Tribune

 

Les discussions que j'ai eues avec Serge Rivron, l'année dernière, le montraient déjà: il est difficile de soutenir les Socialistes. Plutôt que de dénigrer sans analyser, j'aimerais lancer une tribune. A partir de la lecture de l'article de Jean-Philippe Domecq « Cette obscure envie de perdre à gauche » publié dans Le Monde, le 2 septembre, je pose les questions suivantes:

Qu'est-ce qu'être de gauche aujourd'hui?

Comment la gauche peut-elle renouveler ses concepts?

Si l'on part de ce constat: « Il faut fédérer les forces et les espoirs autres qu’économiques pour que s’inventent les nouvelles richesses d’une nation », comment fédérer ces forces et espoirs quand la mondialisation agit comme un rouleau compresseur et que l'Europe confisque progressivement toute autonomie aux Etats?

A vous!

 

"Cette obscure envie de perdre à gauche" par Jean-Philippe Domecq, Le Monde, le 2/09/2015

 

Université d’été du Parti socialiste qui tire à hue et à dia, écologistes qui claquent la porte, gauche de la gauche incapable de faire sa rentrée au même endroit : qui s’en étonnera ? Ces quelques jours n’ont fait que confirmer ce dont témoignent nos deux siècles de démocratie : la gauche n’aime pas le pouvoir, qu’elle exerça donc huit fois moins que la droite, chiffres à l’appui. Pourquoi cette constante ? Il y a la tendance longue, et l’actualité qui l’exacerbe.

Depuis 1789 s’assirent à droite ceux qui voulaient conserver, à gauche ceux qui voulaient changer. Tous les bancs désormais se veulent progressistes. N’en demeure pas moins la confrontation du bien et du mieux, dont les conservateurs disent qu’il est l’ennemi du premier parce qu’il semble une construction, là où la simple amélioration de ce qui est déjà là joue sur le velours des habitudes mentales.

 

La droite perd toujours par la tête

Pour cette première raison, il est plus facile d’être élu président à droite qu’à gauche. La deuxième raison est qu’il est beaucoup plus difficile d’être élu de gauche, puisque le mieux, il y en a beaucoup de conceptions possibles, tandis que ce qui est déjà là, étant indiscutablement là, se discute moins. L’électorat de droite s’y reconnaît, ne dispute pas, ne se trompe donc pas de bulletin de vote. Moyennant quoi il se révèle stratégiquement bien plus intelligent que l’électorat de gauche, qui, tout occupé à débattre des multiples versions du mieux, se disperse et, s’il le faut, se déchire.

Il préférera perdre plutôt que de porter au pouvoir un candidat de gauche qu’il n’estime « pas assez » à gauche. Et lorsque ses représentants sont au pouvoir, la mentalité de gauche guette la « compromission » en chaque compromis qu’implique forcément l’art de gouverner. Mieux vaut continuer de chercher ce qu’il faudrait faire, plutôt que de faire en fonction du contexte et de ce que le peuple veut et peut. L’espoir est conditionnel, pas le pouvoir. Le 21 avril 2002 restera à jamais la date emblématique de la fière élection de la droite par la gauche.

Faut-il y voir sottise ? Pas sûr. Car il y a un énorme avantage symbolique à n’être pas au pouvoir : on peut continuer de critiquer et proposer en vain, mais ganté. L’idéal, sa vertu, sa propreté sont à ce prix, et n’en ont pas. Si bien que la gauche est pudibonde avec le pouvoir comme on ne l’est plus avec le sexe.

Il arrive pourtant que la gauche accède au pouvoir : quand la droite fait tout pour. Et comment fait-elle ? La droite perd toujours par la tête, par le chef. Querelle de chefs en 1981, qui permit l’élection de François Mitterrand ; rejet du comportement du chef, Nicolas Sarkozy, en 2012, où François Hollande gagna sur le slogan du « normal », sous-entendant que l’autre ne l’était pas. C’est ici, sur ce point du « normal », que l’actualité vient confirmer la tendance lourde de l’Histoire qu’on vient de voir.

