célèbres dont l’humanité aurait pu se passer et dont elle aurait pu éviter l’émergence, de même Céline fut un styliste dont on aurait pu se passer.
Au point où nous en sommes de la littérature, le contrat de lecture changeant avec l’histoire toujours, c’est une des allègres missions auxquelles répond une fédération d’individus comme les Quelques, que de reprendre et traiter, inévitablement, l’histoire prétendument déposée de la culture et de la gloire des auteurs et des œuvres. Il n’y a pas lieu de s’en étonner. Au vu du passé – le présent actuel c’est à voir et douter -, il faut plutôt constater que la subversion d’une aliénation culturelle s’effectue par rencontre des solitudes qui l’ont perçue. De solitaire à esseulés, la formule de « Quelques » dit assez bien le processus. Et tant pis et tant mieux si une insurrection culturelle est au bout ; cela ne se programme pas, et l’insurrection peut être douce, en ses effets en tout cas, certainement plus douce que ce que l’on subit en ces temps normés. On voit par là qu’il appartient de fédérer les solitudes pour changer la donne fausse, relancer la culture, passé présent et avenir. Nous sommes ici dans un manifeste qui se découvre lui-même au fur et à mesure, ce chapitre s’est ouvert sur les mots d’« aliénation culturelle » ; c’est, peut-être, une des tâches de notre époque que de mettre la formule en circulation, pour augmenter la conscience du phénomène, au demeurant perpétuel à proportion du constant renouvellement des aliénations.
[1] Je n’y reviens puisque ce fut développé à partir de 1990 et repris entre autres dans Comédie de la critique – trente ans d’art contemporain, coll. « Agora, réédition Pocket, 2015.
[2] On se reportera, pour plus d’éléments, au texte paru dans Esprit, novembre 2021, également accessible ici : https://lescorpscelestes.fr/domecq-sur-lambiance-litteraire-francaise-2/
[3] L’anecdote selon laquelle Dostoïevsky se serait vanté face à Tourgueniev d’avoir violé une petite fille qu’il a ensuite écouté se pendre, fut peut-être inventée par Dostoïevsky, mais cela n’enlève rien au tordu. Du reste, ses romans grouillent de personnages qui jubilent de se vautrer dans leur vomi moral. Tourgueniev lui ayant demandé pourquoi il lui raconte un crime pareil, l’autre aurait répondu : « Parce que je vous méprise ». Ce qui reste toujours tordu, et dont Genet aurait ricané de jubilation. Revenant dans Exorcismes spirituels III (éditions Les Belles Lettres, 2002) sur cette anecdote connue, Philippe Muray précise qu’il ne sait si elle est « vraie ou fausse » mais la juge « intéressante », pour définir la littérature…: « Dostoïevsky mettant la négativité sous le nez de Tourgueniev me paraît allégorique de la littérature, et de ce qu’elle représente comme rappel de toutes les abominations, mais aussi de toutes les singularités… ». Typique.
[4] Exception si rare qu’on peut la qualifier littéralement, en même temps que littérairement, d’exceptionnelle : le livre de Jérôme Garcin, Des mots et des actes – Les belles-lettres sous l’Occupation, publié par Gallimard qui s’amende là sans frais, en 2024 dans la foulée des ressorties de Céline. Rappelons entre autres que la revue de la NRF fut interdite de publication jusque dans les années 1950 étant donné le nid de « belles-lettres » collaborationnistes qu’elle fut. Jérôme Garcin n’a pas voulu ignorer l’écart entre les belles paroles et les écrits collabo-engagés des mêmes. Son point de vue donne un style tout en enjeu : « Somme toute, rien n’a vraiment changé. Le dégoût est toujours de bon goût et l’odieux a, répète-t-on volontiers, du génie. La France littéraire n’en finit pas »… etc., ceci pour inviter à le lire.
8ème épisode
Juin 2026
§ 17
Pendant ce temps, les Quelques…
On l’entend au tout début de la réunion des Quelques le 27 mai [1]. Comme toujours nous demandons comment ils tiennent à Kiev sous les pluies de drones et missiles russes, de plus en plus rageuses, et Anne amusée répond que depuis le retour de la chaleur ils tendent l’oreille à chaque grondement : est-ce orage ou bombardement ? Rester chez soi ou rejoindre le métro (le plus profond du monde) ?
A notre inquiétude, David répond aussi net qu’Anne et Laurent : pas question pour eux de quitter les Ukrainiens, « la vie est là-bas », si intense, pas seulement par l’énergie que donne le courage, pas seulement par le génie d’ingénieurs d’un pays devenu, pour survivre, l’avant-garde mondiale de la technologie de guerre, pas seulement par la création artistique tous azimuts, jusqu’au concert de slam auquel participeront Anne et Laurent ce dimanche ; dans les rues on voit beaucoup de femmes enceintes, devant les bars aux vitres soufflées les gens s’installent pour continuer, de plus belle la vie malgré les souffrances, les deuils, la colère sous la destruction furieuse.
Durant les décennies et décennies qui viennent, sous les cieux de l’Histoire, films, livres et témoignages reviendront sans cesse, comme ils le font des deux guerres mondiales, sur cette violente « naissance d’une nation », avènement pas moins marquant que la création d’Israël, la victoire de Londres sur le blitz en 1944, la fin de la ségrégation raciale en Afrique du Sud. L’Ukraine rappelle et ravive ce dont font bon marché beaucoup de citoyens d’Ouest : la liberté de choix démocratique, le ressort de résistance, l’inventive solidarité, l’ingéniosité que développe la dignité, l’Hymne à la joie européenne.
