Soumission de Michel Houellebecq

 

 

Soumission est une construction idéologique sans envergure, un roman sans souffle et sans ambition. M. Houellebecq réussit la gageure de décrire une contre-utopie morne, en donnant une cohérence interne à des représentations qui ne sont que des clichés. Nous devons admettre qu'il orchestre admirablement des propos extrêmement réducteurs, ce qui fait qu'il ne crée pas même un effet de vraisemblance à défaut de donner une vision juste du monde.
Ainsi, les êtres sont des « gens », et l'auteur associe à cette expression les généralités les plus banales: « Non, déprimé non, mais en un sens c'est pire, il y a toujours eu chez toi une espèce d'honnêteté anormale, une incapacité à ces compromis qui permettent aux gens, au bout du compte, de vivre. » ou « Je me tus méthodiquement : quand on se tait méthodiquement en les regardant droit dans les yeux, en leur donnant l'impression de boire leurs paroles, les gens parlent ». Ce procédé participe de cette tentative de créer un monde communément admis par tous. On est sensés hommes et femmes se retrouver dans ces affirmations, ces préjugés, comme dans cette image caricaturale de la vieillesse: « Je bénéficiais en somme pleinement de cette inégalité de base qui veut que le vieillissement chez l'homme n'altère que très lentement son potentiel érotique, alors que chez la femme l'effondrement se produit avec une brutalité stupéfiante, en quelques années, parfois en quelques mois. »
Après l'évocation de ce que sont « les gens », M. Houellebecq ou son narrateur, peu importe, ne résiste pas au besoin de nous dire de façon très didactique et très lourde comment sont « les hommes »: « Je ne pouvais, contrairement à elles, m'en ouvrir à personne, car les conversations sur la vie intime ne font pas partie des sujets considérés comme admissibles dans la société des hommes: ils parleront de politique, de littérature, de marchés financiers ou de sports, conformément à leur nature; sur leur vie amoureuse ils garderont le silence, et cela jusqu'à leur dernier souffle. » On lit aussi: « L'amour chez l'homme n'est rien d'autre que la reconnaissance pour le plaisir donné, et jamais personne ne m'avait donné autant de plaisir que Myriam » ou « Comme sans doute la plupart des hommes, je sautai les chapitres consacrés aux devoirs religieux, aux piliers de l'islam et au jeûne, pour en arriver directement au chapitre VII : « Pourquoi la polygamie? ».
Avec de tels principes, qu'on multiplie à l'envi, aucune perspective ne s'ouvre jamais. Les assertions systématiques créent un discours monotone et aseptisé. L'effet est d'autant plus pesant qu'il est prévisible. Comment espérer qu'il se passe quelque chose dans une élaboration narrative aussi élémentaire et codifiée?

En dressant un tableau très simplifié de ce que sont les hommes, l'auteur peut donner de son narrateur l'éternelle image du dépressif ennuyeux (à croire qu'il n'est pas à la portée de M. Houellebecq d'écrire autre chose que la mise en scène du même personnage dans des situations différentes), ne connaissant des heures de gloire que par quelques actes sexuels (on connaît son écriture) et des lectures approfondies dont celles de Huysmans (les fiches de Wikipédia sont ressorties, on connaît aussi).
L'oeuvre est sans souffle, puisque le narrateur y laisse bavarder une voix coupée de toute intériorité et donc de toute énergie vitale. Sans ce potentiel de vie intérieure, la seule possibilité qui s'offre à l'esprit est de construire une vision du monde purement idéologique.

