L'écrivain Sirieix de Richard Millet

à Laurent       

 

« Quel visage venait soudain de s’offrir dans une trop blanche nudité, inacceptable résurgence de nuits d’antan dans la lumière du matin? Les femmes ne nous dérobent-elles pas le jour et le monde comme autant d’arbres cachant une forêt profonde? Ne sont-elles pas cette impossible forêt? Je haussai les épaules. À ce moment le soleil perça et jeta aux vitres un or terni. Je frémissais; j’étais au bord des larmes mais, pour un empire, je n’aurais bougé: j’avais cessé de me mentir, d’évoquer fantômes et regrets pour embrasser (privilège de ceux dont nul n’a eu pitié et qui n’attendent pardon de personne, pensai-je avec complaisance) la pure et exclusive et secrète perspective de mon existence – tout entière vouée à la littérature. » C’est sur ce début prometteur que s’ouvre le récit d’enfance de Richard Millet, L’écrivain Sirieix, publié en 1992 chez Mercure de France. L’annonce programmatique est ambitieuse. Que le narrateur, Sirieix, voue son existence à la littérature donne au lecteur l’espoir qu’elle y sera défendue ou au moins honorée, que ses secrets, ses richesses y seront révélés. Quand l’engagement pour cette noble cause est soutenu par une écriture ample, imagée et élégante, on s’imagine qu’on va lire un récit poignant, profond. Et pourtant, rarement un style raffiné n’aura servi une conception aussi nauséabonde de l’existence.

On passe outre le fait que Sirieix dit être laid, « persuadé » de son « inutilité » et marginalisé par ses camarades d’école. Il vit quelques épisodes humiliants: un ouvrier défèque et se masturbe devant lui, un camarade s’essuie le derrière avec un de ses livres, une jeune paysanne lui demande de la regarder pisser, c’est son premier défi amoureux. On peut penser que regarder la vie par le prisme de la frustration est un point de vue comme un autre. Le désir est, dès le départ, perverti. Dès lors, le corps n’a rien à offrir si ce n’est des satisfactions de l’ordre de l’assouvissement.
   Le plus dérangeant est que le récit est ponctué de commentaires qui semblent relever d’une quête spirituelle et qui cachent en fait la misère humaine et le vide abyssal du narrateur : « Il se peut que, très jeune, j’aie regardé le monde moins pour ce qu’il a de beau (cette beauté, je le saurais bientôt, seuls les livres me la rendraient sensible, m’en donneraient la paisible nostalgie) que pour l’ordre, caché ou manifeste, qui le régit : ordre que je ne chercherais pas à mettre en cause, préférant sa légitimité séculaire et sa lente décomposition à toute transformation violente qui me fît renoncer aux valeurs dont je n’étais pourtant qu’un piètre héritier. » À ce stade du récit (chapitre III), nous sommes en mesure de penser que cet ordre va apparaître : s’agit-il des lois divines qui régissent la destinée humaine, des forces internes qui guident les comportements humains, des lois de la nature? Rien de cela. Il n’y a ni beauté, ni ordre, mais une absence de limite qui favorise les expériences les plus inhumaines. La spiritualité devient un cache-misère.

Richard Millet appartient à cette catégorie d’écrivains qui pensent être dégagés de toute responsabilité morale. Les mêmes s’insurgent contre « les cris d’orfraies des vertueux », « la bien-pensance », « la moraline », et ce n’est pas une façon de faire taire ceux qui ont la certitude d’avoir raison, les bourgeois ou hommes de gauche qui campent bêtement sur leurs principes, mais bien un mépris de tout jugement dès lors qu’il est moral.
   Quand on lit « l’ombre a autant de prix que la lumière », « il est des actes dont on ne peut décider s’ils sont justes ou mauvais – si même ils ne sont pas un singulier mélange d’innocence ou, encore, au-delà de toute morale, s’ils ne s’accomplissent pas dans l’espace incertain, voire inhumain, de leur exclusion réciproque » ou encore « L’injustifiable est-il le privilège des seuls enfants? Si j’étais un véritable écrivain, à ce moment de ma confession je revendiquerais, non seulement pour cette singulière journée de 1965, mais pour ma vie tout entière, le droit de ne pas justifier certaines actions autrement que par la plus ou moins grande intensité de l’ombre ou de la lumière, ou par la logique des songes. », on devine que le retour des commentaires et même de ce mot « innocence » sont autant de précautions visant à dédouaner l’auteur.

