Simone Weil, Commentaires de textes pythagoriciens

 

Merci, Valérie, d’avoir lu les Commentaires de textes pythagoriciens si peu souvent cités et encore moins commentés, pourtant « un sommet de la pensée  de Simone Weil » selon Florence de Lussy. Avec Simone Weil, vous approfondissez votre belle méditation précédente, L’expérience du modelage. Vous donnez chair à ce texte, le cheminement de la pensée weilienne s’incarne dans la situation vécue en un lieu et un moment précis, par l’engagement de deux êtres dans un acte, comme vous l’écrivez, « plus grand qu’eux ». Vous accomplissez cela avec une simplicité, je suis tentée de dire une candeur, qui m’en impose et qui s’oppose à la relation conflictuelle quoique passionnelle, admirative, que j’entretiens avec l’œuvre de Simone Weil.

En effet, j’ai beaucoup bataillé avec ce texte qui semble, pour vous, couler de source au point que vous oubliez sa source — les Pythagoriciens—, que pour ma part, je ne suis pas certaine d’avoir captée… Texte austère mais génial qui inaugure un nouveau mode de connaissance lequel va de pair avec la critique du mode de connaissance actuel.

Par une autre voie que celles de Heidegger, Anders ou Bernanos, Simone Weil exécute une implacable critique de la science moderne qui a oublié ce qu’elle fut pour les anciens grecs au premier rang desquels les Pythagoriciens : une connaissance désintéressée. S’il est certain que les grecs ont connu l’algèbre des Babyloniens qui, 2000 ans avant notre ère, avaient des équations à coefficient numérique, il est probable, écrit-elle, qu’ils n’en ont pas voulu parce qu’ils ne voulaient pas des résultats, mais cherchaient la rigueur de la démonstration. Dans une conférence intitulée Simone Weil et la mathématique, prononcée à la B.N.F le 23 octobre 2009, le mathématicien Laurent Lafforgue précise ce que Simone Weil entend par « algèbre » : l’utilisation de techniques que l’on ne prend plus la peine de penser. Il souligne l’opposition entre l’algèbre et la géométrie à l’œuvre dans la pensée weilienne : la géométrie permet la contemplation des contradictions que l’algèbre résout par des signes sans véritablement les penser, alors que ces contradictions manifestent la nécessité laquelle est une invitation à obéir à une « raison surnaturelle ». Selon Simone Weil, les Pythagoriciens ont cherché et trouvé dans la géométrie des proportions non numériques, la rigueur de leur démonstration leur donnait la certitude qu’elles étaient la révélation de vérités divines. Leur mépris des résultats est le signe d’une intelligence animée par l’amour, en quête d’une véritable connaissance du monde à laquelle la science moderne a substitué la volonté de maîtrise du monde. La science, écrit Simone Weil, « est devenue un principe du mal » depuis la Renaissance, depuis que les choses divines de la connaissance, « par le refus de l’amour, prennent une efficacité diabolique ».