Il faudra comprendre, mais vraiment comprendre et c’est ce qui nous a presque malgré nous impliqués en tant que simples écrivains, la guerre de mentalités et de conceptions de l’homme qui s’est jouée en Ukraine. Et, au point où en est cette cinquième année de guerre acharnée qu’a voulue la Russie, ne pas se tromper de paix souhaitable. Surtout pas l’équanime pardon en tout cas, et là il faut se méfier de la tradition russe. Exemple, nos amis et les Ukrainiens ont tout de suite repéré ce qu’avait de dupe l’appel a priori humaniste du cinéaste russe Andreï Zviaguintsev au président Poutine de « mettre fin au carnage », lors de la remise de son prix au Festival de Cannes pour le film Minotaure. Les Français, toujours pressés d’applaudir avant qu’on ait fini, n’y ont vu que du feu sincère, mais s’il suffisait d’être sincère pour n’être pas biaisé… Pas un seul commentaire élogieux sur les réseaux sociaux en Ukraine, où l’on a compris mieux que le cinéaste ses mots sur « les millions de personnes qui, des deux côtés de la ligne de front », aspireraient à la fin de la guerre. Voilà une équivalence qui laisse augurer ce que voudra la ruse russe : signer pour « paix » qu’on en reste là. Paix de statu quo qui serait écoeurante. « Manière commode de diluer la responsabilité », a réagi l’ancien militant anticorruption Mustafa Nayyem dans le média ukrainien NV : « A la place de l’agression russe, un broyeur abstrait ; (…) à la place d’un crime politique, une souffrance commune où tout le monde serait, en quelque sorte, également malheureux. » Ce serait escamoter l’active responsabilité qu’implique toute passivité populaire, et notoirement la passivité du peuple russe sous ses chapes de régimes successifs, tsariste, communiste, national-mafieux ; à la longue la police politique et la propagande continues ont bon dos, elles n’expliquent ni ne justifient l’absence de soubresaut majeur. On ne peut perpétuer ce mépris infantilisant des capacités du peuple ; tout citoyen peut savoir, et, s’il ne le veut pas, sa passivité est activité politique. Cela se voit mieux que jamais avec la guerre d’Ukraine ; chaque Ukrainien, comme nos proches qui y vont, tient chaque Russe pour collectivement responsable. Nayem conclut : « L’art, face à un crime historique, ne doit pas supplier le tyran de faire preuve d’humanité : il doit rendre son nom à la victime, rappeler à la société sa responsabilité et dire la vérité du crime. »
Là-dessus, la discussion des Quelques a préfiguré d’où viendrait le crime moral, mémoriel, qu’il y aurait à diluer la responsabilité des agresseurs dans une fausse équation à la russe, « toutes victimes égales ». Sur ce point encore, nous mesurons comment la littérature aide à discerner, pour essayer de prévenir. Le trop servi thème de « l’âme russe » vire à l’alibi cultivé, dont les éditorialistes français conservateurs se gargarisent volontiers. Parmi nos trois couples, sur l’enregistrement à écouter Olivia remonte le tour de passe-passe larmoyant que refile la pitié dostoïevskienne : « on a tous souffert, alors pleurons ensemble un bon coup. Sauf que c’est une forme de code, code de rédemption fourre-tout, de sentimentalisme commode qui met tout le monde sur le même plan, dans le même sac.
David : Dans Crime et châtiment, Dostoïevski se positionne du côté du criminel, mais il n’y a pas de châtiment.
Olivia : Le châtiment est recouvert par la pitié. Or, en général la littérature est du côté de la compréhension de la dette. Il n’y a jamais de dette, de loi chez Dostoïevski ». Chez Céline non plus - au contraire, celui-là jubile de sa saloperie, quand Dostoïevski se tord dans le ruisseau pleurnichard du remords sanctifié. La comparaison avec Céline est venue dans la discussion parce que l’épisode précédemment publié ici nous fait gagner du temps de réflexion en en finissant, une fois pour toutes dans l’histoire littéraire, avec le statut de « grand écrivain » que les Français ont tant tenu à préserver pour Céline. « Une fois pour toutes », je dis, oui : pour régler le cas d’une telle perversion cultivée, il fallait bien une action de pensée, technique de groupe énoncée aux débuts de ce manifeste ouvert, et que seule une minorité ou un homme seul peut et doit se donner, puisque ce ne sont pas les Français qui vont le dire.
Les Russes non plus ne sont toujours pas lassés de leur formidable autoséduction d’hystérique mélancolie qu’ils se et nous chantent avec « l’âme russe » dostoïevskienne. Comme l’invraisemblable « germanité » sur laquelle spécula tant Ernst Jünger, autre auteur, avec Heidegger, singulièrement protégé par les Français (on pourrait y revenir, tiens, en action de pensée [2]). Chaque nation apporte sa contribution particulière à l’inhumanité.
Concernant le bruit que fait leur style, avec le temps on distingue mieux ce qui nous crissait dans le crâne en lisant ces écritures d’emprise qui meulent les tempes. Dostoïevski et Céline sont d’éminents auteurs, mais au sens d’éminents symptômes du mal spécifique que leur pays aura fourni à l’histoire de l’humanité. Partant de là, de ce qu’ils crachent avec toute la force stylistique qu’ils ont effectivement engagée, ces auteurs ne croient pas si bien dire et aident malgré eux à mieux cerner les penchants qui amènent les affrontements historiques. Les représentants politiques peuvent tenir compte des enseignements de la littérature, si funestes soient-ils et parce qu’ils sont funestes.
Olivia : « Les Russes ne peuvent s’empêcher de faire comme si. Après, il ne leur reste plus qu’à s’asservir et à asservir, sous la protection du plus fort.
David : « On a tous souffert, donc on sera tous pardonnés… ».
Cette absolution générale, qui combine l’humiliation et l’auto-humiliation, est d’une manipulation éthique qui a l’efficacité de la perversion. Il n’est que de voir les crapules, significativement nombreuses parmi les personnages dostoïevskiens, s’y complaire avec l’habileté de jouer les victimes du remords en lorgnant vers l’absolution. On n’est pas obligés d’être dupes. La Russie ne doit pas être absoute de ce qu’elle a commis et dont les générations qui viennent n’auront pas fini de mesurer l’ampleur et l’horreur (si vous saviez, lecteurs…). Face à cela, notre conversation revient sur la question récurrente que nous pose et se pose Laurent : que faire de la violence à décrire ? Et êtes-vous cruel ? Elles sont bonnes, les questions gênantes. De là nous lançons et publierons régulièrement un débat par écrit sur Violence et littérature (fenêtre ainsi intitulée parmi celles du site des Corps Célestes). Sans anticiper sur ce dialogue public que tous peuvent lire et nourrir, je résume vite pourquoi je ne peux accepter l’absolution politique ou géographique de la Russie, en termes de territoires ; en outre il faut qu’elle paie, qu’elle rembourse, via ses avoirs gelés dans le système bancaire mondial si, comme c’est prévisible, elle va se dérober, en toute diplomatie de mauvaise foi qui fait sa tradition, à sa dette pour les incommensurables destructions qu’elle a commises. Le règlement de comptes est une notion injustement décriée sur laquelle je propose un travail de réflexion. Le pardon est une offense, qui offusque tout sentiment de justice. On n’a pas relevé cette étape pourtant historique : les Chrétiens du monde entier refusent le pardon que demandent les prêtres coupables depuis les révélations de la pédophilie ecclésiastique (laquelle était pourtant prévisible depuis le refoulement chrétien des plaisirs de la chair). La justice est un besoin cardinal, qui pourrait bien être le sens de l’Histoire.
