Syphilis de Mikhaïl Elizarov

 

Syphilis est un recueil de nouvelles de Mikhaïl Elizarov, auteur contemporain russe, traduites par Stéphane A. Dudoignon et publiées par Serge Safran éditeur en juin 2017. Les effets désastreux d’une maladie, l’impossibilité d’échapper à un piège tendu par une force surnaturelle créent dès le départ la tension narrative d’un univers qui relève de la littérature fantastique. L’auteur élabore avec humour et distance une succession de tableaux insolites. Les animaux, en particulier, sont dotés d’un pouvoir mystérieux. Leur présence met à jour l’impuissance des humains à comprendre et à maîtriser le monde. On rejoint en cela l’univers fantasque de Boulgakov mettant en scène dans Le Maître et Marguerite un monde régenté par le diable qui, pour tromper les humains, prend la forme d’un chat. Il s’agit pour les deux auteurs d’objectiver la violence d’une société soumise à des interdits forts. Même si, contrairement à Boulgakov, M. Elizarov n’a pas été censuré, l’écriture répond à une forme d’oppression du monde contemporain.

Ce n’est pas l’esprit mais le corps qui souffre de transformations, de mutilations, qu’elles soient brutales ou lentes. « Sur une rive d’étang parsemée de laîche, Larissa Vassilievna s’assit pour prendre un peu de repos. Elle se débarrassa de ses vêtements pour nettoyer le sang, soulager aussi ses démangeaisons. Sur sa peau s’étaient formés des plis qui lorsqu’elle essayait de les retendre se déchiraient, la plaie dénudant l’os. Allant se pencher au-dessus de l’onde, Larissa Vassilievna vit à la place de son reflet celui, terrifiant, d’un vieillard barbichu. » Le corps vieillit, s’abîme, se décompose sous l’effet de la maladie, d’un dérèglement des lois physiologiques – comme celui qui permet de ne plus sentir la douleur physique, ce qui occasionne des situations cocasses – ou d’un maléfice. Les personnages assistent, désemparés, à leur dégradation ou métamorphose irréversible. À travers le sacrifice des corps, c’est la misère de la Russie provinciale – vétusté des lieux et des habitations – et l’oppression des lois qui régissent la société qui sont défiées. L’inquiétude change d’objet et ouvre la porte à l’inventivité.

Certains personnages sont dotés de pouvoirs surnaturels dont ils abusent. Ils s’immiscent dans le corps ou la vie des êtres, par un rêve, un appel téléphonique, une lettre s’écrivant à mesure qu’on la lit et ont une emprise sur les innocents dont l’esprit rationnel est frappé d’impuissance. Dans ces nouvelles, on rencontre une oreille vivante, des êtres vidés de leurs organes ou mutilés, des femmes mises à l’épreuve par la jalousie de leur mari, et pourtant, le pendant de la monstruosité n’est pas la compassion mais la poésie. M. Elizarov fait de la monstruosité une merveille. Ainsi le docteur malfaisant qui prend possession de ses malades s’échappe-t-il avec des corbeaux ou des corneilles: « La peau flasque glissa comme un gant. Du corps défunt sortit Borzov lui-même, docteur Syphilis, les moustaches ensanglantées. Rajustant les restes pourrissant de l’attachée de direction démantelée, Borzov siffla des oiseaux noirs, posa les bras sur eux et s’envola en leur compagnie. » M. Elizarov annule la violence du monde par une délicatesse et une sensibilité qui font vibrer son univers fantasmagorique et ses visions oniriques. Il matérialise sur l’écran de la conscience l’affrontement de forces occultes et sombres. Le plaisir d’écrire ce qui peut se tramer dans l’esprit du mal le conduit à une forme d’exubérance sans outrance. Ainsi la violence des situations n’est-elle pas une fin en soi mais a-t-elle une vertu cathartique.

La puissance évocatoire culmine dans la dernière histoire, « Humus », qui ressemble à un conte philosophique. Yvan Maximovitch, le narrateur, découvre qu’il peut devenir invisible en forêt en tenant à la main un champignon et que sa matière fécale a une propriété régénérative pour la végétation. Les animaux prennent la parole, le bruissement de la forêt délivre des signes: le narrateur découvre qu’il existe un monde pour lequel sa présence est indispensable tant son pouvoir de purification est grand. C’est alors qu’Yvan quitte la société des hommes pour devenir un esprit sylvestre. La chair est ainsi définitivement abolie au profit d’une liberté que l’esprit seul peut conquérir. Par la métempsycose, M. Elizarov ouvre de nouvelles perspectives littéraires. Le monde réel est évincé pour un monde parallèle, invisible et imaginaire, permettant aux âmes de se réincarner. Une mythologie personnelle portée par un renouvellement spontané des rêves donne à penser que M. Elizarov n’a pas fini de combler le vide que créent les sociétés modernes.    VR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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