Une passion de Christiane Singer

 

Je dois la lecture d’Une passion, Entre ciel et chair de Christiane Singer (Albin Michel, 1992) à mon ami Jacques Cassabois. Il s’agit d’une conjonction d’écritures forte. Jacques Cassabois est, à mon sens, l’écrivain le mieux placé pour réécrire les mythes, quels qu’ils soient. Il s’en empare avec la volonté d’habiter ses personnages poétiquement et de leur donner vie par la connaissance intime qu’il en a. Son écriture est chatoyante et vive, comme celle de Christiane Singer. Mais, en me mettant ce livre dans les mains, il me signifie aussi qu’il sait à quel point mon écriture se nourrit d’une incessante réflexion sur le rapport entre amour charnel et amour spirituel. Avec ce récit d’amour mythique, nous sommes à l’intersection de nos trajectoires littéraires.

 

On ressort brûlé de la lecture d’Une passion. Christiane Singer n’a cessé de le dire, dans ses récits et ses essais: l’amour est la source et la finalité de l’existence. Sans s’inscrire dans un courant chrétien, elle a saisi avec beaucoup d’acuité et de profondeur la parole du Christ et les enjeux liés à la croyance. En écrivant l’histoire mythique d’Abélard et d’Héloïse, elle touche ce que l’amour a de plus pur et de plus ravageur et crée une passerelle entre monde profane et monde sacré.

Nous sommes au Moyen-Âge. Fulbert, l’oncle d’Héloïse souhaite parfaire son éducation et fait venir sous son toit le très renommé Abélard, philosophe et théologien. Qu’Héloïse et Abélard n’aient pas le droit de s’aimer, qu’ils soient maître et élève, jeune femme et homme mûr, dépendants de leur vocation spirituelle ou de leur éducation ne peut freiner ce qui s’érige dès lors qu’ils sont en présence l’un de l’autre. « N’étions-nous pas semblables à ces saints dont on raconte qu’ils traversent les incendies sans se brûler? N’est-ce pas simplement qu’ils sont eux aussi dans le même indescriptible état d’amour? ». La force qui procède de l’union de cet homme et de cette femme est tellement grande qu’elle ne se conçoit que dans une réconciliation de l’amour charnel et de l’amour divin. Elle naît de l’énergie purificatrice qui conduit les êtres au cœur même du mystère, sans initiation, sans étapes, parce qu’ils sont tout simplement ouverts et offerts, de cette ouverture et de cette offrande qui opèrent une alchimie immédiate sur le corps et l’esprit. Ce n’est pas un amour commun ou universel, c’est et peut-être le mot "passion" est-il trop faible l’amour des cœurs purs qui, en se donnant, entrent en incandescence. Peu de récits touchent de si près ce raz-de-marée qui n’est pas seulement étourdissement des sens mais aussi ascension vers une vie haute. Si cet amour marque, c’est qu’il est la condition même de l’accomplissement de soi et de Dieu en soi.
    Une passion est tout autant un récit d’amour qu’un récit sur le dénuement, l’épreuve que l’on endure lorsqu’on est séparé de l’être aimé. En dépit des interdits et de l’éloignement, la fulgurance, elle, demeure. L’amant, même absent, vibre dans chaque parcelle de peau, dans chaque recoin de l’âme. En conscience et dans le sommeil. C’est intérieurement qu’est vécu ce désastre de l’amour dévié de sa trajectoire, empêché par la vie séculière, empêché par la loi des hommes qui codifient, éreintent et annihilent tout ce qui les dépasse. C’est intérieurement et silencieusement qu’Héloïse porte le secret de son amour absolu, incommunicable parce qu’absolu.
    Une fois qu’Abélard a laissé son indélébile marque, Héloïse entre dans un processus qu’elle ne contrôle pas et dont elle ne peut mesurer ni la durée, ni la finalité. En laissant la douleur creuser son gouffre de désespoir, elle prend la mesure de l’indestructibilité de cet amour, de cet amour humain qui ouvre la porte au divin. On mesure l’impact d’une rencontre à la longue métamorphose qu’elle opère. Il faut à Héloïse plusieurs décennies pour vivre cette relation à tous les étages de sa conscience.

