Silence d'un amour et Antichambre de Jean-Philippe Domecq

 

 

« La pudeur des amants, c'est l'inquiétude d'avancer la main et l'émotion de constater, chaque fois, que l'autre ne se dérobe pas, et même, même, qu'il avance pareillement la main, l'avance à sa façon... à sa façon. D'où ce tact qu'on a alors de ne pas trop s'en dire à soi-même: pour rester dans l'état de qui vive, pour rester fidèle à cette incertitude qui nous rend d'une écoute particulièrement aiguë à l'égard de l'être désiré, et qui pour le connaître, décuple nos facultés d'attention, qu'en dehors de ça nous laissons si souvent en jachère. Il est vrai qu'avec le temps, beaucoup perdent cet étonnement devant l'être aimé (étonnement alors que, dès qu'il nous avait plu, cet être nous avait paru tel qu'il était bel et bien: une femme dans la foule. Et même cela nous avait attiré. C'est plutôt drôle, d'ailleurs, pour peu qu'on se voie de l'oeil de l'univers, de cet oeil que l'homme a toujours à disposition en son crâne, assez drôle: deux insectes humains se passionnent l'un pour l'autre...) Les grands amants dont le temps n'émousse pas l'attention réciproque ont un secret, eux: ils n'oublient jamais la mort qui, d'un instant à l'autre... Cette pensée, lucidité, on gagne à la cultiver, chaque jour jusqu'à la la fin, dans le lit même, dans le lit surtout: jouir l'un de l'autre dans le vide univers, joie des sens multipliée par le sentiment du non-sens. »  J.-Ph. Domecq, Silence d'un amour

 

 

Il est assez rare qu'une écriture me bouleverse autant que celle de Silence d'un amour et finalement, je ne suis pas loin de ce que j'avais éprouvé à la lecture de La Chair: l'impression qu'une force insoupçonnable surgit des entrailles pour repousser les limites de l'humain. Je suis saisie par la capacité de J.-Ph. Domecq et de S. Rivron à fouiller la chair et à dire ce que la littérature n'a jamais réussi à dire: ce qui se passe quand la parole s'efface et laisse aux corps le soin d'unir les êtres, au-delà du concevable. « Les livres ne manquent certes pas qui disent comme les grands amants se rêvent d'emblée gisants et que l'amour entre leurs corps embrasse en riant la mort. Mais décrire cet amour qu'on dit en le faisant, ardente, patiente histoire, si crue, donc très mentale, et d'énigme banale, qui nous prend tout, nous absorbe dans le moment comme en rêve, cette poésie de la crudité quand elle est passionnée comment la cueillir à fleur de peau, à même les gestes, souffles et nerfs? Il faut qu'y fleure l'obscène, l'obscène qu'amplifie l'amour qu'il amplifie, et, devant ça, on dirait que les mots reculent ».
Qu'un homme soit hanté par la chair, soit, qu'il mette à l'épreuve les mots pour dire ce qui se passe très exactement lorsque la passion charnelle saisit un homme et une femme, soit, mais qu'il le fasse au point de rendre le reste inexistant, comme si tout avait été soufflé, c'est ce qui me fascine. L'homme et la femme sont dans un tel retranchement d'amour que tous les repères vacillent. Et c'est là le tour de force, ces écrivains en faisant exploser leur rage de vivre se défont de tous les conditionnements, de toutes les paresses intellectuelles, par la seule puissance du langage, qui exige qu'on cesse de se mentir et qu'on regarde les choses en face. La femme, explorée, fouillée jusqu'à l'épuisement, devient un puits d'amour sans fond. On retourne en elle, on y rentrerait en entier si c'était possible, comme si, matrice originelle, elle pouvait contenir cette dévotion pure.
Face à la surenchère des scènes crues, il n'y a aucune lecture pornographique possible. J-Ph. Domecq et S. Rivron réussissent là où C. Millet, M. Houellebecq échouent. Ils réussissent à dire la pudeur en dévoilant les gestes les plus obscènes, parce que l'amour charnel n'est pas un acte gratuit, mais le revers d'une quête (qu'elle soit spirituelle pour S. Rivron ou amoureuse pour J.-Ph. Domecq), un besoin de s'accrocher de toutes ses forces à l'existence. Il est la revanche de la vie sur un monde sclérosé et non comme ont voulu nous le faire croire certains auteurs contemporains, la victoire de la dépravation incarnée par des personnages qui jouissent jusqu'à l'écœurement de l'absence d'amour.

