Le jeu de la mélancolie

 

 

En avant sur le temps. Au fond du temps.

Quand on joue de la musique, le rythme intérieur est éprouvé, mis à l'épreuve. Les tempos, réguliers, métronomiques, sont comme les secondes qui s'égrènent. Et l'on se cale sur eux, qu'ils soient lents ou rapides. Quand on joue en avant du temps, on crée une accélération qui dénature légèrement la musique, la précipite. Quand on joue au fond du temps, on l'assoit. On lui donne son poids, son autorité. C'est ce que font PJ Harvey, Chokebore, Stina Nordenstam, Johnny Hodges avec Duke Ellington, Amy Winehouse.

Un acte de création fort repose sur cette aptitude qu'on a de descendre au fond de soi pour poser ce qu'on a à dire. L'écriture, de même, fait entendre une voix, profonde, au souffle long et régulier, ou une voix tendue, qui surjoue légèrement ce qu'elle a à dire et semble essoufflée.
J'aime lire un livre quand il me fait entendre la profondeur de l'espace d'où il est écrit. Grotte, église, chambre, nature, espace intérieur libéré du poids du monde, de la vitesse imposée par la vie quotidienne. Espace du temps intérieur ralenti ou accéléré mais toujours posé. L'art d'écrire repose sur cette maîtrise du débit, vitesse à laquelle les mots sortent et que l'on dompte comme l'on dompterait un pur-sang. Cette maîtrise est essentielle pour faire vibrer les mots. Elle rejoint le sentiment de gravité qui nous gagne quand la beauté se dévoile.
Jouer au fond du temps, c'est se charger de tout ce qui fait la densité de notre vie, et sentir cette densité au plus profond de l'âme pour qu'elle remonte à la surface et touche les autres.
L'acte créateur pose, dépose en nous, un objet qui se suffit à lui-même et n'a plus besoin de la main du créateur pour être senti.
Ce serait écrire comme Shawn Phillips (woman) joue et chante, avec la lenteur qui permettrait de se débarrasser de tout trait inutilement agressif, loin de toute précipitation, de toute excitation, toucher le fond du temps comme on touche le fond des mots, les dépouiller, les mettre à nu pour qu'ils montrent leur beauté essentielle. On confond parfois énergie et précipitation. L'énergie convoque la concentration et le calme, l'énervement la précipitation et la dispersion.
Plus que la gravité, c'est la mélancolie qu'on y entend. La mélancolie est la chair de la musique et des mots. Pour être incarnée, elle requiert force d'âme et tranquillité. Dans sa lancinante tristesse, elle charme. La mélancolie est sensuelle. Elle s'installe dans le rythme, l'habite. La mélancolie est toujours au fond du temps.

Cette assise de soi au fond de soi permet de vivre un moment exaltant, parce qu'il rend tangible une expérience spirituelle. L'expansion intérieure trouve son origine dans ces pulsations, ces vibrations basses qu'on sent à même la peau et dans l'oreille. Le déploiement, l'ascension de l'âme jouxtent et prolongent la curieuse sensation que l'existence est pleinement habitée. En apprenant à écouter et donc à jouer au fond du temps, la musique amène à se rapprocher de ce centre, qui, par simple vibration, résonance intérieure, indique ce qui est juste. La beauté et la mélancolie sont une traduction de cette justesse vécue. C'est sombre ou lumineux. Quand on y est, on éprouve la clarté et la précision de ce jeu. Alors seulement, nous habitons les sons, comme nous habitons les mots qui nous touchent.                             VR

3 réflexions sur « Le jeu de la mélancolie »

  1. demars dit :

    Très intéressant cette analyse de la mélancolie qui permet de relier beaucoup de choses. Je vais le relire. Il me semble que tu as réussi à dire des choses importantes, autour desquelles tu te situes dans toutes tes productions artistiques et littéraires.
    Merci,
    Bises