Plusieurs étapes jalonnent son parcours initiatique. Longtemps après la séparation, la conscience qu’Héloïse a d’avoir provoqué le malheur dans la vie d’Abélard suscite un remords qui la plonge dans une profonde désespérance. La honte d’être à l’origine d’un amour tout puissant et destructeur la torture au point de lui ôter tout désir.
« Abélard me fit transmettre l’instante prière de ne pas chercher à le voir.
Je restai hagarde.
Je ne saurais dire si cette période d’hébétement dura des jours, des semaines ou des mois: elle est restée au toucher de ma mémoire aussi morte et insensible qu’au toucher de nos doigts la peau qui se forme autour d’une plaie.
Le monstre du remords s’abattit sur moi.
J’ai causé son malheur.
Un linceul cousu désormais à ma peau.
J’ai causé son malheur. J’ai causé son malheur.
Une accusation sinistre, insensée dont j’ai mis une vie à me délivrer. »
Et pourtant, alors même qu’elle a le sentiment de perdre son temps, de s’enliser dans une vie ecclésiale qui se réduit à la répétition de mornes instants, Héloïse fraie le seul passage possible ouvrant à une résurrection complète de son âme. En assumant sans plus lutter son impuissance, sa vulnérabilité, elle crée un espace immense destiné à accueillir Abélard et avec Abélard son amour de la vie et de Dieu. L’homme était là pour que son destin s’accomplisse. Il fallait son corps de femme accueillant, son abandon à l’homme aimé, son ouverture complète pour qu’elle comprenne de quoi elle était faite.

Héloïse vit alors une guérison spontanée quasiment miraculeuse qui clôt une période sombre et la rend intérieurement disponible. En effet, elle fait un beau jour ce constat qui révèle sa profonde transformation: elle a perdu l’aptitude à s’angoisser. « Pendant longtemps la souffrance n’a pas cessé de me chauffer à blanc sans que rien ne soit modifié dans mon existence. Et soudain, un changement radical s’opéra: l’aptitude à souffrir me fut ôtée. Oui, je crois que l’expression est bonne: l’aptitude à souffrir me fut ôtée! Ce ne furent pas les événements ni les conditions de mon existence d’alors qui furent changés mais ma seule manière de les appréhender. J’ose à peine dépeindre cet état qui est le mien jusqu’à ce jour tant il paraîtra irréel à ceux qui ne l’ont pas connu et qui macèrent encore dans la douleur. » C’est en prenant sur elle chacune des blessures infligées, en essayant de faire la part entre ce qui était juste et faux, acceptable et inacceptable, sans jamais renoncer à sa sensualité, à sa raison et à ses propres sentiments, qu’Héloïse fait de son amour une aventure mystique et libératrice. Se refusant à salir l’image d’Abélard, à céder à l’accusation et à la condamnation, elle permet à leur histoire de se déployer ailleurs.

Même si l’on n’a pas accès au cheminement intérieur d’Abélard, puisque le récit est conduit du point de vue de la narratrice, il suffit de lire le portrait qu’Héloïse en fait pour comprendre que le temps a passé et en passant a laissé les stigmates de la souffrance sur le visage d’un homme transfiguré par l’amour:
« Dieu m’accorda de le revoir.
J’avais quitté un homme dans la force de l’âge. J’eus devant moi, usé par les déboires et les privations, brûlé du gel et du soleil des routes, un vieillard.
Un instant, devant l’état de délabrement physique où il était tombé, un soupçon me vint qu’il avait voulu m’épargner ce qu’il croyait peut-être une déchéance. Il n’en dit rien. Mais si j’eus raison de le penser, comme il avait mal jugé de l’amour d’Héloïse! Jamais il ne m’était apparu plus grand, plus émouvant. Même sous l’écorchement, même sous la lèpre, je l’eusse reconnu pour mien! Que pouvaient changer les années, les circonstances? Jamais mes yeux n’ont mieux traversé le brouillard des apparences. Jamais je n’ai cessé de le voir dans sa beauté et sa lumière. Non que l’amour soit aveugle comme on le prétend. Il est visionnaire. Il voit la divine perfection de l’être aimé au-delà des apparences auxquelles le regard des autres s’arrête.
Il se dégageait de sa personne une telle dignité mais aussi une telle fragilité que je fus malgré moi placée dans ma force et ma clarté. »
     Ainsi, en dépit des signes d’apparente indifférence, Abélard n’a cessé de suivre la trajectoire spirituelle de son amante. Tous deux ont convergé vers le même espace, éloignés physiquement et pourtant de plus en plus proches en esprit. Ils se sont révélés l’un à l’autre et l’un par l’autre, et cette révélation s’est confondue avec l’amour de Dieu. La réciprocité s’en est trouvée démultipliée. Ce qui fait que cet amour n’est ni une illusion ni une fugace passion, c’est l’aptitude qu’a eue Abélard de rejoindre Héloïse dans sa foi unificatrice.    VR

 

 

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