 

Daniel, l'amant, se réfugie dans le mutisme. Le monde dans lequel il vit l'a contraint à se taire. Il s'en retranche « constatant qu'il pourrait bien ne plus vivre s'il n'était plus sûr de se taire ». Il fait du silence, une arme de résistance. Se taire, c'est refuser le monde tel qu'il est et s'en protéger. C'est signifier son désespoir, rentré, lové au cœur d'une existence devenue impossible. « Ce sont de ces moments où l'on accepte enfin, où tout ce qui peut nous arriver on l'accepte d'avance et cela d'autant mieux qu'on n'a plus d'espoir. »
C'est de ce silence que l'auteur tire l'intensité de la relation amoureuse. Marianne accepte cet état. Elle se livre à un homme qu'elle ne connaît pas. Le silence scelle une entente tacite et permet une communion des corps qui se cherchent et se découvrent. « (…) tout en guettant des mots contre son oreille, elle était toujours aussi enchantée, fascinée par ce que leur avait donné le silence; elle mesurait tout ce qu'ils devaient à cela, à quel point ils avaient inventé leur amour à force de se refuser l'échange verbal et d'écouter tout ce qu'êtres humains peuvent se dire dès qu'ils ne tiennent plus à parler. » La loi du silence protège le langage sacré des corps. La quête de l'absolu trouve son point de résolution dans l'union entre l'homme et la femme. « Aussi, comme tout ce qui prend valeur sacrée entre homme et femme (le sacré de chacun, s'entend, le sacré que chacun s'invente avec un autre être et auprès duquel l'autre sacré – s'il existe – pèse peu finalement), ils n'osaient pas y toucher, peur de gâcher la chose ».
J.-Ph. Domecq, au détour d'une parenthèse, laisse un indice qui, si l'on prend le temps de lire, dévoile et met perspective tout ce qui a été fait en littérature en France, ces dernières décennies: quel auteur accorde un tant soit peu d'attention au sacré que chacun s'invente avec un autre être? Dire notre monde a conduit à un langage publicitaire d'une pauvreté qui m'a souvent étonnée. Les écrivains ont perdu l'aptitude d'approcher ce qui fait la valeur d'une relation, en pensant adopter une attitude libre, un regard affranchi de toute contrainte, ils ont éloigné l'homme de la femme, la femme de l'homme, et rendu vaine toute quête spirituelle.
A la fin du roman, le secret du silence est révélé par un jeu métonymique assez étonnant: il faut avoir lu Antichambre, l'histoire de Gabriel, si l'on veut comprendre ce qui s'est passé pour Daniel. Dans un angle mort du récit, nous avons cette fenêtre qui s'ouvre sur le passé du personnage. La cohérence interne du roman se dessine comme un palimpseste qui révèlerait à qui sait lire la vérité.
J.-Ph. Domecq fait dire à Gabriel: «  Mieux vaut aller mal, de nos jours, et ne pas aller si mal est pire qu'aller vraiment mal ». L'angoisse est un signe salvateur. Elle permet de quêter la vérité. Avec les détours qu'impose le questionnement psychanalytique de l'individu qui cherche à comprendre comment il en est arrivé à aller aussi mal, Gabriel découvre que le mal-être qui le ronge n'est pas seulement lié à son histoire individuelle. Le sentiment d'impuissance et d'isolement face à des comportements individualistes et conformistes s'immisce de façon insidieuse. « Comprendre... enfin disons: comprendre ce que j'étais resté sans comprendre, toute ma vie, tout ce que je n'ai jamais compris, ou disons ce qui m'entourait, ce qui s'infiltrait, eh bien, j'ai enfin compris comment ça s'infiltre. J'ai compris que le piège était dans l'ambiance, qu'il n'y a pas de piège en fait, il n'y a que l'ambiance et c'est ça le piège ». Gabriel subit comme beaucoup d'entre nous une fatigue chronique générée par l'inertie des autres, complices de toutes les facilités qu'offre le système. C'est « le piétinement, la foule en sandales de plage ». La léthargie est le langage du corps épuisé, vidé de tout espoir: comment un homme qui chercherait à construire une société meilleure pourrait-il vivre dans notre monde? Y a-t-il seulement une marge d'action réelle, pour instaurer plus de justice, pour vivre plus authentiquement ensemble? La question du suicide, comme aveu d'impuissance, nous amène à voir en face l'échec total du dessein politique, voué à servir les intérêts du capitalisme. L'histoire de Gabriel devenu Daniel dessine en creux la révolte d'un homme qui refuse de se résigner et de vivre égoïstement. « C'est que les hommes ne valaient pas la peine qu'on vive parmi eux. Voilà tout. Il n'y avait qu'une seule raison de quitter la vie, et cette raison c'était les hommes, le spectacle des hommes acharnés les uns contre les autres, prêts à tout, tant de petitesses et cruautés alors que pendant ce temps l'univers et la mort, la mort les attend et eux ? Passionnés par leur mêlée d'insectes, ne voyant que ça, ne voulant que ça, rageurs, aveugles – à vous fermer les yeux. A quoi bon, si les hommes sont ainsi... »
Le regard ironique du narrateur déclarant: « Et lui, ç'aurait pu être Gabriel, mais bon, appelons-le Daniel » crée le diptyque et pose les deux piliers de l'édifice romanesque. La jouissance par et pour l'être aimé est le revers du désespoir généré par la société matérialiste dans laquelle nous vivons. Quand la société déçoit, épuise, il reste ce qu'on ne peut enlever à chacun d'entre nous: la capacité à aimer au-delà des lois morales, de la bien-pensance. La femme devient un exutoire dans lequel l'amour fou est célébré comme le dernier refuge d'un homme qui a décidé de se taire pour dire non.               VR

 

 

 

 

 

 

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