Contes noirs d'Olivia Resenterra

Les contes noirs présentés ici sont directement inspirés des atrocités de la guerre actuelle menée par l'envahisseur russe contre l'Ukraine et les Ukrainiens. Écrits à partir de témoignages de la population, de faits réels documentés, ainsi que des observations personnelles de l'auteure récoltées lors de ses séjours dans le pays, ils font partie d'un recueil en cours d'écriture qui explore la manière unique dont la fiction dit la vérité de la guerre.

 

Chambre funéraire

 

L’enfant entendit nettement la première explosion. Quelque chose venait de s’abattre à quelques rues de là. Un ruban de fumée noire s’élevait déjà au-dessus des toits quand un sifflement, puis d’autres explosions retentirent un peu partout autour de lui. Il se mit à courir aussi vite que possible vers la maison. Une fois à l’intérieur, il referma violemment la porte derrière lui. Il faisait sombre, toutes les fenêtres étaient obstruées. Il remonta le couloir à tâtons vers la chambre de sa mère. Celle-ci était alitée, tenant son nouveau-né contre sa poitrine. L’enfant se déchaussa et se glissa sous les couvertures, épousant le dos de sa mère. Il enfouit son visage dans ses cheveux et ferma les yeux. Les trois corps demeurèrent ainsi unis au fond de leur couche. Au dehors, les bombardements durèrent des siècles.

***

Les archéologues n’osaient y croire. Les corps avaient été déterrés par hasard lors d’un chantier. En retirant les gravas d’un vieux bâtiment détruit, un engin avait mis à jour ce qui ressemblait fort à l’entrée d’une chambre funéraire. Trois squelettes de tailles différentes, remarquablement conservés, y gisaient côte à côte, positionnés en chien de fusil. Immédiatement, les travaux s’interrompirent, on congédia les ouvriers et les scientifiques firent leur apparition sur les lieux. Selon eux, les squelettes pouvaient avoir appartenu aux premiers habitants de la région dont on ne savait presque rien sinon que, plusieurs siècles auparavant, ils avaient été exterminés par le peuple voisin. Certains spécialistes parlaient de ces temps reculés en termes de folie destructrice, voire de génocide. La vision de ces trois corps couchés les uns contre les autres -visiblement un adulte et deux enfants, les excitait au plus haut point. C’était un grand jour pour l’histoire de l’humanité.

 

 

 

 

La faim

Avant d’être recueilli par la vieille femme, et bien qu’il fût encore jeune, le chien avait déjà subi les coups des hommes. De même qu’il avait déjà goûté à leur chair. C’était un jour de grande faim, dans un champ qui jouxtait une ferme incendiée. Il avait vu les autres chiens, ses aînés, trainer des morceaux de corps à l’écart et il avait fait de même.
Le chien s’était tout d’abord méfié de la femme. Mais à force de ragoût, de petits claquements de langue et de mots tendres, elle avait su l’amadouer. Tant et si bien qu’il s’était retrouvé, cet automne-là, somnolant paisiblement, la tête posée sur les pantoufles de la vieille qui sentaient la paille et la tourbe. De temps à autres, les douloureux souvenirs de son errance revenaient l’assaillir. Alors, il gémissait comme un petit enfant pris de fièvre et la vieille lui tapotait le dessus de la tête pour le calmer. Il replongeait vite dans un lourd sommeil, le poil agréablement roussi par le feu de la cheminée.
La vieille avait ses petits caprices. Parfois, elle allait tout droit au coffre rangé dans un coin de la pièce dont elle extirpait des vêtements d’enfant. Elle attrapait alors le chien et l’habillait d’un calicot ou le coiffait d’un bonnet de coton. Puis, elle l’installait à table avec elle, une serviette glissée autour du cou, les deux pattes encadrant une assiette pleine, et ils dînaient ainsi ensemble. Le chien se laissait faire, et la vieille riait de le voir éclabousser la soupe tout autour de lui. Il y avait toujours un moment, vers la fin du repas, où elle se mettait à pleurer d’une manière un peu honteuse. Ensuite, elle dévêtait le chien en séchant ses larmes et les habits d’enfant disparaissaient à nouveau dans le coffre.
Mais un jour, des soldats frappèrent à sa porte. Ils la traitèrent brutalement et emportèrent une grande partie du garde-manger. En les voyant s’éloigner, les bras chargés, le chien comprit que rien ne serait plus jamais pareil. La vieille, elle, se tenait sur le seuil de sa maison. Son fichu avait glissé sur sa nuque et ses doigts de pieds dépassant de ses pantoufles trouées semblaient vouloir s’enfoncer dans le sol. D’autres soldats vinrent, encore. Et ainsi de suite. À chaque fois, ils trouvaient chez elle quelque chose à confisquer. Bientôt, il ne resta plus rien de comestible dans la maison. La vieille prit le lit. L’eau gela dans le seau de la cuisine. Les couvertures se raidirent. Le chien allait et venait, jetait des regards vers la cheminée désormais éteinte et pleine de suie. Parfois il poussait la porte en bois pour s’aventurer au-dehors. Le sol était dur — l’hiver, comme les soldats, s’était installé dans tout le pays
Un matin, la vieille mourut. Son corps était devenu presqu’imperceptible sous les draps. Une main avait glissé à l’extérieur des couvertures. Blotti dans un coin de la pièce, le chien l’observa longuement, comment elle changeait de couleurs. Il dut se rendre à l’évidence : il avait de nouveau faim.