C’est la mathématicienne et pas seulement la philosophe, sœur de l’éminent mathématicien André Weil avec qui elle n’a jamais cessé de dialoguer, qui écrit ces Commentaires. Elle trouve dans la pensée pythagoricienne la notion essentielle d’harmonie, ou juste proportion, qui inclut, en mathématique, celle de médiation. Les Pythagoriciens ont appliqué cette notion à tous les domaines. Á leur suite — c’est là toute l’originalité de sa pensée —, Simone Weil démontre que leur démarche est non seulement encore possible mais toujours féconde, à rebours de la métaphysique classique qui a séparé philosophie et théologie, et de la métaphysique moderne qui a ensuite séparé la philosophie et la science. Par exemple, de même que les Pythagoriciens, qui définissaient l’harmonie comme une identité de rapports et unité des contraires, utilisaient cette notion dans d’autres domaines que la mathématique et la musique, elle l’utilise dans le champ de la théologie. Elle s’appuie sur leurs formules, « l’amitié est une égalité faite d’harmonie », ou « la pensée commune des pensants séparés » pour penser le dogme de la Trinité qui constitue, à ses yeux, la perfection de l’harmonie au sens pythagoricien puisqu’il implique le maximum de distance et le maximum d’unité entre les contraires. Si pour les Pythagoriciens Dieu est le un, principe créateur et ordonnateur, principe de limitation dans la création, dans la matière inerte qui est indétermination, il manque un point d’intersection entre Lui et la matière inerte. Le Christ, esclave cloué sur la Croix, devenu chose, est ce point d’intersection. Le moment de la Croix, moment de la perfection incompréhensible de l’amour, instaure le maximum de distance entre le Père et le Fils, la première et la deuxième Personne, et le maximum d’unité puisqu’Ils sont unis par la troisième Personne, l’Esprit Saint qui est Amour. Le Christ est à Dieu ce que l’homme est à Dieu, l’Esprit Saint est à l’union de Dieu et du Christ ce qu’Il est à l’union de Dieu et de l’homme. La formule pythagoricienne « l’amitié est une égalité faite d’harmonie » contient déjà ce juste rapport, moyenne géométrique portée au point suprême de perfection dans le dogme de la Trinité, laquelle perfection constitue une preuve ontologique pour l’intelligence, à condition qu’elle soit animée par l’amour.

Le principe de l’harmonie qui fonde la musique, la poésie et les arts, principe lui-même fondé dans et par la mathématique, s’effondre si l’intelligence n’est pas animée par l’amour : «  Si elle [la science] redevenait fidèle à son origine et à sa destination, la rigueur démonstrative serait à la charité dans la mathématique ce qu’est la technique musicale à la charité dans les mélodies grégoriennes. Il y a un plus haut degré de technique musicale dans le chant grégorien que dans Bach et Mozart eux-mêmes ; le chant grégorien est à la fois pure technique et pur amour, comme d’ailleurs tout grand art. Il doit en être exactement de même pour la science qui, comme l’art, n’est pas autre chose qu’un certain reflet de la beauté du monde. Il en était ainsi en Grèce. La rigueur démonstrative est la matière de l’art géométrique comme la pierre est la matière de la sculpture1 ».

Simone Weil considère que la pensée pythagoricienne prépare le christianisme : l’univers est le poème écrit par Dieu, « suprême poète », où tout est harmonie, juste proportion, où tout se compense, s’équilibre selon l’image de la balance. La pesanteur de la nécessité (le malheur, le mal) est compensée par la grâce dont la beauté du monde est l’une des voies de passage. Elle retrouve par elle-même, par sa propre pensée,sous une forme mathématique abstraite, le dogme chrétien de la Communion des Saints, alors qu’elle n’a probablement pas été initiée à ce dogme qu’elle n’a jamais mentionné, au grand regret de Cristina Campo2.

En revenant sur votre expérience de la création, Valérie, vous vous appropriez sa pensée et, comme je l’ai dit, vous l’incarnez. La limite qui crée un espace de liberté, instaure la distance nécessaire à la médiation de l’Amour, la terre qui est la matière de votre sculpture comme le langage est la matière de la poésie et la rigueur démonstrative, la matière de l’art géométrique, la fonction médiatrice de cette matière, vous les avez éprouvées. Vous avez expérimenté dans la création ce qu’elle nomme la « décréation », ce dont vous témoignez quand vous écrivez que « la création est un acte de dépossession », que « le don et l’abandon sont les conditions nécessaires à l’accomplissement de la rencontre ». Se « décréer » pour créer, c’est renoncer à son moi, consentir à n’être rien. Toutefois, ce que vous écrivez de la rencontre, «  c’est le regard d’amour qui se loge dans cet espace, qui permet aux deux de ne faire plus qu’un », ne s’accorde pas avec la conception weilienne de l’amour qui nourrit une telle défiance envers les illusions de l’amour humain qu’elle n’accepte pas, comme vous, qu’il puisse incarner l’amour divin.