Je tiens aussi à une réforme de l’ONU pour tirer les leçons du blocage que son règlement a permis à la Russie d’opposer à la dénonciation de son agression contre l’Ukraine. En « vertu » du droit de véto que lui confère son siège au Conseil de sécurité, la Russie a systématiquement repoussé les motions dénonçant sa responsabilité, alors que c’est la raison d’être de l’ONU que d’éviter la guerre par le concert des nations dont le fondement philosophique a été fourni par Kant avec son Projet de paix perpétuelle. Comme il n’est pas interdit de penser le concret réalisable quand on est écrivain, je m’étais appuyé en 2022 sur ma fonction au PEN Club français pour demander que le PEN Club international adresse à l’ONU la proposition de réforme suivante, qui permettrait de combler la défaillance de l’ONU sur ce point central de sa mission. Voici, ce n’est pas long :
Deux propositions à l’ONU
On peut juridiquement proposer à l’ONU, en tout respect des compétences, les évolutions ponctuelles qu’appellent les oppressions et violences contre la paix et la liberté perpétrées notamment depuis février 2022, où les règles de paix instituées en 1945 au vu des violences créées par la Seconde guerre mondiale, sont atteintes et bafouées comme jamais depuis leur instauration. Il est urgent et légitime que les juristes et nations de l’ONU fassent aboutir leur constante réflexion autour de deux axes que l’on peut introduire dans la Charte :
- Une nation belligérante verra ses droits de vote et veto suspendus tant que son agression persiste.
- Une nation qui commet le crime de guerre de détruire les infrastructures civiles et habitats d’une autre nation, sera pareillement privée de ses droits de vote et veto tant que n’aura pas été signée, sous l’égide de l’ONU, l’accord de reconstruction et/ou le financement, par la ou les nations agressantes, des infrastructures et habitats détruits hors secteur militaire.
- Mode d’application : la rédaction et l’application de ces mesures implique une nouvelle étape de la constitution juridique permanente de l’ONU. Pour éviter le blocage qui, en 2022, a frappé l’ONU d’immobilisme malgré les initiatives prises par son Secrétaire Général allé à Moscou puis à Kiev que la Russie a significativement bombardée à cette occasion, les services juridiques des nations doivent pouvoir décider de l’adjonction et des modalités de ces deux nouveaux articles constitutionnels, à la majorité simple et sans droit de veto. Le Conseil de Sécurité n’en portera que mieux son nom.
La mise en droits juridictionnelle implique certes ses nécessaires complexités ; mais les juristes internationaux qui travaillent à l’ONU en continu depuis la création de cette institution, ont la formulation renouvelable de ces droits en responsabilité, en réserve constante.
Le PEN Club international, analogue culturel de l’ONU dans le fondement et la perspective du Projet de paix perpétuel d’Emmanuel Kant, est à même de soumettre cette proposition aux décisionnaires politiques.
Jean-Philippe Domecq, président du Comité de défense de la liberté d’expression du PEN Club français, Paris, décembre 2022
Ce qu’il en résulta ? Approuvée par le président du PEN Club français d’alors, Antoine Spire, qui pendant son mandat a redressé le niveau contre vents-et-poussières, ainsi que par notre coordinateur avec l’efficace PEN Club ukrainien, l’écrivain Fulvio Caccia, la proposition ne fut discutée par le PEN Club français ni par oral en réunion, ni par correspondance écrite. Elle ne put l’être, par un silence bizarre. Karl Kraus n’aurait pas loupé l’ambiance, lui qui parmi toutes les défaillances de l’esprit en 1933, troussa celle du président du PEN Club autrichien ; il y a apparemment tout autant matière en 2022 pour sa littérature des opinions progressistes autant que réactionnaires [3]. La proposition fut benoîtement étouffée par ceux que j’avais été contraint de baptiser les « poutino-nuancés », puisqu’ils auraient évidemment protesté si j’avais dit « néo-staliniens » alors qu’ils avaient dès l’invasion russe tenu obstinément à ce qu’on « comprenne » la Russie avec nuances historiques d’une érudition qui est toujours enfigourique lorsqu’on farcit de fumée ses bornes d’esprit militant. Ah, les pellicules aux cols roulés qui sortent à trois heures du matin se frottant les sous-mains d’avoir procédé à la bonne vieille technique de la mort sans phrase rôdée par les cocomités centraux…
On reprendra de l’air en lisant ce qu’expliquent Anne et Laurent Champs-Massart qui, avec David Di Nota, remontent l’histoire de la résistance des Soixantards. La Résistance aujourd’hui, oui Français d’aujourd’hui. Et la dissidence dont ils rappellent la définition s’impose aussi dans l’Ambiance idéologique que nous subissons. Les Quelques, de toujours, de tout temps, c’est cela, entre autres :
Début d’entretien, sur le site kyivdesk.com :
David Di Nota — Puisque nous avons choisi d’évoquer la mémoire de la dissidence ukrainienne, j’aimerais que nous définissions ce mot en reprenant la parole des premiers concernés. Dans « Le Carnaval de l’Histoire », Leonid Pliouchtch a donné au mot dissidence sa définition à la fois la plus étendue et la plus précise : « l’impuissance à vivre dans le mensonge et dans le mal ».