 

Résultats qui tardent à venir

La gauche a, par définition, toujours besoin d’un – appelons cela comme on veut – grand dessein, New Deal, horizon d’avenir nettement formulé. Car, dans un camp où le ressort idéologique est le désir des mieux possibles, rien ne provoque autant la multiplication de ces mieux, donc la dispersion de leur offre programmatique, donc les candidatures et l’énervement, que la norme a minima qui, en comprimant le ressort, ne tire pas tout cela en avant.

L’énervement est aujourd’hui envenimé par les résultats qui tardent à venir, après que les choix n’ont que trop tardé la première année et demie. François Hollande ne devrait pas tant dire qu’il est comptable devant les Français ; il affirme certes par là une franche conception contractuelle du pouvoir, liant son sort au programme qu’il a présenté au peuple ; mais on n’anime pas une nation par les comptes, ni l’économie par la seule économie. Il faut fédérer les forces et les espoirs autres qu’économiques pour que s’inventent les nouvelles richesses d’une nation. Et, pour cela, n’avoir pas peur des mots de la perspective.

Par exemple, en soulignant que l’Europe, c’est une civilisation sociale – preuve en est les migrations qu’elle suscite, comme autrefois le rêve américain. En proposant fermement un New Deal international sur les paradis fiscaux, ces enfers qui réduisent à néant les efforts demandés aux citoyens pour que les multinationales et les fortunes se dérobent au devoir de l’impôt. En ne focalisant pas l’attention sur les promesses de baisse d’impôts – jeu auquel on perd toujours et où la droite est toujours plus forte –, mais sur la considérable relance du pouvoir d’achat qu’offrirait un Etat bâtisseur qui, en construisant les logements dont le manque fait aujourd’hui le coût exténuant pour chacun, rentrera vite dans ses frais d’investissements, proposera des loyers qui aligneront le marché du privé, et ainsi libérera les revenus pour que ceux-ci achètent et consomment.

Autant d’exemples, entre autres possibles, qui signalent que, tout en ne voulant pas promettre plus qu’on ne tiendra – louable philosophie de François Hollande –, l’on peut faire preuve de l’audace propositionnelle que requiert la grave situation sociale que nous connaissons.

 

Mal vu parce qu’il fut banquier

S’il suffisait toujours d’un réformisme a minima pour ne pas outrepasser le possible, l’Histoire aurait toujours le même cours. Il est des moments où la situation est telle que le réalisme adéquat requiert l’innovation conceptuelle profonde. Obama l’a prouvé, quoi que disent les perpétuels déçus de gauche.

La gauche s’énerve en ce moment non seulement parce qu’elle s’est toujours énervée sur le qui mieux mieux, littéralement mais aussi parce qu’elle a été élue en 2012 sur un programme qui s’est voulu minimum pour rester comptable et compatible avec le réel, pendant que celui-ci nécessitait bien plus que la réforme minimale. Ce n’est pas la faute de l’actuelle présidence ni de son gouvernement ; la gauche n’avait pas renouvelé ses concepts lorsqu’il dirigeait le Parti socialiste. Si bien qu’aujourd’hui, peu orientée et sentant venir la défaite sans idéal, elle ressort plus que jamais ses versions anciennes du mieux, autrement dit tous les conservatismes de gauche.

Ainsi le ministre de l’économie, Emmanuel Macron, du seul fait qu’il fut banquier, était-il mal vu d’avance par des militants et électeurs qui, pourtant, déposent leur salaire à la banque, comme nous tous. Ils occultent complètement qu’il a limité les revenus des dirigeants de grandes entreprises et les privilèges des professions protégées, entre autres vecteurs de gauche. Ils ne voient pas que le droit de vote uninominal des actionnaires change la donne des décisions. Ils oublient que l’entreprise étant de tous ceux qui y travaillent, l’encourager en tant que bien commun est certainement progressiste.

Encore faudrait-il, il est vrai, que ce soit dit autrement que par des mots d’amour inconditionnel. On reparlerait alors de l’autogestion, ou de la participation à la gestion, de l’intéressement au résultat. Bref : pas de critique sans proposition, et la mentalité de gauche sortirait de la dispute impuissante pour affirmer le renouvellement.

