L'homme sans qualités de Robert Musil

 

A Laurent, Aux passeurs d'âmes,

 

Diotim réunit dans son salon les plus grands esprits de son temps, afin d'organiser l'anniversaire des soixante-dix ans de règne de l'empereur François-Joseph. Nous sommes au chapitre 71 de L'homme sans qualités. Dans ce chapitre, dont j'invite à lire un extrait, Robert Musil n'a-t-il pas anticipé, avec beaucoup d'humour, ce que peut donner la multiplication des grands esprits qui, s'ils sont regroupés et fondus en un même lieu, perdent tout pouvoir de rayonnement?

Le milieu littéraire français, relayé par maints canaux (officiels ou indépendants), me semble à cette image: la profusion des manifestations rend inaudible la valeur que les uns et les autres confèrent à la littérature.

On pourrait supposer que la variété et la coexistence de chacune de ces voix sont une richesse. Elles sont une noyade si elles ne s'inscrivent pas dans un mouvement qui en marque l'origine et l'avenir, si elles s'attachent davantage à la personne qu'aux aspirations, qui mériteraient d'être valorisées.

Le salon de Diotim est à l'image de la diffusion de l'information de notre société. Diotim, absorbée par les multiples voix qui s'élèvent, se sent prise de vertige. Abasourdie par tant de vérités, de propos aussi subtils les uns que les autres, et par conséquent contradictoires, elle perd toute faculté à sentir ce qui est juste. Profondément juste pour elle.

Musil nous amène à nous départir de l'influence sociale et de la vanité qu'elle suscite pour renouer avec l'atemporel, la poésie. Finalement, peut-être manque-t-il, dans cette réunion et dans notre société littéraire, quelques passeurs d'âmes.    VR
 
 
 
"On pouvait retirer tout de suite de cette première rencontre l'impression que le grand esprit perd toute assurance dès qu'il doit abandonner son nid d'aigle et se faire comprendre du commun. Les propos extraordinaires qui passaient au-dessus de la tête de Diotime comme des phénomènes célestes tant qu'elle se trouvait seule dans la conversation d'un Puissant, faisaient place, pour peu qu'un tiers survînt et que plusieurs propos entrassent alors en contradiction, à une douloureuse incapacité d'atteindre l'harmonie; et qui ne redoute pas de telles images pourrait songer à l'albatros se traînant sur le sol après avoir orgueilleusement volé. Mais, dès qu'on s'est familiarisé un peu avec ces choses, on les comprend aisément. La vie des grands esprits repose aujourd'hui sur ces mots: "A quoi bon?" Les grands esprits jouissent d'une profonde vénération, laquelle se manifeste de leur cinquantième à leur centième anniversaire ou lors du jubilé d'une Ecole d'agriculture qui teint à se parer de quelques docteurs honoris causa; mais aussi bien, chaque fois qu'il faut parler du patrimoine spirituel allemand. Nous avons eu de grands hommes dans notre histoire, et nous avons fait une institution nationale au même titre que l'armée et les prisons; du moment qu'on les a, il faut bien y fourrer quelqu'un. Avec l'automatisme propre à ces besoins sociaux, on choisit immanquablement celui qui vient à son tour, et on lui accorde les honneurs disponibles à ce moment-là. Mais cette vénération n'est pas tout à fait réelle; il s'y cache tout au fond la conviction assez générale que plus personne aujourd'hui ne la mérite vraiment, et quand la bouche s'ouvre, il est difficile de dire si c'est par enthousiasme, ou pour bâiller. Dire aujourd'hui d'un homme qu'il est génial, quand on ajoute à part soi qu'il n'y a plus de génies, cela fait songer au culte des morts ou à ces amours hystériques qui ne se donnent en spectacle que parce que tout sentiment réel leur fait défaut.