Si la médiation suprême est celle de l’Amour, de l’Esprit Saint, il semble que Simone Weil Le confonde toujours avec l’amor fati stoïcien, un amour de la beauté du monde universel mais désincarné et que ce soit là, comme l’a perçu Cristina Campo, le point aveugle de sa pensée. Sa théorie du retrait de Dieu pour nous laisser libres de L’aimer semble exclure la possibilité d’un lien personnel, charnel, qui engage tout l’être, entre l’homme et Dieu. L’affirmation souvent réitérée que Dieu ne nous aime pas, qu’Il ne peut aimer que Lui seul, qu’aimer Dieu c’est livrer un passage à son amour à travers nous, renvoie à une forme d’amour impersonnel bien éloigné de l’amour agissant sur la chair qu’évoque Jean de la Croix. Cependant on peut se demander si à la fin du Prologue à La connaissance surnaturelle, écrit, comme ces Commentaires, en avril 1942, dans les mêmes circonstances tragiques du départ en exil, elle n’est pas tout près de découvrir un amour dégagé de l’emprise stoïcienne, comme si elle avait pressenti ce point aveugle : «  Je sais qu’il ne m’aime pas. Comment pourrait-il m’aimer ? Et pourtant au fond de moi quelque chose, un point de moi-même, ne peut pas s’empêcher de penser en tremblant de peur que peut-être, malgré tout, il m’aime3 ».

Simone Weil n’est pas allée au bout de l’abandon que vous évoquez, Valérie. Comme l’écrit Cristina Campo qui lut, traduisit, connut son œuvre dans ses plus profonds replis :

«  La voie de Simone Weil est une grande via negationis spirituelle et didactique. C’est-à-dire une œuvre, comme elle le disait elle-même, du malheur, de la vertu, de presque tout ce qui agit, Dieu mis à part, négativement. En construisant une forme creuse pareille au vide mystique dont parle Jean de la Croix : dans laquelle la grâce devrait nécessairement tomber, obéissant à la même loi que celle qui contraint l’air à se précipiter dans le vide pneumatique. […] Nous sommes, comme on le voit, dans la forme creuse. Ce qui devra remplir cette forme n’est que partiellement présent dans ce livre.Et il ne pourrait en être autrement si c’est la Forme formante — comme Simone Weil le sait mieux que quiconque — qui devra la remplir. Celle qui descendra infailliblement là où elle trouvera l’espace de l’abandon parfait. Et c’est justement l’abandon — qui suppose la simplicité, vertu ultime de l’intelligence — que nous trouverons moins que tout autre chose dans ce livre. L’opération de prophylaxie spirituelle pressentie par Simone Weil peut-être comme personne d’autre en ce siècle, elle ne put l’accomplir que de façon limitée sur elle-même. Il restait malgré tout à éliminer au plus profond d’elle-même ( qui les détestait) les sédiments séculaires de la philosophie des Lumières et de ses mythes.4 »

 Elisabeth Bart

 

 

1 Simone Weil, Commentaires de textes pythagoriciens in Œuvres, (Gallimard, coll. Quarto, 2008) p.605.

2 Cf. «  Le Père Perrin n’a-t-il jamais parlé à Simone Weil, ou comment lui en parla-t-il, du grand dogme de la Communion des Saints ? » Cristina Campo, Introduction à Attente de Dieu de Simone Weil in La noix d’or (Gallimard, Coll. L’Arpenteur, 2006) p. 203.

3 Prologue in Œuvres, op. cit., p. 807. Dans ce poème en prose, pour Simone Pétrement, le pronom « il » désigne Dieu qui vient chercher l’âme et ensuite se retire, l’abandonne, afin qu’elle puisse le chercher à son tour et l’aimer librement.

4 Cristina Campo, Introduction à Attente de Dieu de Simone Weil, op. cit., pp.192-93.

 

 

 

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