2 réflexions sur « Tribune »

  1. Jacques Brou dit :

    Le clair désir du pire

    On s’assied à gauche et on pense à gauche. Puis on s’assied à droite et on pense à droite. Selon qu’on est assis à gauche ou à droite, c’est toute notre tête et ce sont finalement toutes nos pensées qui penchent à droite ou à gauche.
    On se sent parfois une irrésistible envie de pencher à droite après avoir longtemps pensé à gauche et inversement, un désir de pencher à gauche après avoir trop longtemps pensé à droite — mais c’est plus rare, semble-t-il. Sans doute parce que la pente de la vie elle-même, dirait-on parfois, la fait s’écouler comme naturellement de la gauche vers la droite. Peut-être aussi parce qu’on dirait que penser à gauche laisse toujours la possibilité de penser plus tard à droite, tandis que penser à droite interdit la plupart du temps toute velléité de penser à gauche — mais il y a des exceptions.
    A moins qu’ils n’en soient les héritiers et les héritières, ceux qui entrent brûlants dans la vie trouvent toutes prises les places de droite par ceux qui, déjà installés depuis longtemps, tiennent à ce que plus rien ne change. Mais ils trouvent encore quelques places vacantes à gauche, bien qu’on y croise aussi de plus en plus de gens très établis. C’est pourquoi on entre comme naturellement par la gauche – même si ce n’est parfois qu’avec une certaine réticence — avant de se diriger vers la droite d’un air gourmand, au fur et à mesure que des places se libèrent.
    Et même si c’est plus rare, tout sot qu’on est, et même tout empoté à la même place depuis toujours (quand parfois on est né assis à droite), il ne peut pas ne pas nous venir l’idée un jour de nous lever et d’aller nous asseoir en face, ne serait-ce que pour voir comment ça fait de pencher et de penser de l’autre côté. Ne serait-ce que pour tout risquer. Ne serait-ce que pour tout perdre.
    Mais l’habitude est que les mêmes qui commencent par pencher à gauche finissent un jour par pencher à droite, une fois qu’ils ont fait leur trou et qu’ils y ont pris confortablement leurs habitudes. C’est alors qu’ils se sont mis tout à leur aise que le glissement s’opère. C’est certes à gauche qu’ils ont commencé par creuser mais — allez savoir comment — leur trou s’est déplacé sur la droite, jusqu’à parfois se retrouver à droite de tout.
    Les mêmes qui commencent par pencher à gauche finissent par pencher à droite, une fois surtout qu’ils se retrouvent au bord du mourir, parce qu’alors ils ne souhaitent plus que s’agripper à ce qu’ils retiennent dans leurs mains, voire sous leurs fesses. Rien comme l’imminence du mourir – pourtant désormais indéfiniment reporté – pour développer des aptitude acrobatiques et créer toute une classe d’âge puis toute une école à droite même de la droite. Pour faire de l’ancienne droite comme une petite gauche, comme une gauche timide et très polie qui n’oserait plus dire son nom et qui voudrait en changer.
    On commence par imaginer s’asseoir et penser à gauche puis (dès que c’est possible) on s’assied et pense à droite. Ou, après être resté assis quelque temps à gauche, on glisse vers la droite, d’abord une fesse, puis l’autre, jusqu’à y avoir tout le fondement. Au fur et à mesure de la translation, on sent comme un picotement en bas et un changement de régime en haut, dans le cours de l’idéation, en même temps qu’on découvre avec délices les nouveaux paysages mentaux.
    Assis comme on a fini par l’être (et vautré comme on l’est parfois), on comprend bien que notre pensée de gauche ne va plus si bien avec notre pente à droite (ou l’inverse, même si c’est plus rare). Et on adopte une manière de penser plus adaptée à notre nouvelle position. Une manière de penser plus cohérente, dont l’important est qu’elle ne penche plus que d’un côté et que nous soyons des millions et des milliards à peser du même côté. Jusqu’à narguer l’abîme et le regarder en face. Et trouver qu’il a de beaux yeux. Jusqu’à faire de la pente qu’adoptent tous les esprits la seule désirable et la seule possible. Et à rivaliser de glissades vertigineuses sur la même pente. Il n’ y a qu’une route dans un seul monde, dit la feuille de route. Et l’important est de tous croire au même monde, moyennant quoi nous pourrons changer de tout le reste : de téléphone chaque année et d’opérateur comme de partenaire — jusque de couleur d’yeux et de tour de poitrine, s’il le faut. On pourra même aussi changer d’opinion et pencher de tous côtés quand nous aurons tellement avancé dans La Voie que plus aucun retour ni détour ne sera possible.

