Les Démoniaques de Christophe Lartas

 

Article publié le 5 novembre 2019 dans Quinzaines.

 

Les éditions de L’Abat-Jour, qui s’intéressent à la littérature fantastique, publient un cinquième livre de Christophe Lartas : « Les Démoniaques & autres textes ».

 

L’ouvrage est composé de trois parties : un Livre premier, intitulé « Chimères et cauchemars », un interlude : « Les Démoniaques » et un Livre second : « Chemins vers rien ». Le Livre premier et le Livre second contiennent des textes courts, qui se suffisent à eux-mêmes. Tout s’articule autour des « Démoniaques ». L’unité de l’œuvre tient au déploiement de forces destructrices qui prennent leur source dans le fantastique, la remise en cause de notre société et une insatiable quête spirituelle.

« Chimères et cauchemars » met en scène un personnage seul, auquel le narrateur s’adresse par le tutoiement et qui se trouve confronté à des situations angoissantes. On le voit tantôt piégé par des scorpions ou des araignées (images de prédilection de l’auteur), par des poupées malfaisantes, tantôt emporté dans un chaos de fin du monde. Le héros jouit d’aptitudes surnaturelles : respirer sous l’eau « par la grâce de je ne sais quelle aberration physiologique ou physico-chimique » ; survivre des mois dans un tunnel creusé sous le sable ; subir l’épreuve du vide et de la chute, sans succomber : « Mais à cette heure, dans cette vacuité qu’anime uniquement ce que je croyais être le spectre solaire, ma chute dure encore. » Ce Livre premier donne au rêve toute sa puissance créatrice, mais il se teinte aussi d’une quête métaphysique. Par ses aventures, le personnage cherche à connaître la vérité, le sens ultime de l’existence. Au néant se mêlent des états de renaissance, des métamorphoses : « Me voici métamorphosé en dauphin genre Tursiops. Pleurant à chaudes larmes, je m’élance dans l’océan avec une vigueur proprement stupéfiante. » Le personnage cherche à connaître la source de toute chose, lorsqu’il parcourt l’univers et son espace-temps grâce à un astronef ou lorsque, dans une vie éternelle, il se trouve isolé dans une tour ouvrant à d’autres, qui ont toutes la particularité – pour son plus grand bonheur – de mettre à sa disposition les livres du monde entier.

 

Dans « Les Démoniaques », le registre fantastique s’estompe et laisse place à une condamnation féroce de notre société. Les démoniaques, ce sont les forces du mal qui nous conduisent gaiement à notre propre perte : ultralibéralisme, développement de la technicité au détriment de la nature, règne de la jouissance et de la consommation, suprématie de l’élite financière. Les cibles sont parfaitement circonscrites et, malgré la surenchère des propos, elles nous renvoient aux penchants les plus destructeurs de notre civilisation, à savoir la soif d’argent et l’hybris. L’ironie est cuisante, et la dénonciation ne connaît aucune demi-mesure. Elles agissent sur nous comme une puissante catharsis, révoltant les hommes civilisés que nous sommes, nous forçant à admettre que nous sommes en partie complices d’une société décadente. La littérature déploie ses vertus, puisque les mots désignent le mal. Ils miment le courant dévastateur par accumulation, surenchère, formules concises et efficaces, au point de toucher le point névralgique du corps malade : nous jubilons qu’une écriture puisse mettre au jour ce contre quoi nous sommes impuissants.