Dans cet univers très simple, l'auteur imagine la montée d'un mouvement musulman modéré jusqu'à sa prise de pouvoir, démocratique. Là encore, on doit, dès le début, admettre des faits qui ne vont pas de soi. Ainsi l'ambiance est-elle donnée très rapidement. François, le narrateur, enseigne à l'université.
« Devant la porte de ma salle de cours - j'avais prévu ce jour-là de parler de Jean Lorrain - trois types d'une vingtaine d'années, deux Arabes et un Noir, bloquaient l'entrée, aujourd'hui ils n'étaient pas armés et avaient l'air plutôt calmes, il n'y avait rien de menaçant dans leur attitude, il n'empêche qu'ils obligeaient à traverser leur groupe pour entrer dans la salle, il me fallait intervenir. Je m'arrêtai en face d'eux : ils devaient certainement avoir pour consigne d'éviter les provocations, de traiter avec respect les enseignants de la fac, enfin je l'espérais. Pas de problème, monsieur, on est juste venus rendre visite à nos sœurs..., fit-il en désignant l'amphithéâtre d'un geste apaisant. En fait de sœurs il n'y avait que deux filles d'origine maghrébine, assises l'une à côté de l'autre, en haut et à gauche de l'amphi, vêtues d'une burqa noire, les yeux protégés par un grillage, enfin elles étaient largement irréprochables, me semblait-il. »
A ce stade du récit, il semble envisageable que des étudiantes voilées soient surveillées par « leurs frères », ce jour-là non armés, comme s'il était à l'ordinaire admis qu'ils puissent l'être. Qu'est-ce qui justifie ce climat de crainte et de consentement? L'ellipse ne permet pas l'adhésion du lecteur. Rien n'est crédible dans ce monde gouverné par une gauche qui cohabite avec les mouvements salafistes. Si seulement Soumission avait été une fresque historique visionnaire, convaincante et donc inquiétante, une remise en cause aurait été possible dans notre rapport à l'islam mais l'introduction de ce phénomène est tellement incongrue et furtive qu'on n'y croit pas. Rien ne le prépare.

Des mécanismes humains très élémentaires sont joués et rejoués tout au long du roman: les femmes sont toutes soumises et les hommes tous enclin à profiter de leur pouvoir et de leurs privilèges. Quand une fusillade a lieu, à cause des tensions entre maghrébins et population civile, l'indifférence collective est de mise. L'armée n'intervient pas. Dans une société d'êtres faibles et indifférents, tout est également envisageable. Aucune confrontation ne met en tension les faits.
Houellebecq aurait pu imaginer le pire, il a choisi une contre-utopie invraisemblable, qui ne provoque aucune remise en cause, qui ne crée aucun malaise. On finit par hausser les épaules quand on comprend où il veut en venir.
En effet, le déclin supposé de la France crée un terrain propice à la propagande de valeurs, comme la famille patriarcale et la soumission à un ordre supérieur qui serait Dieu. L'islam donne le cadre spirituel et familial. Il suffit de l'existence d'un parti pour l'imposer. La Fraternité musulmane mouvement islamiste dont on ne sait rien s'impose sans qu'on sache comment il a gagné les esprits. « Sur le modèle des partis musulmans à l'œuvre dans les pays arabes, modèle d'ailleurs antérieurement utilisé en France par le Parti communiste, l'action politique proprement dite était relayée par un réseau dense de mouvements de jeunesse, d'établissements culturels et d'associations caritatives. Dans un pays où la misère de masse continuait inéluctablement, année après année, à s'étendre, cette politique de maillage avait porté ses fruits, et permis à la Fraternité musulmane d'élargir son audience bien au-delà du cadre strictement confessionnel ». Là encore, le mirage fonctionne, mais non la force de persuasion. Le peuple se trouve pris dans un processus qui le dépasse, comme s'il était privé de toute capacité à penser, débattre et choisir. Nous avons le résultat, mais non le processus historique en cours. Le roman tient par la cohérence interne de principes défaillants : le catholicisme s'étant essoufflé, il n'a plus aucune autorité, la gauche par son « antiracisme » est prête à des concessions avec le leader Ben Abbes, la droite s'est affaiblie et Sarkozy a renoncé, Bayrou bêtement conciliant soutient volontiers Abbes, Marine Le Pen s'en sort mieux que les autres mais les partis font des alliances pour l'empêcher d'accéder au pouvoir. Chaque personnalité, chaque idéologie politique est réduite à un trait singulier, celui que l'auteur n'aime pas, le trait ayant un effet suffisamment négatif pour que le meilleur n'advienne jamais.