    Ceux qui s’assoient à gauche pensent d’une certaine manière et ceux qui s’assoient à droite pensent à l’inverse. Qu’on pense à gauche ou à droite, on trouve que l’autre manière de penser penche. On trouve que la pensée des autres pendouille un peu n’importe comment. Et que c’est moche. Et surtout dangereux.
    Longtemps, on n’a pas démêlé si ceux qui étaient à gauche s’étaient assis là parce qu’ils pensaient déjà à gauche ou s’ils pensaient à gauche parce qu’ils s’étaient assis là. Idem pour ceux qui étaient assis à droite. Nous voilà à même d’en faire nous-mêmes l’expérience. Sans doute pense-t-on différemment selon l’endroit où l’on est assis et sans doute cherche-t-on à s’asseoir ici ou là selon nos manières et nos objets de pensée. On avait seulement observé seulement qu’à un instant donné telle personne pense ceci à tel endroit où elle demeure assise. Mais il nous vient l’envie d’aller nous-mêmes pencher en face et de penser à l’inverse. Et de penser à rebours. Et de labourer à l’envers le sillon de toute une vie. De retourner deux fois la même terre, une fois à gauche, une fois à droite et peu importe dans quel ordre. Il nous vient l’envie de vomir et de renier toute une vie, toute une histoire.
    C’est parfois au tout bout du chemin et comme à deux pas du but que nous prend le dégoût du trajet ou l’envie de faire demi-tour et de revenir au point de départ. Même assis depuis toujours de ce côté (surtout assis ici depuis toujours), c’est tout à coup intenable et on se lève de la chaise de gauche pour aller s’asseoir sur celle de droite — ou inversement, mais c’est plus rare. C’est parfois intenable de rester ici plus longtemps sur la même chaise et de pencher toujours du même côté. D’avoir toute la pensée et tout le sang dans le côté gauche ou dans le côté droit de la tête. La pression sur la gauche ou sur la droite du crâne est parfois trop forte. Et il nous faut tout renverser. Il n’est pas rare non plus qu’on ait des fourmis dans les fesses et qu’on n’ait plus d’autre recours que de se lever du siège qu’on occupe à gauche pour se rasseoir sur celui de droite ou inversement, mais c’est l’exception. Il n’est pas rare qu’on n’ait plus d’autre désir que de pencher du côté inexploré.
    Pour mieux comprendre et calculer la pensée d’en face, on se met à sa place. Comme si nous ne pensions ce que nous pensons que parce que nous sommes où nous sommes. Comme si nous étions là où nous sommes avant même d’être qui nous sommes. Comme si c’était les coordonnées de l’espace, le lieu ou la situation qui se pensaient en nous. Comme s’il y avait peu de chance de penser autre chose à cet endroit là. Et qu’en somme, tout ce que nous avons pensé jusque là était comme prépensé. Et on s’en dégoûte.
    On se met à penser que la pente donne un biais fatal à tout ce qui glisse dessus. A toutes les pensées qui la dévalent. Que rien n’y peut tenir droit. Tout s’y tord et tombe à la fin. On pense que la pente fait le vide et comme une véritable vidange d’idée. Et peut-être qu’il fallait bien ça, pour avoir la paix à la fin : que toutes les idées débarrassent toutes les pentes, de gauche comme de droite. Et quelle que soit la pente (pas seulement celle d’en face, la nôtre aussi au fond), on se retrouve las, sans plus rien à penser (oui, on veut bien l’admettre finalement, nous aussi n’avons plus grand chose à nous mettre entre les deux hémisphères). Et on ne sait plus vers où pencher pour pouvoir penser à nouveau. On sent l’air nous manquer. Passé le premier soulagement de ne plus avoir rien à penser, vient l’angoisse que plus aucune pensée ne vienne jamais.