 

 

 

La marche des animaux

On nous a abandonnés, un matin à l’aube. Le fermier et sa famille ont ouvert en grand les portes des enclos, de l’étable et du poulailler. Nous étions bien trop ensommeillés pour réagir. Nous les avons regardés, sans comprendre. Il n’y avait guère que le coq pour se précipiter dehors. Ils ont dû nous pousser, parfois même nous frapper, pour nous forcer à sortir.
Après ça, nous nous sommes retrouvés réunis dans la cour et les fermiers sont montés dans leur voiture. À l’intérieur, on pouvait voir les visages de leurs enfants collés aux vitres. Certains pleuraient. Les chats, les premiers, ont compris ce qui se passait et, avant même que la voiture ait démarré, ils se sont dispersés à travers champs sans même se retourner. Les poules, elles, fouillaient la terre comme si de rien n’était, tandis que le coq battait des ailes au sommet du tas de fumier. Les chiens étaient les plus affolés. Quand la voiture a démarré, l’un d’eux lui a couru après jusqu’à l’épuisement.

***

Le jour qui a suivi, nous avons erré autour de la ferme, à la fois oisifs et inquiets. Puis, des détonations ont commencé à se faire entendre, de plus en plus proches. Les vaches, les premières, se sont mises en route avec leurs veaux. Sans nous concerter, nous les avons suivies.

***

Les chiens marchent de part et d’autre de la route comme s’ils nous escortaient. Parfois ils se battent pour des charognes trouvées dans les ornières. Ils peuvent aussi s’absenter pour plusieurs heures. Lorsqu’ils reviennent, boiteux, couverts de griffures, ils semblent nous prévenir : “par là-bas, il n’y a rien de mieux”.
Je marche la dernière car je suis vieille et lente. Juste derrière la jument. Elle va bientôt mettre bas. Je vois son ventre enflé, suspendu à sa colonne vertébrale, qui oscille au-dessus du sol. Parfois une poule vient se jucher sur son encolure et somnole la tête sous l’aile. La jument ne se plaint pas. Il se peut que son petit naisse mort-né.

***

Hier, nous avons été pris pour cible par l’une de ces créatures volantes qui survolent les champs en permanence. Elle est passée au-dessus de nous plusieurs fois, en ralentissant. Les autres ne se sont pas méfiés. Moi, j’ai pris mes distances par rapport au reste de la colonne et je me suis immobilisée à la hauteur d’un bosquet, comme si je voulais profiter de son ombre. Soudain, il y a eu une explosion et nous nous sommes dispersés à travers champs. Quand nous sommes revenus, il y avait des corps étendus sur la route. Un veau léchait les mamelles de sa mère qui gisait dans le fossé. Quand il a levé la tête, j’ai vu que son œil gauche pendait hors de son orbite. Du sang dégoutait de son museau. Je ne sais s’il provenait de sa propre blessure ou du lait de sa mère. Il a ensuite refusé de nous suivre. Ce n’est pas que les veaux soient bêtes, c’est qu’ils ne savent encore rien de la vie.

***

Nous suivons toujours la route. D’autres chiens, venus des fermes alentours abandonnées, elles-aussi, se sont joints à nous. Pourquoi ne nous attaquent-ils pas ? Il n’y a que des proies faciles parmi nous.

Plus que jamais, je suis vieille, lente, et fatiguée.

***

Nous rejoignons les humains, d’autres humains. Je ne me fais aucune illusion : ils nous feront payer de les avoir trouvés, de devenir une charge supplémentaire, alors qu’eux-mêmes tentent de survivre au milieu de la guerre. Ils frapperont la jument au ventre, ils me blesseront juste pour m’entendre crier. Les cris obscènes d’une truie : cela les fait toujours rire, quand ils n’en sont pas dégoûtés.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.