Anne Champs-Massart — Cette définition, en plus de sa justesse, a le mérite de contenir en elle une sorte de déroulé temporel éclairant les différentes étapes qui poussent certains êtres à entrer en dissidence. Il y a d’abord une “impuissance”, c’est-à-dire, non un mouvement, non un élan, mais une paralysie, une entrave. De sorte que, contrairement à d’autres figures du monde politique, les dissidents le sont, souvent, à la base, malgré eux. (…) La politique s’est imposée à eux, (…) car c’est elle qui bloquait leurs préoccupations majeures : les arts, la pensée, les sciences, la façon d’être et de s’exprimer… en un mot : “vivre”. À la racine, il y a “la perte d’une chose qui existe quelque part”. (…) La dissidence naît de cette perte, de cet empêchement. [D’où] le passage d’un combat très concret (pouvoir écrire dans sa langue, publier, se rassembler…) à un combat rejoignant des idéaux universels.»… (Suite sur le site Kyivdesk)
§18
Toute révolte répond à un stress moral
La révolte passe pour violente. Elle peut l’être par ses actes, comme elle peut être dissidence passive, ou refus sans acte, ou sans autre parole que celle de l’employé Bartleby, « I prefer not to », mine de rien qui fait tout sauter.
La révolte passe pour violente alors qu’elle ne fait que réagir à une violence qui vient heurter la douceur de vivre, menacer notre paix, la libre disposition des facultés humaines. Il est et sera toujours plus violent de ne pas réagir que de réagir à l’injustice qui survient, surprend, fait sursauter. La révolte est bonheur bafoué.
Voilà pourquoi s’impose la notion d’hystérie des modérés. Ceux-là qui jugent violente la révolte, cautionnent la violence qui a créé l’angoisse de ceux qui se révoltent. S’il faut être a priori modéré, il faut admettre a priori l’oppression, la ségrégation, la turpitude – l’inadmissible, sans y toucher. L’injustice étant récurrente vu ce que sont les hommes, l’incompréhension des modérés à l’égard de la violence nécessaire à la révolte est consentement à ce qui est révoltant, installation du révoltant qui, perdurant, désespère puis agenouille l’humain. L’angoisse morale qui fait le sursaut vital de la révolte, si elle se retourne contre la saine révolte, rend celle-ci malade, puis l’homme et la société qui ont renoncé. Il n’y a pas d’issue, le stress qui perdure fait la maladie, la vie s’étiole et meurt. On mesure par là à quel point la révolte est peu violente par comparaison avec la violence des modérés qui la trouvent violente.
Il faut plutôt s’en prendre à l’hystérie des modérés, leur violence est extrême sous leur débonnaire air de mise. Pour le dire comiquement et que cela réagisse : planter la modérée Lèvre molle d’un couteau sur la table abrège au moins la violence d’admettre l’injustice, la fausseté, la mauvaise foi. Il ne faut plus parler de la violence de la révolte, tant qu’on ne parlera pas de la plus grande violence des modérés qui laissent faire.
§19
Une transe nationale de bêtise volontaire
Tandis que des orages de missiles s’abattaient sur l’Ukraine en juin 2026, la France était prise d’une de ses transes d’abrutissement cultivé. J’hésite à en parler. Non qu’écrire le Discours de la bêtise volontaire ne soit nécessaire puisqu’elle renouvelle la servitude du même nom ; il le faut, vu le niveau, de temps en temps y coincer un peu de sa largeur de vue, il le faut, quoi qu’on en ait, question de devoir intellectuel… Quant à compenser le fastidieux que ça a, ma foi, tendre de temps à autre le miroir aux imbéciles nous fait au moins marrer. Non, mon problème n’est pas là, mais plutôt que le nom de l’auteur qui causa la récente éruption ne dira plus rien à personne une fois retombé le soufflé ; or, j’aimerais autant que ce que j’écris soit compris à l’avenir, n’escomptant pas que ce le soit dans l’actuelle Ambiance où la liberté précise n’est pas précisément permise. Mais justement : j’ai tiré un trait sur mon présent, pas sur la liberté. (Tant qu’on y est, je lance sur le marché sémantique la double entente de justement pour dire à la fois : ce qui tombe juste, et raison de plus. On se souvient peut-être aussi qu’au début de ce roman j’avais pris à la lettre l’adverbe seulement pour dire : être seulement, écrire très seulement, etc.) Justement donc, la liberté étant un besoin plus fort que soi, la bêtise cultivée qui l’étouffe doit être dévoilée tant qu’on voit qu’elle n’est guère perçue puisque neuve. La bêtise s’améliore, ne l’ai-je pas dit ? Campons-la pour le coup, c’est l’Ambiance, désignons le bluffeur et ses bluffés : Edgar Morin, décédé à 104 ans, heureusement pour lui. Mais…
Mais voici qu’une fatigue me tombe dessus… L’ineptie est d’avance épuisante, on le sait pourtant d’expérience. Et si je bâclais ?... Tiens, oui, une écriture du bâclage… Les idoles de bêtise cultivée nous auront donné d’inventer le genre, soyons-leur reconnaissants. On peut bâcler Morin puisque ce n’est pas lui qui est intéressant mais ce que trahit l’orgie d’opinion qu’il a provoquée. Bâcler le parcours d’une seule phrase, longue mais seule !... ça ce serait du genre ! Et parfaitement approprié, adéquat, homogène, cohérent – non ? Il ne serait pas sérieux, paradoxalement, de se fatiguer à rappeler aux générations futures, qui n’en auront plus rien à foutre, le parcours de l’encensé, l’hyperbolique carrière – tout arriviste arrive - de ce prêchi-prêcheur sociologue qui fut d’autant plus répandu que bien moins productif que les autres sociologues de sa jeunesse (Henri Lefebvre, ne serait-ce que ce premier nom me sort du chapeau), je dis « de sa jeunesse » parce que ce n’est pas ma faute si Edgar Morin n’a conceptuellement rien produit de sérieux passé ses tout premiers essais, où au demeurant il découvrait la lune en découvrant les stars comme phénomène cinématographique… ; après pareil début Morin débita, débita tant et tant que les truffes et les glands rutilèrent d’enthousiasme citationnel pendant trois quarts de siècle sur le fait que cet homme à son âge continuait, 89 ans, 90, 95 ans, 98 pensez ! 100 ans il pensait encore ! comme ça jusqu’à 104 vous rendez-vous compte quelle jeunesse éternelle, ça prouve bien, hein ! quelle vie l’esprit, ah la leçon d’énergie, de courage même tant qu’on y est, et lui, pas bête, affichant à qui veut vieux son visage étiré façon bonze, sur pull pas bêcheur, et la cour médieuse de caqueter « ce chercheur si simple sur lui, quelle sagesse il affiche (non, ils ne dirent pas « affiche », ç’eût été lucide sur le jeu du bon malin), il délivre, nous délivre, ah comme il nous délivre et trace le chemin, ah comme on en a besoin dans le contexte » où nous sommes tellement paumés que nous avons écœuré tout le monde à citer révérencieusement ses sentences à la « si tous les gars du monde, se tenaient par la main, là là là » - vous trouvez que j’exagère ?, eh bien allez, reprenez en chœur, je ne vais pas vous en donner trop rassurez-vous, vous avez trop aimé :
« Chaque erreur doit être analysée, comprise, c’est une occasion extraordinaire de progresser. » (moi quand je lisais ça j’avais l’impression d’être pris pour un abruti)
« Ce qu’est l’histoire : des émergences et des effondrements, des périodes calmes et des cataclysmes, des bifurcations, des tourbillons, des événements inattendus. » (j’avais cru remarquer, en effet)
« La beauté n’est jamais superflue. » Lui non plus.