    Reste donc à changer de terrain : l’équipe de gauche vient à droite et celle de droite va à gauche.

    On voit ainsi des gens incertains de la place qu’ils occupent et en changer souvent. On voit des gens ne plus tenir en place. On voit des gens sans place, des déplacés et des gens qui prennent toute la place. On voit des gens rester assis à la même place mais se dandiner et passer d’une fesse sur l’autre, de la fesse gauche à la fesse droite et inversement de la fesse droite à la fesse gauche, comme si la chaise était chaude et comme si la chaise brûlait. On voit des gens aux fessiers musclés à force de verser d’une fesse dans l’autre. On sait des artistes du changement de fesse et qui n’exposent qu’une fesse à la fois à la chaleur de la chaise. On en voit dont on ne sait plus s’ils jouent au jeu des chaises musicales ou à celui de la patate chaude. On en voit s’agiter sur leurs chaises et on en voit d’autres faisant corps avec elles, immobiles comme la pierre. On les sent très sûrs de l’endroit où ils sont assis. On les sent ne pas douter et goûter la température idéale de leur chaise, ni trop chaude, ni trop froide. On les sent aimer leur chaise dorée, ni trop petite ni trop grande, ni trop dure ni trop molle. On les sent aimer la place que le monde leur fait et répéter béatement que c’est la leur, c’est la leur..
    On voit aussi ces gens qui penchent d’un côté mais soutiennent qu’ils se tiennent droit et que c’est le reste du monde, que ce sont les autres qui penchent. On voit des gens ne plus pouvoir pencher ailleurs que là où ils penchent depuis toujours. Des gens forts contents de l’endroit où ils sont très bien assis et où ils ont comme pris racine. On voit des gens heureux depuis toujours des chaises où ils ont posé et poli leurs fessiers. Qui ont trouvé chaises à leurs fesses et qui n’en voudraient plus bouger pour rien au monde. Qui, de là où ils sont assis ont la plus belle vue sur le monde. Qui, quand ils disent « le monde », parlent du leur. Qui se sont assis sur le monde entier. À qui c’est le monde entier qu’il faut pour poser leurs fesses. Et qui ne voient rien à changer au monde où ils sont si bien. Des gens à qui tout changement paraît une complication inutile et fastidieuse. (« Jusqu’ici tout va bien, disent-ils à ceux qui tombent de haut dans le pire, jusque-là ça va encore, plus loin et plus bas nous ferons aller, nous vous accompagnerons à distance dans la chute et nous en amortirons le choc au point que bientôt vous ne sentirez plus rien. ») Des gens qui n’ont rien à changer à un monde qui marche et dans lequel ils gagnent. Qui disent que le monde est bon et qu’ils y nagent d’aise. Qu’il est bien d’y être. Qui n’imaginent rien de plus parfait que ce monde fait pour eux & par eux.