On comprend que cette situation ne soit pas agréable pour des esprits sensibles, et qu'ils cherchent chacun à sa manière à en sortir. De désespoir, les uns deviennent riches en apprenant à exploiter le besoin persistant, non seulement de grands esprits, mais encore de barbares, de romanciers brillants, de plantureux enfants de la nature, de maîtres des générations nouvelles; les autres portent sur la tête une couronne royale invisible qu'aucune circonstance ne peut leur faire enlever, et affirment avec une amère modestie qu'ils ne permettront de juger de la valeur de leurs oeuvres que dans trois ou dix siècles; mais tous considèrent comme l'horrible tragédie du peuple allemand que les esprits réellement grands ne puissent jamais devenir son patrimoine vivant, parce qu'ils ont trop d'avance sur leur époque.

Il faut néanmoins préciser que l'on a parlé jusqu'ici des artistes et des écrivains, car il y a dans les rapports de l'esprit avec le monde d'assez singulières différences. Tandis que l'artiste désire être admiré comme Goethe et Michel-Ange, comme Napoléon et Luther, il n'est presque plus personne aujourd'hui qui connaisse encore le nom de l'homme qui a donné à ses semblables l'inappréciable bienfait de la narcose, personne ne va chercher dans la vie de Gauss, de Maxwell ou d'Euler les traces d'une Madame de Stein, et il est bien peu de gens qui se soucient de savoir où Lavoisier et Cardan sont nés, où ils sont morts. On apprend au contraire comment leurs pensée et leurs découvertes ont été développées par les pensées et les découvertes d'autres personnalités non moins inintéressantes, et l'on ne cesse de se pencher sur leurs travaux qui survivent en d'autres, alors même que le feu bref de leur personne s'est depuis longtemps consumé. Au premier moment, on s'étonne de voir avec quelle netteté cette différence sépare l'une de l'autre deux sortes d'attitude humaine, mais les exemples contraires surgissent bientôt, et l'on comprend que c'est la plus naturelle des frontières. Une habitude familière nous enseigne que c'est la frontière qui sépare la personne du travail, la grandeur de l'homme de celle d'une cause, la culture du savoir, l'humanité de la nature. Le travail, le génie industrieux n'accroissent pas la grandeur morale, le fait d'avoir été « une homme sous la voûte du ciel », cette indestructible leçon de la vie qui ne se transmet qu'à travers des exemples: hommes politiques, héros, saints, ténors et même acteurs de cinéma. C'est cette grande puissance irrationnelle à laquelle le poète se sent lui aussi participer aussi longtemps qu'il croit en sa parole et prétend que parle en lui, selon les circonstances de sa vie, la voix de l'âme, du sang, du coeur, de la nation, de l'Europe ou de l'humanité. C'est ce Tout mystérieux dont il se sent l'instrument, tandis que les autres se bornent à fouiller le Tangible; et avant même que d'avoir pu la voir, il faut croire à cette vocation! Ce qui nous en assure est sans doute une voix de la vérité, mais ne demeure-t-il pas quelque chose d'étrange dans cette vérité? Là en effet où l'on s'attache moins à la personne qu'à la cause, il est remarquable qu'il se trouve toujours de nouvelles personnes pour embrasser la cause; au contraire , là où l'on estime la personne , on éprouve le sentiment qu'à une certaine altitude il n'y a plus personne à la hauteur, et que la vraie grandeur appartient au passé!

Il ne s'était réuni chez Diotime que des Touts, et c'était beaucoup à la fois. La poésie et la pensée qui sont aussi naturelles à l'homme que la nage au jeune canard, ils en avaient fait un métier, et il est vrai de dire qu'ils y excellaient plus que d'autres. Mais à quoi bon? Ce qu'ils faisaient était beau, était grand, était unique, mais tant d'unique créait une atmosphère de cimetière, exhalait le souffle de la caducité, sans véritable sens et sans véritable but, sans origine et sans avenir. D'innombrables souvenirs d'événements, des myriades d'oscillations intellectuelles entrecroisées étaient rassemblés dans ces têtes; comme les aiguilles d'un tapissier, elles piquaient dans un canevas qui s'étendait autour d'elles, devant elles et derrière elles sans couture et sans lisière, dessinant ici ou là un motif qui se répétait ailleurs, identique ou tout de même légèrement différent. Mais est-ce vraiment faire un bon usage de soi que de coudre cette petite pièce à l'habit de l'éternité?" Editions du Seuil (p. 405-408)

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