« L’incapacité de tirer les leçons de l’expérience, l’incapacité de modifier des schèmes mentaux, la sélection de faux problèmes et de faux critères, l’oubli des fins dans l’usage des moyens » [relisez… : « l’oubli des fins dans l’usage des moyens »… et reprenez souffle) « ou l’ignorance des moyens adaptés aux fins » [ça va ?], « suscitent des formes multiples d’aveuglement. »
« A force de sacrifier l’essentiel à l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel. »
« Le renoncement au meilleur des mondes n’est nullement le renoncement à un monde monde meilleur. »
Cette profuse sagesse fut si profonde qu’elle se laisse condenser sans perte par l’épitaphe de Charlie-Hebdo, qui dit tout : 
… (je suis toujours dans la même phrase, je tiens le coup)… : il nous donne du sens Lui au moins. (Là je coupe un peu pour passer à ce qui n’est plus le comique involontaire.) Les hères de gauche en mal de sens n’ont pas donné que dans la bêtise volontaire, il y a plus grave, qui va avec. Ils ont fermé les yeux volontaires sur les inénarrables confusions, bourdes grossières, erreurs, errements fâcheux et contresens du bon malin sur Israël, sur la sainte alliance science et conscience (tiens, c’est nouveau ça), sur un prêcheur islamiste dont il n’y avait pas besoin d’apprendre ensuite les violences sexuelles sur femmes en baignoire pour lire dès le deuxième paragraphe de la moindre de ses tribunes qu’il nous faisait les droits de l’homme à l’envers pour refiler sa théologie de prêches en cave, eh bien notre sage Edgar, au nom du dialogue des cultures dont nous sommes tous partisans mais pas avec n’importe qui, y est allé de pas moins deux livres co-écrits avec l’ascète universitaire de rendez-vous d’hôtel, d’ailleurs sur les femmes Morin pas gêné en a sorti qui n’ont pas gêné non plus ses pâmées qui sans l’avoir lu ont débité ses perles en chapelet ante comme post-mortem. Au demeurant encore pour les envapés n’y voyant que feu médieux, Morin la jouant sympa en public était bouffi du moi, odieux selon ceux qui ont travaillé avec lui, et, selon tout lecteur de sciences humaines, gommant ses sources, pillant allègrement. Evidemment il était Juif, fut Résistant, communiste repenti (tard), et maintenant il y a la mort, alors !... Il n’y a plus qu’à se taire ou dévôter. Ce sourire progressiste qu’il ne demandait qu’à afficher devant les mimiques d’intérêt historique sur les plateaux, médias, sur les écrans, partout le type fut, mais ne le cherchant pas, non, pour un peu on aurait supplié les médieux de le laisser en paix, à ses édifiantes pensées qui nous tombaient de temps en temps sous les yeux, à vous effarer devant l’inextinguible soif de bêtise – mais bon, « nous avons perdu l’essentiel au nom de l’urgence, il nous faut retrouver l’urgence de l’essentiel », alors !... Il y a les intelligents et les malins, que les corniauds confondent. Gros malin ? Oui, et on terminera par son début : Edgar Morin se fit connaître, c’est le mot, par une formule propre à faire slogan promotionnel ; sa fameuse théorie de la pensée « complexe ». Avec ça, tous ses prédécesseurs penseurs n’avaient plus qu’à se rhabiller. On a mesuré ensuite la complexité de ladite pensée. Et ceux qui ignoraient que toute pensée est complexe ou n’est pas, ne furent pas peu à ânonner « complexe, complexe », comme on disait « Baboo ! Babouth ! ».
Pour preuve et oraison, écoutons la pâmoison d’une figure bien accrochée au pouvoir culturel (Laure Adler, pour la faire entrer dans l’histoire, dans l’émission C’est ce soir du 3 juin 2026 , « Spéciale Edgar Morin », #CCeSoir sur @france.tv:
« C’est le seul intellectuel célébré par la République à ce point depuis longtemps, et pourquoi ? Parce que, quand vous parlez, comme ça, au gens, en bas de chez moi, au marché ce matin, ils le connaissent, Edgar Morin. Et quand vous sortez de l’hommage du Président de la République tout à l’heure en fin de matinée, et derrière les grilles il y avait des gens qui sont venus le voir, qui ne l’ont jamais rencontré, qui ne l’ont jamais lu, mais pour qui il est important, et pourquoi ? Quand vous leur posez la question, parce qu’il parlait de l’étonnement de la vie, parce qu’il parlait du possible bonheur, parce qu’il découvrait dans le monde comme une pépite qui pouvait s’ouvrir, et je crois que, sans le vouloir, je n’aime pas cette expression qui est très négative d’intellectuel médiatique, mais quand même, depuis quarante ans il a frayé avec nous, combien d’heures il nous a données, combien de temps il nous a accordé ! ça l’in-té-ressait. Non pas parce qu’il était narcissique, j’ai rarement rencontré quelqu’un d’aussi peu narcissique ou anti-narcissique qu’Edgar Morin, mais c’est parce que ça participait, je pense, de son évolution intellectuelle, et, j’ose dire un mot qui est tabou dans le monde intellectuel : spirituel ! ».