    On s’assoit à gauche ou à droite et c’est bien. Puis on s’assoit à droite ou à gauche et c’est mieux.
    Ce qui est mieux pour ceux qui sont assis à gauche n’est que bien pour ceux qui sont assis à droite, ou l’inverse.
    Mais ceux qui ont timidement posé une fesse ou lourdement écrasé les deux à gauche ou à droite ne se représentent qu’assez mal la situation de ceux qu’ils représentent et qui n’ont parfois les fesses nulle part : les malassis. Ceux qui n’ont nulle part où reposer les fesses et que personne ne représente voient alterner ceux qui s’assoient à gauche et ceux qui s’assoient à droite sans qu’eux puissent jamais s’asseoir.
    Ceux qui s’assoient à droite et ceux qui s’assoient à gauche savent-ils quelle est exactement la situation ? Ont-il analysé la situation et comment ? Ont-ils vécu la situation qu’ils ont analysée ou pas ? Quelles sont les situations que ceux qui s’assoient à gauche ont vécues (ou pas) ? Ou analysées (ou pas) ? Et ceux qui s’assoient à droite ? Vivent-ils la situation de ceux pour qui la situation est impossible ? Sont-ce eux qui ont rendu possible l’impossible même des vies qui piétinent dans l’ordure ? Sont-ce eux qui ont installé l’ordre qui a permis cette ordure ? Ou l’ont-ils seulement toléré ? L’ont-ils simplement ignoré ? L’auraient-ils secrètement souhaité ? Y auraient-ils involontairement collaboré ? Se seraient-ils compromis dans l’œuvre qui désœuvre tant de gens pour faire d’un ex-peuple comme une masse sous serre qu’on menace toujours de ne plus arroser? Comme une masse sous terre qu’on travaille à enterrer encore. Ressentent-ils le ressenti de ceux qui sentent que leurs fesses n’ont nulle part où reposer et leur font défaut et qui n’ont comme plus de fesses ? Savent-ils que leurs faces se défont et fondent ? Savent-ils que ceux qui n’ont nulle part où poser leurs fesses sentent parfois l’humanité de leur face se défaire et fondre dans la bouche de ceux qui ont le pouvoir en mains ? Que certaines gens ont parfois comme les fesses et la face humaines brûlées ? Ont parfois comme une défiguration des fesses et de la face ? Ceux qui accèdent et alternent au pouvoir comme sur un coup de dès et y durent en abolissant le hasard font-il durer le bien quand ils le tiennent ? Quand ils savent où il est et qu’ils l’ont mis en place ? Ceux qui, pour faire le deuil du mieux s’effondrent dans le bien qu’ils trouent avant de dévaler le très mauvais, lucides comme ils sont, ne renoncent-ils au mieux que pour sauver le bien en l’état ? Ceux qui renoncent au mieux pour le bien avant de n’embrasser à la fin que le pire, digérant une à une les indigestes et finalement très toxiques frustrations, réalistes engagés dans le deuil impossible, ne cherchent-ils qu’à retarder l’échéance ? Ceux qui commencent par s’asseoir à gauche pour lentement glisser vers la droite et finalement s’asseoir à l’extrême droite, d’aggravation en aggravation, ne progressent-ils plus que dans une logique du pire ? La logique d’un monde unanime et comme unidirectionnel ne connaît-elle d’autre manière d’administrer les choses et les êtres que l’algèbre incompréhensible des sciences économiques ? D’autre langue que la langue étrangère parlée par tous les Etats à leurs peuples qui n’y entendent rien ou pas plus que si on leur parlait chinois — nouvelle langue de l’Empire ? Ceux qui s’assoient là où ça penche ont-ils les idées noires, s’enivrent-ils un peu au spectacle des ruines ? Finissent-ils par en concevoir quelque honte ? S’enkystent-ils dans la posture « ecclésiastique » au point de s’en repaître, confortablement installé dans un présent encore vivable ?

