Quand la littérature met en scène des tabous fondateurs

 
 
 
 

Le Consentement de Vanessa Springora n’a pas seulement permis de dénoncer les agissements de Gabriel Matzneff et de déculpabiliser les victimes de pédophilie, il ouvre un champ à la littérature. Quel serait le revers de l’histoire de Gabriel Matzneff ? Notre société permet-elle aux écrivains qui ont souffert enfants ou adolescents des actes d’un ogre sexuel, aux écrivains qui ne sont pas publiés et portés par un puissant éditeur, de prendre la parole et de faire acte de littérature ? 

Vanessa Springora a donné l’estocade à Gabriel Matzneff et a affolé tout un milieu qui a beaucoup de mal à se justifier mais il faudrait que cela ouvrît une autre voie. Si elle livre un témoignage, elle n’a pas pour autant écrit une œuvre littéraire. Elle-même explique qu’elle aurait volontiers aimé qu’une autre victime endossât la responsabilité de raconter : « A vrai dire, je suis surprise qu’avant moi aucune autre femme, jeune fille à l’époque, n’ait écrit pour tenter de corriger la sempiternelle succession de merveilleuses initiations sexuelles que G. déroule dans ses textes. J’aurais aimé qu’une autre le fasse à ma place. Elle aurait été peut-être plus douée, plus habile, plus dégagée aussi. Et cela m’aurait sans doute soulagée d’un poids. »

Stéphane Lambert est de ceux dont la vie est marquée par l’expérience de la pédophilie. C’est ce même destin qui l’a amené à devenir écrivain. Il est belge et a été publié par des éditeurs indépendants. En 1997, alors qu’il a 23 ans, il relate dans le court récit Charlot aime Monsieur (Espace Nord, 2015) sa rencontre avec un prédateur qui n’a ni l’autorité intellectuelle ni le narcissisme de Gabriel Matzneff. Le narrateur se place du point de vue de l’enfant qui accorde une confiance totale à celui qui dit l’initier. « J’y racontais de l’intérieur comment l’enfant entrait dans l’emprise du prédateur, mais je n’accordais qu’une ligne à la fin du livre à ces sept années de silence : "Pendant sept ans, Charlot se tait." Les dégâts irrémédiables qui se sont opérés pendant ces sept années, je n’ai jamais pu encore mettre des mots dessus dans un livre. Quand je suis sorti du silence après ces sept années, ma parole s’est heurtée aussitôt à un refus de l’entendre », déclare Stéphane Lambert dans un article publié le 1er février 2020 dans La Libre Belgique

Après Charlot aime Monsieur, il revient sur ses expériences sexuelles dans Mon Corps mis à nu (Les Impressions Nouvelles, 2013). Cependant, Stéphane Lambert ne livre pas un témoignage, il n’expose pas de façon circonstanciée les faits, comme la narratrice du Consentement. Il explore davantage la narration du corps, la perte du désir, dans une écriture lyrique et poétique. Les effets dévastateurs de la pédophilie ne sont pas soulignés mais esquissés: « Je n’en menais pas large, je n’avais pas l’âge de la situation, je reproduisais les gestes menant au plaisir – il prenait ma main, la posait sur mon sexe, me disait Essaie – plus que je ne les tirais de l’ombre, de leur réserve où ils auraient dû dormir encore, j’étais abasourdi par mon désir, effrayé par la langueur dans laquelle se vautrait mon corps, je faisais semblant d’assumer, je me blessais / je me plaisais en sa compagnie, j’étais bien et mal, j’étais torturé et attendri, car quelque chose se passait que je n’avais pas vu venir, quelque chose dont je ne pouvais rendre compte qu’à moi-même alors que j’avais toujours tout dit jusqu’à ce jour à mes parents, ou à d’autres, un jeu secret dont j’étais l’un des protagonistes, et que je m’attacherais avec une prudence bien plus grande que la sienne à maintenir à l’écart de la connaissance d’autrui – était-ce la peur du scandale ou la jalousie de partager ? »

Le drame porte en lui des manquements qui semblent échapper à la raison humaine. Le corps n’est plus un lieu de jouissance, de découverte et de joie possible. Le prédateur l’a dérobé. Et l’enfant puis l’écrivain ne comprennent pas le silence et la complicité des adultes: face à une expérience aussi destructrice, l’entourage n’a pas eu le réflexe de protéger, comme si le tabou avait disparu et avec lui la dimension sacrée de la sexualité. L’adolescent qui s’est abandonné dans les bras du prédateur et qui n’a plus qu’à le regretter est désormais acculé au silence. C’est pourquoi Stéphane Lambert explore sa relation au corps et au désir avec patience, se détournant de la violence de l’expérience pour montrer toute la complexité et la fragilité de la vie sexuelle. Ce n’est pas une écriture de la frustration, ni un déballage outrancier comme on a pu le lire dans les livres de Christine Angot relatant son expérience de l’inceste, mais une approche sensible et fine, une mise à nu du corps et de l’âme.

Le champ de la morale, les combats idéologiques de notre époque, féministes ou réactionnaires - chacun choisissant son camp et cherchant à intimider l’autre -, sont délaissés au profit d’un espace consacré à la littérature. Dans Œdipe roi, Sophocle a mis en scène des sujets tabous fondateurs de notre civilisation: le parricide et l’inceste ne sont pas seulement punis par la loi, ils doivent être bannis de nos esprits. Œdipe les a tellement intégrés qu’il a tout fait pour échapper aux prédictions de l’oracle. Le mythe, parce qu’il pose la question de la transgression et de ses conséquences, a été une source d’inspiration féconde notamment en littérature. En écrivant Le Consentement, Vanessa Springora a peut-être réussi à ériger un nouveau tabou fondateur, quand Stéphane Lambert donne à penser qu’on peut faire de ce tabou une œuvre littéraire inédite. L’écriture de l’un éclaire celle de l’autre. Et ce sera le rôle de la littérature d'occuper l’espace dégagé et de montrer que, par sa transgression, la pédophilie crée une spirale tragique qui met en lumière la dimension sacrée du corps et de la sexualité.

Valérie Rossignol
 

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