Je ne sais pas si vous, mais moi j’adore. Tâchez de voir la séquence sur les réseaux, ça vaut son cocktail d’eau de rose. Tout y est, vous avez entendu : « les gens », « en bas de chez moi comme ça au marché », elle fait son marché et elle est restée toute simple, avec les gens, tout comme, « derrière les grilles les gens », « qui ne l’ont jamais lu » - jamais lu un auteur de livres, pas un sportif – « jamais lu, mais », « et pourquoi ? », le « pourquoi répété pour scander le sirop de voix mine de rien autoritaire, les mouvements de tête un peu haute, on est dans la haute médieuserie (vous voyez que mon adjectif « médieux » n’était pas excessif, mais tout adéquat, tout direct comme les gens moi aussi je peux), et puis l’arrêt du souffle avant le « mais quand même, depuis quarante ans » (vous voyez que je n’étais toujours pas excessif sur la carrière assoiffée d’Edgar, « quarante ans il a frayé avec nous », nous l’Olympe quand même, il est trop, Edgar : « combien d’heures… combien de temps…il nous a donné, accordé ».. « Pas parce qu’il était narcissique », nooon, elle sent le vent du boulet de rire qui pourrai la décoiffer quand même, alors sans vergogne la femme d’omni-pouvoir médiatique, Laure Adler, peut vous garantir - elle s’y connait - qu’elle a « rarement rencontré quelqu’un d’aussi peu narcissique »… c’est magnifique d’entendre ça, une « pépite » ça elle peut dire. Et le clou calculé final : « j‘ose dire un mot qui est tabou dans le monde intellectuel : spirituel ! ». La vie spirituelle, elle...
Tous les culots médieux. A l’image du pouvoir culturel en France, médiatisé comme nulle part, et ça s’accroche, ça s’accroche au siège et se coopte, tant et si bien que ces gens-là, comme tout pouvoir sans limite, ne se sentent littéralement plus. Et donnent le la de la vulgarité ambiante.
Dans le fond, je n’ai rien contre la personne des broyeurs et broyeuses qui s’imposent ; j’ai même dit que ce n’est pas l’individu Donald Trump qui m’écœure, mais la masse de ceux qui l’ont élu – ainsi que, et ils nous font honte à jamais, les rires contraints des dirigeants européens qu’on entend et entendra dans l’Histoire quand la brute sort ses outrances lamentables ; rires obligés ? non, mauvaise diplomatie car ils encouragent le corniaud ; on pouvait au moins se taire et se lever. De même ici l’important n’est pas la vulgarité sophistiquée de tel/le responsable culturel/le ; le plus consternant, et c’est ma seule raison d’avoir surmonté un peu la fatigue d’écrire là-dessus (je ne me suis pas foulé cela dit, vous êtes témoin) ; le plus grave est que la démagogique et médieuse minute de la femme de pouvoir culturel a été relayée avec enthousiasme, trémolos et remerciements d’oraison, ardeur, ferveur, par la houle des internautes endeuillés.
Mais, tout de même, je viens de dire deux mots : « responsable » et « culturel ». Encore une fois, dans la culture il ne devrait pas être difficile ni incongru de se comporter avec responsabilité, discernement, finesse – intelligence des mots, des idées, des faits et des êtres.
A cette question : Comment des gens responsables de la diffusion de la culture ont-ils pu pendant trois quarts de siècle gober, relayer, ne pas être consternés par ce niveau d’abrutissement qu’un tel auteur a et qu’ils ont répandu à tour de manège médiatique ? Je peux, nous pouvons répondre en décrivant la bêtise volontaire. Mais aussi, je le dis : vous avez l’écrasante responsabilité, en servant et laissant ce genre de penseurs ou littérateurs occuper la place et l’attention si longtemps, non seulement d’entretenir et renouveler l’obscurantisme, mais d’empêcher que d’autres paraissent ; ou, à défaut, d’au moins laisser place à l’aspiration vers d’autres pensées et formes. L’expérience de critique de cinéma le confirme, le grand public fait le succès des films novateurs et fins, le public aspire donc à neuf et fin. Responsabilité d’indigence culturelle, oui, c’est trop tard, le mal est fait. Vous avez commis la faute d’entretenir et renouveler l’obscurantisme, autrement dit : d’avoir commis la faute de la Culture contre la culture.
A la question : Comment des intellectuels sérieux ont-ils pu non seulement ne rien dire là-contre, ce qui est tout de même un de leurs rôles, la résistance à la marée d’opinion ; mais combien furent nombreux à entonner le chœur de deuil, passant la tête sur l’écran tels les supporteurs derrière un champion… J’ai répondu aussi : ce que ne ferait pas le narcissisme... Même la mort lui sert, ah être sur la photo du fameux.
A la question du bilan culturel du président de la République Emmanuel Macron, sur dix ans de pouvoir : hommage républicain aux Invalides à Morin, d’Ormesson, Légion d’honneur à Houellebecq. C’est tout, en tout et pour tout.
Quant à comprendre à quoi répond le besoin qui aura fait la célébrité de ce niveau : la culture-mode a horreur du vide et le comble par creux penseurs.
Mais le comique est de toujours, et restera toujours lisible.
§20
Communication, occultation
Impensable aujourd’hui : en 1930 André Breton est profondément inquiet de l’accueil favorable rencontré par Nadja. Autour de lui, certains aussi ou ironisent.
Impensable aujourd’hui : avant et après 1968, il n’y avait de pire crainte et accusation que d’être « récupéré » par le succès de vos œuvres. C’était rentrer dans le « système ».
Impensable : Henri Michaux refusant jusqu’à sa mort que Gallimard ressorte certains de ses livres en collection de poche : « Deux cents lecteurs, c’est bien assez. »
Impensable : Samuel Becket refusant la presse et Gracq le Goncourt.
On dira : c’était l’époque où certains auteurs majeurs n’aspiraient qu’à être les « trous noirs » de la culture. Ceux qui croient par là objecter, font semblant d’ignorer que les trous noirs sont les nœuds d’énergies fondamentales de l’Univers.