Le narrateur lui-même semble être l’unique résistant de ce monde dévoyé : « Les Démoniaques ont beau exercer leur empire (que cela soit de façon occulte ou publique) sur cette misérable planète depuis au moins cent mille ans, ils butent à ce jour contre l’irréductible obstacle que je suis. Et plût à Dieu que cela perdure ! Qu’ils ne se fassent par ailleurs aucune illusion. Même lorsqu’ils auront réussi à éradiquer la faune et la flore ; qu’ils auront réussi à transformer, selon leur noir dessein de domination absolue, des milliards d’êtres humains en esclaves polyaddictifs, en vagues de zombis réifiés et fanatisés (béats en apparence, dépressifs en réalité) ; même lorsqu’ils seront parvenus à bétonner la moindre parcelle de terrain herbeux, rocheux ou marécageux ; et seront parvenus pareillement à transformer – alchimie cacogénésiaque – l’eau des mers ou des océans en une ahurissante et abominable matière glaireuse, grumeleuse, saturée de spumescences putrides et de miasmes carcinogènes, je leur résisterai. Lisez la presse libertarienne ! nous commandent-ils. Épluchez de bout en bout les journaux néolibéraux ! Régalez-vous de nos magazines people ! Moyennant quoi, quand vos cerveaux seront formatés et abêtis au possible, conditionnés à l’extrême selon nos goûts et nos visées secrètes, nous vous plongerons dans l'étude des Chroniques de la Mère-Araignée ou de l’Épître de Môg-mog, des Actes de Mortog-ël ou du Alkhadraxkalhadrax… »

 

Et pourtant, l’auteur ne s’en tient pas à cette condamnation sans appel. Conscient qu’il risque de faire preuve de malhonnêteté intellectuelle, voire de s’engager dans une impasse philosophique en cédant à la volonté de remettre en cause le monde extérieur, sans jamais voir ses propres failles, il poursuit dans le Livre second son corps à corps avec les puissances démoniaques, en s’en prenant à ses propres illusions. En contrepoint à ce qui précède, « Chemins vers rien » se lit comme un livre de sagesse dont la question centrale serait : peut-on aimer la vie quand on déteste ce monde ? Par un retour sur ce qui se passe en soi, le narrateur se met dans l’obligation de se voir en face, de sonder son âme, condamnant ce qui l’a empêché d’écouter sa « voix intérieure », mettant à nu ses erreurs de jeunesse, ses lâchetés, ses manquements. L’exigence de vérité atteint ici son paroxysme. La voix du sage – « Efforce-toi de retrouver, ne fût-ce qu’en partie, cette inclination au mystère qui est le contrepoint sinon le soubassement de chaque enfance – et exclusivement à ce moment-là tu cesseras de creuser tunnel de bourbe sur tunnel de bourbe pour t’abreuver à nouveau à la lumière de toute chose » – alterne avec la voix de celui qui annihilerait volontiers le monde entier, tant il le hait.

Dans « Colloque », un dialogue imaginaire entre le Maître et un individu complaisant avec les forces du mal, Christophe Lartas s’appuie sur une dialectique dont les ressorts puisent dans son expérience personnelle afin de mettre à l’épreuve son orgueil et de dénoncer le risque d’entretenir chimères et illusions. Le ton du détracteur est parfois acerbe et drôle : « Maître des ravis de la crèche, ton “chemin” ne serait-il pas celui de l’Enfer, pavé de bonnes intentions ? » À quoi le Maître répond, sans s’émouvoir : « Dès lors, quels que soient les heurs et malheurs de ton existence, que tu la bénisses ou que tu la maudisses – et tu la maudiras bien davantage que tu ne la béniras, à la vérité –, demeurera toujours en toi une indéracinable égalité d’âme que consolideront, c’est clair comme le jour, une grande force et une grande joie intérieures. » L’auteur laisse apparaître des étages dans son état de conscience, desquels résulte une polyphonie créant tantôt des antagonismes, tantôt un clair-obscur, parfois un dépassement des souffrances humaines, comme si les forces du mal étaient progressivement jugulées et soumises. Et c’est ainsi que l’œuvre, par contrastes successifs, joue avec la ténèbre et la lumière, sans se soumettre complètement à l’une ni à l’autre.

L’écriture ravageuse de Christophe Lartas ouvre, avec ce nouveau volume, des horizons intérieurs inexplorés dans les ouvrages précédents. L’auteur orchestre à merveille haine et joie, dénonciation du monde et quête du meilleur de soi, songes et réalité, visions hallucinées et vérités assumées, donnant un souffle nouveau à un monde asphyxié.    VR

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