L'imposture spéculative la plus marquante concerne l'évolution du statut des femmes et de l'éducation nationale. Comment concevoir que celles-ci auraient voté pour un parti qui envisage « que la plupart des femmes, après l'école primaire, soient orientées vers des écoles d'éducation ménagère, et qu'elles se marient aussi vite que possible- une petite minorité poursuivant avant de se marier des études littéraires ou artistiques »? « Ce serait leur modèle de société idéal. Par ailleurs, tous les enseignants, sans exception, devront être musulmans. » La distance que Houellebecq installe avec son lecteur ne réside pas seulement dans l'incapacité à s'identifier à son personnage principal, mais aussi dans l'impossibilité d'admettre des schémas de pensée éloignés de nos représentations. Pour que les femmes cautionnent un tel régime, il faudrait vaincre plus d'une résistance. C'est aussi oublier que les responsables politiques ne disent plus grand chose de ce que sont les français et que la seule mise en tension possible tient dans ce décalage entre les idéologies politiques et les aspirations de chacun, qu'on tait mais qui existent.

Houellebecq échoue donc aussi dans sa tentative d'articuler quête de sens et société. En effet, il introduit dès le début l'idée que la foi serait une voie pour dépasser un regard désabusé sur le monde. De même que Huysmans trouve dans le catholicisme une transcendance ultime, François qui s'identifie volontiers à l'écrivain tente une expérience mystique par la vie monacale. Or, son indifférence complète rend cette tentative infructueuse.  « La fibre spirituelle était décidément presque inexistante en moi et c'était dommage parce que la vie monastique existait toujours, inchangée depuis des siècles, alors que les femmes pot-au-feu, où les trouver maintenant? ». L'homme, incapable de s'embraser, est coupé de toute vie intérieure, enfermé dans ses représentations erronées. La religion par sa douceur et son ouverture lui apparaît comme « féminine » et donc insupportable. « Nietzsche avait vu juste, avec son flair de vieille pétasse, le christianisme était au fond une religion féminine. ». C'est consommer l'échec de l'existence jusqu'à l'écoeurement. La métamorphose intérieure étant impossible, la quête de transcendance une grande illusion, la religion devient elle aussi un mouvement idéologique dont on peut se servir pour contraindre le peuple, et l'asservissement passe par la soumission des femmes, la seule qui permet une mutation profonde de la société.
La Fraternité musulmane au pouvoir, la polygamie se met en place. Et c'est là qu'on hausse les épaules et qu'on se dit: tout ça pour ça. La quête mystique est un écran de fumée, la littérature une belle diversion. L'objectif était bien de dominer les femmes, le narrateur déclarant: « Je ne sais pas, c'est peut-être vrai, je dois être une sorte de macho approximatif; en réalité je n'ai jamais été persuadé que ce soit une si bonne idée que les femmes puissent voter, suivre les mêmes études que les hommes, accéder aux mêmes professions, etc. Enfin on s'y est habitués, mais est-ce que c'est une bonne idée, au fond. »

La fin du roman multiplie les scènes dans lesquelles les enseignants à l'université prennent des épouses:
« J'attendais depuis deux à trois minutes lorsqu'une porte s'ouvrit sur la gauche et qu'une fille d'une. quinzaine d'années, vêtue d'un jean taille basse et d'un tee-shirt Hello Kitty, entra dans la pièce ; ses longs cheveux noirs flottaient librement sur ses épaules. En m'apercevant elle poussa un hurlement, tenta maladroitement de dissimuler son visage de ses mains et rebroussa chemin en courant. Au même instant Rediger fit son apparition sur le palier supérieur, et descendit l'escalier à ma rencontre. Il avait assisté à l'incident, et eut un geste résigné en me tendant la main.
« C'est Aïcha, ma nouvelle épouse. Elle va être très gênée, parce que vous n'auriez pas dû la voir sans voile.
Je suis vraiment désolé. »

A ce stade, on l'a deviné, le personnage va pouvoir lui aussi profiter de ce que lui offre le système pour choisir ses partenaires en fonction de leurs aptitudes sexuelles.