Les tenants de « la Pensée Désormais » : « Désormais c’est ainsi, il faut être absolument contemporain, de son temps et sans illusion ni nostalgie » – etc., etc., on connaît l’antienne, elle vaut bien les opposés en symétrie inverse, ceux pour qui tout fout le camp ou c’était mieux avant, etc. – Eh bien oui, nous l’avons pour notre part assez et depuis longtemps énoncé, depuis exactement la victoire idéologique de l’ultra-libéralisme qui, en France, a d’abord gagné la culture, paradoxalement : - voir chapitre § 7 : …« comprendre que l’Ambiance, sous la chappe idéologique du libéralisme-ultra qui avait répandu l’individualisme concurrentiel, pesait plus lourd qu’on aurait pu l’augurer de cultivés. Ce que j’ai rappelé vite au premier épisode, le « chacun sans l’autre », imbibe complètement le milieu centralisé de la culture française. ». – chapitre 13 : …« La vanité des vanités a pris un essor considérable dans la culture française depuis que l’ultra-libéralisme a promu le moi concurrentiel comme valeur d’existence. On peut penser, et même savoir que c’est une bêtise existentielle et sans doute la plus approfondie ; mais l’Ambiance est à ça. » Et autres occurrences en livres antérieurs. Ceci juste pour dire que nous comprenons parfaitement « notre » temps et que c’est la bonne raison pour ne pas s’en laisser conter. Aujourd’hui n’est pas hier mais demain non plus. Par le « travail du négatif » que nous avons nécessairement assuré dans quelques récents chapitres, nous avons rappelé les dégâts culturels de la logique d’adaptation à « notre » temps dont se prévalent ses tenants. A recul, recul et demi, qu’ils croient nous opposer.
Car enfin, il n’est plus à démontrer que la giration à laquelle s’adonnent et se donnent les auteurs, n’écrème pas ce qu’il y a de mieux, c’est le moins. Ceux qui placent la lucidité dans le seul scepticisme, quand penser c’est parier, comme vivre, pourraient comprendre que la communication exponentielle à laquelle voue la concurrence narcissique fabrique des auteurs de plus en plus acteurs et comédiens d’eux-mêmes. Cette fabrique du personnage auteur pour imposer son profil, la concurrence entre éditeurs et médias qui joue au préjudice de l’écrit qui demande plus de concentration, concourent foncièrement à l’impéritie dont personne ne rend plus compte. Tous ces auteurs qui lorgnent les plateaux et rutilent quand ils y montent enfin, et les promotions et les débats partout pour servir la soupe marchande sous couvert de démocratie culturelle et faire rentrer ventes et contrats – quel tournis de corvée, quel besoin de reconnaissance il y a sous cette comédie… Comment peuvent-ils, comment font-ils, tandis que la vie…
La force centrifuge inéluctablement sort l’être de son exploration ; or, écrire, filmer, peindre, composer, requiert une absorption, une conduite de concentration et d’abandon – comme dans l’amour à nu – qui sont incompressibles pour accéder, en soi, à ce qui fait œuvre.
On n’y échappe et n’y échappera pas. La vie intérieure est au cœur du jeu et du pari créatifs. C’est bien ce que rappelait dès son premier envoi ce Roman de notre pensée. Démonstration faite côté comédie de l’Ambiance, on y revient, à l’essentiel.
Impensable aujourd’hui ? André Breton sentant le surréalisme « tombé dans le domaine public » se détermina à demander, dès le Second manifeste, « l’occultation profonde, véritable du surréalisme ». Aujourd’hui l’aventure intérieure inséparable du regard sur le monde peut être branchée sur celui-ci, grâce au numérique, afin d’effectuer le barrage et l’attraction magnétiques qui filtrent si bien que les écrits ainsi émis fassent levier d’Archimède - « pression poétique ». De même qu’au Moyen-Age c’est dans les lieux clos qu’a pu perdurer la culture, de même faut-il savoir repérer, dans les nouveaux interstices de liberté sous les nouveaux maux de l’époque, les monastères d’un autre genre, et pourquoi pas, à l’image de la constellation des Quelques : l’abbaye de chair et d’écritoire.
[1] Cf. le dernier des enregistrements des tablées in https://lescorpscelestes.fr/les-quelques-groupe-litteraire-domecq/
[2] Dans l’immédiat, renvoyons à l’étude de fond sur la manière dont on a aidé Ernst Jünger à édulcorer largement son œuvre et contourner son éthique d’un nationalisme gothique tout à fait teutonne nazi : Michel Vaoosthuyse, Racisme et littérature pure, La Fabrique d’Ernst Jünger, éditions Agone, 2005.
[3] Karl Kraus, Troisième nuit de Walpurgis, p.122 à 130, éditions Agone, 2026.









"la démarche humaine ne peut faire autrement que d’empêcher sa chute en mettant un pas devant l’autre, un sens après l’autre." C'est exactement cela et cette phrase, admirable, pourrait éclairer ceux qui ne me comprennent pas lorsque j'ai écrit "C'est la terre qui marche sous mes pas".
Oui, Colette Klein, cette sensation existentielle que "c'est la terre qui marche sous mes pas", est le "peut-être", littéralement, qui nous fait humain dans cet univers, éperdûment. J'ai aussi toujours eu la sensation qu'autour de mes pas, de mes semelles même, "le vide est notre seul appui". Ce vertige n'est pas négatif, au contraire. A condition d'y adhérer. Ce n'est pas le gouffre qui nous donne le vertige, mais de voir en même temps notre chaussure à côté.
Jean-Philippe Domecq
Jamais seul! j'ai marché, je marche ce jour, voire demain, avec mon ombre; ou est-ce l'inverse ? fidèlement accouplée à mes pas elle s'étire au gré d'un soleil couchant quand mon moi doute et se restreint face à cette dualité.
En écho à Harry Le Ret: .. et, plus souvent qu'à ton tour, tu regardes ton ombre te regarder, au sol.
Parfois c'est à deux, sur le chemin. Il serait intéressant de voir aussi ce que ça donne si plusieurs, en compagnie, se surprennent ainsi, sur une place.
Belle réflexion Jean-Philippe. Oui, la pensée est un roman en cours. Et vous terminez par cette phrase magnifique : être seul, n'est pas être seul.C’est peut-être là le cœur : exister pleinement, avec désir, avec cette volonté de transformer le monde rapproche de ceux qui suivent le même chemin.