    On s’assied à gauche et on s’assied à droite et on s’assied toujours dans un monde sans place, dans un monde occupé, dans un monde à la fois affairé et effaré. Dans un monde préoccupé par l’accomplissement automatique et précipité de milliards et de milliards de tâches et le bombardement de soucis harassants. Dans un monde comblé, hébété, obsédé par un défilé incessant d’images désirantes et de messages délirants. Nous occupons et obstruons en masse un monde qui en retour se déverse et s’insinue jusqu’au tréfonds de nos corps et de nos consciences. Comment ferons-nous pour nous libérer si l’occupant s’est avancé jusqu’en nous ? S’il a pris position dans nos corps, dans nos pensées. Si ses désirs sont des ordres ? Si chacune de nos pensées le singe et chacun de nos gestes le mime ? On nous a vendu ce monde en nous promettant qu’il serait le plus facile et le plus lisse des mondes, que ce serait un monde qui nous libèrerait, que nous y serions libres enfin d’y être les êtres humains que nous cherchions à devenir depuis toujours. Mais dans ce monde nos vies se sont affreusement compliquées et irréversiblement décomposées. Nous voilà désormais projetés dans un programme qui génèrent toujours de lui-même de nouveaux prolongements, de nouveaux épisodes, de nouvelles complications. Nous voilà exténués dans un quotidien fastidieux, saturé de soucis, d’images et de désirs. Sans doute il ne suffisait pas de nous divertir car le divertissement parfois laisse le temps de penser, parfois même il encourage la pensée quand bien même il le fait en singeant et en dégradant les formes de la littérature ou de l’art. Sans doute il ne suffisait plus de nous divertir et on nous a occupé, on nous a laissé faire puis on nous a mis au travail dans nos propres vies, on a transformé nos vies en corvées à accomplir et en entreprise à gérer. Il ne suffisait plus de nous disperser, de nous dissocier intérieurement, de nous diviser pour mieux régner. Il ne suffisait plus de nous divertir, encore fallait-il nous occuper et nous préoccuper, encore fallait-il que le simple fait de vivre nous absorbe presque entièrement, absorbe la quasi totalité de nos facultés de concentration et de réflexion. Encore fallait-il que le simple fait de se maintenir en vie dans nos très riches et très confortables démocraties occidentales deviennent aussi périlleux que la survie dans la jungle d’Eden. Encore fallait-il que toute l’attention dont est capable un homme soit dirigée vers l’extérieur et absorbée par l’exercice compliqué de la survie. Encore fallait-il que la survie pure et simple devienne un motif obsédant. Encore fallait-il que l’organisation de la vie absorbe toute la vie rendue servile. Encore fallait-il qu’on ne perde pas simplement sa vie à la gagner et à la conserver mais qu’on l’exténue et la ruine. Encore fallait-il que les consciences diverties, occupées, préoccupées, obsédées, colonisées et finalement scindées, finalement exténuées, encore fallait-il que les consciences abdiquent et remettent les pleins pouvoirs à l’exécutif alternatif. Encore fallait-il que deux équipes alternent et se relaient comme pilote et copilote aux commandes. Encore fallait-il que la gauche devienne le copilote de la droite et ne remette jamais en question la feuille de route. Encore fallait-il que le pilote fasse une telle confiance au copilote qu’il aille dormir sur ses deux oreilles. Encore fallait-il que le copilote tienne l’ordinateur de bord en si haute estime qu’il place lui-même assez vite l’appareil en pilotage automatique. Encore fallait-il que l’ordinateur soit à ce point infaillible qu’il joue comme sur le velours de programme dont on n’imagine pas le bug possible. Dont le bug paraît plus improbable encore que le crash de l’avion lui-même. Dont le bug paraît plus invraisemblable qu’un acte terroriste. Encore fallait-il que toute remise en question du plan de vol terrorise les terroristes eux-mêmes pour qu’à la fin tout le monde s’endorme et que se lève comme la sourdine d’un cauchemar collectif. Et que nous n’ayons plus que ce désir obscur. Ce désir obscur et clair à la fois. Ce clair-obscur du désir. Ce désir qui s’éclaircit de jour en jour, ce désir de l’obscurité même, ce désir d’abîme où tout jeter pour nous venger de tout et de tous ceux qui nagent en surface dans les eaux claires, ce désir de nous jeter dans l’abîme en y emportant tout le monde et en prenant au mot ce monde jetable. Ce désir de nous perdre et de faire perdre un monde qui ne pense que le gain et la gagne, ce désir obscur de faire finir et perdre un monde qui nous mène où il veut : à la fin même de tout monde. Ce désir du pire qui nous fait honte et jouir à la fois et qui se confond avec notre propre honte et celle de notre vie dans ce monde. Ce désir d’abîme qui dit : « ce monde est le monde de la fin, c’est le dernier monde et il n’y en aura pas d’autre après, ce monde est à prendre ou à laisser, vous ne pouvez pas espérer d’autre monde que celui-ci, que celui où vous pouvez tenter votre chance, dans lequel vous avez une chance de gagner et où vous trouverez toujours une chance de survivre, ce monde où on trouvera toujours quelques gagnants qui gagneront et tant que certains gagneront dans ce monde, ce monde durera, tant que certains croiront pouvoir gagner dans ce monde, il se maintiendra, ce monde qui dit : aimez-moi ou quittez-moi » et nous disons « oui, je veux bien oui » à ce monde qui nous boute hors de tout monde et de lui-même, qui nous met hors de nous et plus bas que nous, nous disons oui au monde qui nous met bas.
    J.B.