Soumission est un roman qui présente peu d'intérêt. Les personnes qui l'ont lu autour de moi n'ont pas même eu envie d'en discuter. Elles s'étaient médiocrement diverties et avaient envie de passer à autre chose. Mais alors, comment se fait-il que les médias aient parlé de Soumission avant même sa sortie en librairie? Comment M. Houellebecq a-t-il pu faire la une des journaux, comme s'il était réellement l'unique écrivain français digne d'intérêt? Comment accepter l'idée que nos voisins allemands par exemple le considèrent maintenant comme un grand romancier français?
Le succès de Houellebecq est intéressant car il ouvre un débat: il montre que les responsables de la vie culturelle française ont renoncé à défendre avec ardeur des auteurs de qualité. Quel crédit accorder à un système médiatique complaisant et très injuste envers ceux qui gardent une idée noble et forte de la littérature?        V.R.

 

 

 

 

 

 

 

4 pensées sur “Soumission de Michel Houellebecq”

  1. Thierry Radière dit :

    Pas du tout d'accord avec cette note. Soumission est un grand roman satirique, très bien écrit, qui offre entre autre des pages sublimes sur le petit monde universitaire et ces professeurs routiniers qui ne veulent surtout pas être dérangés dans leurs habitudes. On rit jaune en lisant ce livre. C'est un roman de politique fiction très bien vu. Il interroge sur les enjeux de notre société. C'est un livre qui dérange, forcément. Il ne dresse pas un tableau simplifié de ce que sont les hommes, mais dépeint un monde qui fait peur. C'est très bien vu, je trouve. Et puis il ne faut pas tomber dans l'illusion représentative: une mode bien française qui fausse à chaque fois l'approche critique. Les Allemands l'ont très bien compris. Il y a quelque chose de Meursault dans ce narrateur : dans ce désengagement face au monde.
    Voilà ce que je voulais dire. Soumission est pour moi le meilleur livre de M.H. En revanche je n'avais accroché au précédent, mais j'avais aussi adoré Particules élémentaires.

    • Valérie dit :

      Bonjour,
      Je ne chercherai pas à vous convaincre du contraire. En revanche, j'attire votre attention sur ce que vous dites là: « Et puis il ne faut pas tomber dans l'illusion représentative: une mode bien française qui fausse à chaque fois l'approche critique ». J'ignore de quelle mode vous parlez étant donné que la critique littéraire française est quasiment inexistante. Et si deux avis contradictoires peuvent s'affronter ici, c'est donc que nous respirons un peu. Avez-vous lu ou entendu un réel débat autour de l'oeuvre de Houellebecq? Nous avons une presse qui trouve normal de porter aux nues un auteur avant même de l'avoir lu, qui en parle sans même le lire, et la puissance médiatique est telle que ce n'est pas la substance de l'oeuvre qui a traversé les frontières mais un succès fabriqué, dans un contexte qui lui réussit: la montée de l'islam.
      Quant à Soumission, comme livre qui dérange, non. Un livre qui ne fait que désenchanter sans mettre en tension ses idéologies avec des aspirations plus fortes est un livre qui ne provoque rien. Houellebecq avait la possibilité de déranger. Quand nous portons un regard ainsi désabusé sur le monde, deux issues s'offrent à l'esprit: la voie mystique et l'amour. Ce qui aurait pu être dérangeant c'est que le narrateur connaisse une véritable échappée dans ces deux domaines et qu'il renonce quand même. Mais le potentiel spirituel et amoureux de l'auteur narrateur est à ce point vide qu'il ne créera jamais dans aucun de ses romans la moindre tension. Son écriture est malheureusement sans surprise.

  2. Cachou dit :

    Voilà un avis qui fait du bien. Je ne cesse de me demander pourquoi tous ces lecteurs, blogueurs ou critiques qui dédaignent des Nothomb, des Foenkinos ou des Beigbeder portent aux nues un Houellebecq qui n'est pas forcément plus pertinent, plus érudit ou plus subtil que les auteurs susmentionnés. Le succès de ce "professeur du désespoir" comme s'amuse à l'appeler Nancy Huston me dépasse et ça me rassure de voir enfin sortir une voix discordante de cette flopée d'éloges sans fin qui semblent ne faire que se répéter sans rien découvrir ou analyser...

  3. Valerie Rossignol dit :

    Merci Cachou. Il me semble que beaucoup de lecteurs étouffent dans ce climat mais peu osent le dire...

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