à Marianne Ginesta: Exactement, Marianne, de la poétique exactitude que nous donnent tels de vos posts faisant de réseaux sociaux bons messagers à qui sait se repérer les uns les autres. Exactement vous le dites: c'est une question de "désir", d'appétit, si Quelques-unes et uns ont voulu et veulent faire pression poétique sur le monde pour le transformer, y compris dans ses contigences. On continue!...
Ah, mais oui c'est tout cela ! Refractants qui cheminent d'incidence en incidence, chaque pas pour lumière : une théorie d'equilibristes et ce vertige qu'il te donne à les voir à contre noir. En fond, la menace et l'aboie de leur chasse
à Ferrière Marzio : "d'incidence en incidence", oui, c'est ainsi que se fraie tout chemin d'affinités. Et comment, aimanté par quoi? Par le vertige de se retrouver là, en ce monde - l'appétence vient de là, qui creuse le désir infini.
"mais le vide de la route même, une image toujours échappée, jusqu'à ce que la tête lui tourne." Avant cela, Henri Thomas écrit : "Horreur des plaintes, des pleureuses, et fascination du désespoir qui n'est que ceci, la route tournante, le mur de la chapelle dont toutes les pierres sont visibles, le virage toujours repris, lentement, attentivement, brusquement en sens inverse." Le goût de l'eternel
à Catherine Ferrière Marzio: ah oui, vous faites bien de convier à rouvrir Henri Thomas. Ce "vide de la route même", que vous pointez, est bien dans la démarche métaphysique, nécessairement métaphysique, de ce temps-ci qu'invoque et appelle le prélude de notre "manifeste ouvert". Ajoutons cette "route tournante, le mur de la chapelle dont toutes les pierres sont visibles"...: lumière de rêve, accrue, que j'essaie justement de capter dans mes actuels "paysages inextérieurs".
...à propos de la parenthèse sur le loup dans mon courriel à Valérie Rossignol, précisons, cela ne fera pas de mal à l'humain : L'organisation socio-politique des meutes de loups intéresse les récents chercheurs et philosophes parce qu'ils ont constaté: que le mâle protège la femelle et la mère, les forts protègent les vieux et les petits, les faibles. Pour un peu le loup serait animal "de gauche"... Les conservateurs américains, au bon temps du maccarthysme, ne s'y trompaient d'ailleurs pas qui lançaient des campagnes de battues massives en faisant du loup une incarnation du "communisme".
Le loup est en train de regagner les contrées du conte, las d'être mal aimé au point d'être "prélevé" comme il se dit entre exploitants et décideurs frileux et apeurés devant la révolte tracticole. Pour ma part tant qu'à dire je serai de sa traîne avec les ceux qui le suivront ! C'est un voyage et rude comme une vie ! Ça va vers le sombre qui guette et accueille, mais ça va, ça ira, ça ira, en compagnie ! Loup devant !
1er Mai 2926, retrouvé dans le cloud au hasard (pas tout à fait) de le pérégrinations l'écrit d'un du début XXI et surprise la folle hypothèse qui préside à nos travaux s'avère confirmée : oui, quelques uns résistaient déjà à l'empoisonnement de la pensée. "ce parasitage de principes vertueux servant de marche-pied à des principes pervers et destructeurs. L’un des premiers effets de cette perversion est de saturer l’espace, d’épuiser mentalement les individus qui chercheraient sincèrement à dialoguer ou à réfléchir (chose par essence impossible, comme au coeur d’une secte), et, finalement, de détourner l’attention et d’entraver le développement et la fortification d’une réflexion véritablement utile et nécessaire qui pourrait effectivement lui faire contrepoids." Que ces quelques inspirent nos pas ! La route n'est ni longue ni courte puisqu'elle fut, est et sera poe-litique ! Cela est confirmé : allons.
1er Mai 2926, retrouvé dans le cloud au hasard (pas tout à fait) de mes pérégrinations l'écrit d'un du début XXI et surprise la folle hypothèse qui préside à nos travaux s'avère confirmée : oui, quelques uns résistaient déjà à l'empoisonnement de la pensée. "ce parasitage de principes vertueux servant de marche-pied à des principes pervers et destructeurs. L’un des premiers effets de cette perversion est de saturer l’espace, d’épuiser mentalement les individus qui chercheraient sincèrement à dialoguer ou à réfléchir (chose par essence impossible, comme au coeur d’une secte), et, finalement, de détourner l’attention et d’entraver le développement et la fortification d’une réflexion véritablement utile et nécessaire qui pourrait effectivement lui faire contrepoids." Que ces quelques inspirent nos pas ! La route n'est ni longue ni courte puisqu'elle fut, est et sera poe-litique ! Cela est confirmé : allons.
Jean-Philippe Domecq, en écho: Oui, vous l'énoncez en intelligence avec ce que j'essaie dans ce nouveau type de manifeste, "manifeste in progress, ouvert". En ce sens, j'ai été saisi par ce que vous prolongiez dans votre billet Facebook de ce matin et que je recopie ici pour y souscrire : "Combien de preuves faudra-t-il soumettre à la sagacité du plus grand nombre pour qu'il commence à se dire que le ver est dans le fruit qu'il souhaite croquer? Que dis-je: qu'il croque acharné à prendre sa part de chair putride! Les pognons, la notoriété, le plus grand nombre en réclame quoi qu'il lui en coûte d'indigence morale, déjà riche ou toujours pauvre, fasciné. Pourtant." Le "Pourtant", seul, pèse son poids de vie. Et, puisque cette "vanité des vanités" prolongeait le propos sur ce que j'ai nommé l'Ambiance littéraire française - terme que tout le monde comprend, j'ai remarqué, rien qu'à dire "l'Ambiance"... - , vous accompagniez ces lignes de la photographie des chiches tiges qu'on voit pousser le long de murs ou de trottoirs, dans le "malgré tout".
Voilà. Allons.
Mai 2026, en somme et je vous entends et finalement vous rejoins concernant Céline (Genet ? Connais pas.) : que continue à nous faire la culture du ressentiment, culture perverse qui nous retourne l'esprit pour mieux en piétiner les bontés, les humilités, les douceurs et pour en extirper les fiels comme trophées. Votre appel à la raison est salutaire parce qu'il tremble devant la resucée du pire aujourd'hui. Merci,