  2. Valerie Rossignol dit :

    E. Macron est-il un homme de gauche? Est-il, oui ou non, prêt à toucher au statut des fonctionnaires et dans quelle mesure? Favoriser le travail le dimanche, est-ce l'idée d'un homme de gauche? N'accorde-t-on pas ainsi un pouvoir supplémentaire à la loi du marché qui dicte nos rythmes et conditions de vie, plutôt que d'y résister en protégeant la vie de famille, la vie privée?
    Si E. Macron est un homme de gauche, les médias savent-ils faire remonter ses mesures de justices sociales? Si oui, qui le fait?
    La gauche a-t-elle encore des idées? Est-elle capable de replacer l'humain au centre des préoccupations? A l'école, par exemple, pourquoi tenter de nous faire admettre que la multiplication des tablettes et autres écrans pour les élèves pourrait être un objectif noble et avisé de l'enseignement, quand plusieurs autres pays en ont déjà fait les frais et constatent l'inutilité voire la nocivité du tout numérique? Est-on asservi à la notion de progrès, héritée des Lumières, et par le progrès va-t-on laisser la porte ouverte à une technicité qui réifie l'homme et le coupe de ses ressources intérieures? A l'école, a-t-on à ce point perdu confiance dans le savoir et ce qui le structure pour avoir fait de la grammaire et de l'orthographe un sujet tabou? C'est un parti pris purement idéologique (il faut éviter l'ennui) et réellement dangereux: une stagiaire faisant elle-même partie de la génération pour laquelle on a largement occulté la grammaire me disait, l'année dernière, sa difficulté à l'enseigner.
    Est-ce ne plus être de gauche que de souhaiter que la gauche se remette en cause, desserre l'étau de l'idéologie, qu'entretient volontiers la droite: l'opposition public/privé, par exemple. Quand on devient enseignant, on n'enseigne pas, on est « fonctionnaire », entendez, on ne doit pas innover, proposer, faire savoir ce qui va et ne va pas. On est au service de. Un gouvernement de droite ne change par ailleurs rien à cette vision du service public. La « créativité » et « l'innovation » ne sont pas plus à droite qu'elles ne sont à gauche. On nous sert et ressert un discours indigent qui s'appuie sur les mêmes poncifs et les mêmes réflexes. Un renouvellement des concepts s'impose.

    Sommes-nous de purs conservateurs, et même des conservateurs de gauche, quand les mesures proposées vont quasiment systématiquement vers un appauvrissement des acquis et que, par conséquent, elles appellent l'esprit à résister? Est-ce si honteux de défendre notre système de protection sociale, la limite de notre temps de travail, si difficilement gagnés? Est-ce si honteux de payer des impôts, quand on a un peu ou beaucoup d'argent? Le pouvoir d'achat est-il la seule préoccupation des français qui ont un revenu correct ou un bon revenu? N'y a-t-il pas d'autres sentiments à éveiller? L'aventure collective est-elle politiquement encore possible? Est-elle désirée?

    Si les français sont capables de descendre dans la rue pour défendre la liberté d'expression, comme en janvier (même si les réactions avaient des allures d'hystérie collective, l'absence de réaction aurait été beaucoup plus inquiétante), s'ils sont capables de se remettre en cause (l'évolution des sondages sur l'accueil des réfugiés le montre) et d'accepter face à la détresse d'hommes persécutés d'accueillir dans notre pays les victimes d'un tyran et de fous islamistes, pourquoi ne leur propose-t-on pas un projet politique d'envergure, qui stimulerait la capacité d'engagement de chacun? La gauche est dans la rue, elle réagit par coups de pétitions sur internet. Elle n'est plus au pouvoir. Elle existe par le biais des associations, qui agissent. L'élan populaire prêt à s'animer pour quelques bonnes causes se manifeste désormais principalement par les initiatives individuelles.
    V.R.

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