L'oppression

L'oppression.

L'oppression a changé de visage. Elle se nourrit aujourd'hui de frustration.

L'opprimé a fustigé l'oppresseur et, rempli de haine ou de ressentiment, s'est mis à le montrer du doigt, pour dénoncer. Et comme il y a une multitude de raisons de se sentir opprimé et de se révolter, les appels à dire ont envahi l'esprit de l'opprimé, au point de faire de lui une boîte de Pandore mal fermée.

L'oppression a changé de visage. Je la trouve chez celui qui ne répond pas. Habitués que nous sommes à fustiger sans proposer, si l'on se permet de taper sur l'épaule de l'opprimé en lui disant: « Je suis globalement d'accord avec ton diagnostic et donc, qu'est-ce qu'on fait? », il nous regarde éberlué par le fait qu'on l'ait intercepté, parce qu'il n'en a pas vraiment l'habitude, qu'on ait osé utiliser un « on » qui implique une initiative collective et qu'on le mette dans une posture bien différente de la sienne qui consiste à ne pas se sentir concerné par le fait de trouver des solutions à ce qu'il dénonce, le système défaillant étant toujours très très loin de nous. Pourquoi en serions-nous responsables? C'est très intrusif pour un frustré opprimé de le mettre dans cette posture-là. Il peut vous en vouloir terriblement de découvrir après la frustration, le sentiment d'impuissance et d'isolement. Vous devenez alors vous-même un oppresseur, puisque vous éclairez cette source qui produit de façon intarissable, plaintes, lamentations, grincements de dents, mépris, fureur, spasmes et dégoût.

L'oppression a changé de visage. Je la trouve chez celles et ceux qui me disent être libres. Quelle belle notion que la liberté. Moi aussi, j'aime être libre. Je n'accepte pas qu'on me contraigne, qu'on me domine et qu'on me fasse faire ce que je ne veux pas faire. Ils vont rajouter : « Je suis libre et indépendant. » L'indépendance, c'est très beau. On élève nos enfants dans l'espoir qu'ils soient libres et indépendants. Et on s'aperçoit que liberté et indépendance de l'opprimé frustré sont en fait un terrible rapport de force en faveur de l'inertie. Au nom de la liberté et de l'indépendance, il est inconvenant d'attendre quoi que ce soit de qui que ce soit. Quand on nous dit: « Je suis libre. », il faut entendre: « Je suis individualiste. Je ne supporte plus la moindre contrariété, la moindre divergence de points de vue. Je ne tolère pas qu'on attende de moi et donc si tu te mets en travers de mon chemin, je vais te prouver à quel point je suis libre et indépendant. Je te raye de la carte de ma vie et l'affaire est réglée. » On pense alors qu'on ne veut surtout pas en arriver à une situation aussi extrême mais ça devient compliqué de s'adoucir pour se faire entendre et montrer qu'on ose avoir des attentes. Et il faut bien admettre qu'il n'y a dans l'opprimé frustré aucune envie de changer et aucune intention de donner quoi que ce soit.

L'oppression a changé de visage. Je la trouve aussi dans celles et ceux qui sont tellement opprimés et frustrés qu'aucun dialogue n'est possible. La conclusion arrive très vite: c'est la vie. Le degré d'inertie atteint son comble dans cette profonde résignation, proche de l'insensibilité. Là aussi, on devient oppresseurs puisque, conscients qu'il y a tant de choses qui ne vont pas, on souhaite faire réagir et discuter. Et par cette volonté de comprendre, on devient leur problème. Toujours par intrusion. On est trop. Trop exigeants, entiers, monolithiques, volontaires, déterminés... Votre capacité à vous affirmer les agresse. Quand les autres ont cette image de vous, il ne leur viendra jamais à l'esprit que vous vous sentez vous aussi opprimés, que votre soif d'émancipation vous ferait déplacer des montagnes, pour peu qu'on prenne le temps de parler.

Et il y en a quelques-uns qui, derrière le visage de la pudeur et de la discrétion, s'avèrent être de grands insoumis. Ils travaillent dans l'ombre mais ont décidé de se reconnaître et de se rencontrer. On perçoit alors le sentiment de fraternité qui désamorce toute frustration et qui nous remet en marche.
L'oppresseur est l'opprimé frustré qui a renoncé et qui préfère faire taire quiconque n'est pas un opprimé frustré comme lui.
Le libérateur est celui qui ne se détourne pas mais au contraire s'anime quand on énonce ces mots: « réciprocité », « engagement », « exigence » et « dialogue ».                                         VR

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