Que d’atermoiements pour ne pas avoir à nommer, à qualifier les actes d’un point de vue moral! En déclarant qu’on n’a pas à se justifier, on fuit les enjeux de l’existence et par là même ce qui fait qu’on se sent coupable ou innocent au regard de lois humaines ou divines. On est aux antipodes de l’univers de Dostoïevsky qui met en tension la tentation et la faute, le remords et la rédemption. L’auteur Sirieix est une illustration de la lâcheté la plus complète. Comme on ne doit rien à personne, comme on ne se doit rien à soi-même, tout est permis. Cela aboutit à la narration de faits humainement insupportables: des coups portés à une femme à qui Sirieix vient de faire l’amour : « Ana me regardait. Son visage serein et soumis, ses airs de petite femme sûre d’elle, ses phrases convenues me devinrent si insupportables que je ne pus m’empêcher de la gifler; et à la voir sangloter sans comprendre, trouvant dans la colère le courage de mon ignominie, je lui donnai plusieurs coups de poing: la pauvre fille resta sans connaissance. » et un coup fatal porté à un vagabond que Sirieix laisse mourir dans une totale indifférence : « Je le repoussai violemment. Il tomba; sa tête heurta avec un bruit étrange le rebord du trottoir, puis il roula entre deux voitures à l’arrêt. Je ne fis plus un geste, je riais doucement, écoutais, comme si rien ne s’était passé, le silence de la ville endormie et le bruit des branches que le gel faisait crisser. [] Je ne me sentais coupable de rien. Il m’arrivait de penser que ce pauvre bougre était mort. Non que je fusse la proie d’un remords déguisé, ou d’un accès de mélancolie ; j’étais heureux ; j’enviais presque ce sans-abri ; mon geste l’avait lié à moi d’une manière définitive et heureuse ; oui, j’étais heureux qu’il ait pu mourir si doucement dans cette nuit d’hiver. »
   Dès lors, on est en mesure de se demander non seulement ce que la littérature a pu apporter à un narrateur aussi retranché et indifférent si ce n’est une vie par procuration, mais aussi sur quoi reposent ses valeurs et ses aspirations. On lit bien ici et là, qu’il a l’esprit patriotique, qu’il rêve de gloire et d’héroïsme, mais on ne sait rien de ses attentes relationnelles. Le narrateur est comme une coquille vide. Il n’a aucune exigence si ce n’est celle qui consiste à réclamer le droit de vivre sans avoir à répondre de ses actes. Voilà la philosophie de Richard Millet : se comporter en salaud sans qu’aucune conscience n’éclaire ni n’entrave les gestes.

Loin du clair-obscur crépusculaire de Ph. Jaccottet, loin de la nuance, l’ombre et la lumière de Millet ont la couleur de l’indifférencié. Or, de l’indifférencié à l’insignifiance, il n’y a qu’un pas. L’écriture de Millet, loin d’être sincère, a les relents de la mort. Il ne s’agit pas d’humilité, d’honnêteté intellectuelle mais d’avilissement consenti. C’est me semble-t-il précisément ce que dénonce H. Arendt lorsqu’elle déclare qu’Eichmann est médiocre, ordinaire, banal, obéissant. Le narrateur de Millet, lui, n’obéit pas à une quelconque autorité, il suit la pente déclinante et, pour saper tout espoir d’une prise de conscience, il se dédouane définitivement en réaffirmant en fin de récit : « Je ne suis pas un être moral; je ne prise pas pour autant l’immoralisme. Il y a des ruisseaux et des pentes : l’eau est tantôt claire, tantôt trouble et bouillonnante, mais elle s’écoule: cela ne se discute pas. Ainsi, le mot sens n’a d’autre valeur pour moi que celle d’une plus ou moins grande inclination de pente. [] Je n’ai donc rien à me reprocher – pas même les moments où il apparaît que je fus abject. » Il est dès lors aisé de savoir ce qu’on a à penser d’un narrateur dont « nul n’a eu pitié », qui se complaît dans la posture de victime tout en assumant l'idée d'être un bourreau.       VR

1 réflexion sur « L'écrivain Sirieix de Richard Millet »

  1. Domecq dit :

    "Or, de l'indifférencié à l'insignifiance, il n'y a qu'un pas", écrivez-vous entre autres rappels de "vérité littéraire", dirait Blanchot. Millet rejoint en cela l'époque dans ce qu'elle a de plus indigent: le "bof de "beauf" littéraire qui ne veut se laisser prendre à aucune assertion de ce que lui-même pourtant refile en le disant tout en le niant dit, la stratégie de l'anguille poisseuse autrement dit, l'houellebecq. C'était bien la peine de prendre des grands airs.
    Jean-Philippe Domecq

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