  2. Jacques Brou dit :

    L’écrire

    Il y a un art d’écrire. Même s’il semble que l’écrire aille de soi. Que rien ne soit simple comme d’écrire. Sinon peut-être de penser. Sinon d’écrire aisément ce que l’on pense clairement. Il y a un art d’écrire qui est un art de penser, n’en déplaise à ceux qui ne comptent pas la pensée au nombre des arts. N’en déplaise aux penseurs qui dans la pensée ne cherchent pas l’art mais la clarté. Cherchent la clarté plutôt que l’art et parfois au prix de l’art. Pour qui la pensée n’est pas un art mais une simple faculté. Qui aiment la pensée quand elle nous simplifie la vie et nous clarifie les idées. Qui aiment les idées claires et non pas cette mare qu’est parfois la pensée et avec laquelle seule l’écriture peut faire quelque chose. Il y a un art d’écrire, même s’il paraît qu’on apprend à écrire une fois pour toutes. Qu’on apprend puis qu’on sait, sans jamais désapprendre ni progresser. Il y a un art et un risque d’écrire, même si on pense souterrainement que l’écriture ne s’oublie pas plus que le vélo. Qu’elle soit sue. On croit parfois qu’une fois appris, tout soit à disposition dans l’art d’écrire. On s’imagine parfois qu’écrire soit le b-a ba de l’art et comme le plus facile de tous les arts. Et comme l’art de ceux qui n’en ont appris aucun. La disposition de ceux qui naissent sans disposition. On accorde qu’écrire sans doute soit fastidieux dans un monde où on ne lit plus guère, où lire ennuie (et surtout lire les textes écrits avec art), dans un monde où l’écrit n’ambitionne plus que d’informer, de narrer ou de réciter, dans un monde où on jette l’écrit sitôt dépouillé son message, on accorde tout ça mais on maintient que tout le monde sait écrire. Que tout le monde sait écrire comme il convient d’écrire désormais : sans trop d’art, sans cette affèterie, dit-on, et ce trouble qu’on avait pu chercher autrefois dans l’écrire. Sans cet art qui est comme un obstacle dans l’écrire. Sans l’art qui n’est plus que le déchet de l’écrit. On aime à penser qu’écrire soit la compétence minimum de qui a des compétences. Qu’écrire soit la moindre des compétences de qui prétend savoir. De qui est revenu des charmes troubles de l’écrire et ne se consacre plus qu’à sa fonction de messager. De qui domine les choses de la hauteur de ses savoirs minimes. Savoir écrire est la moindre des choses dans un monde où on ne lit plus, dit-on sans rire. Où on ne lit plus qu’avec force ennui et donc très vite, de préférence. Que pour tromper l’ennui et le prendre de vitesse. La plupart savent écrire, continue-t-on, et certains écrivent très bien, certains écrivent même si bien ! sans pourtant que cela nous éclaire le moins du monde sur ce que serait l’écrire. Certains excellent et se distinguent dans l’art commun à tous. Certains sont les meilleurs. On avance que le bien écrire est le signe sûr d’une bonne éducation, le signe de la très bonne éducation que ne reçoivent plus guère que ceux qui naissent bien. Tandis que ceux qui naissent où ils peuvent écrivent sans discernement, au petit bonheur la chance. Tandis que ceux qui naissent n’importe où savent écrire pour peu qu’ils aient appris. Pour peu qu’on ait pris la peine de leur apprendre. Au point que parfois on écrit comme on naît et comme on a appris à être. On dit d’untel qu’il écrit bien et d’un autre qu’il écrit mal et on prend un air entendu. L’air de qui sait, bien que nul ne sache dire en quoi consiste exactement le bien écrire. Bien qu’on ne connaisse que les fautes pour frapper d’indignité qui écrit et comme exclure de l’art d’écrire. Bien qu’on ne puisse pourtant avancer que c’est l’absence de faute qui fait le bien écrire. A moins d’entendre par faute tout ce qui fâche. A moins d’imaginer que l’écrire consiste dans l’évitement de tout ce qui fâche — comme une vie réussie, entend-on parfois, consisterait dans l’évitement de certains écueils répertoriés et prévisibles. Comme si vivre et écrire consistaient dans le trajet tranquille d’un point A à un point B. Comme si vivre et écrire suivaient des scénarios types. Comme si nos vies et nos livres étaient préscénarisés. Comme si bien écrire visait le sans faute. Visait le lissé et le policé et comme la perfection d’une langue dont on ne verrait rien à redire et qui parlerait toute seule et à tous. A laquelle on ne trouverait rien à répondre. Comme si on écrivait dans une langue programmable. Comme si bien écrire visait le plus petit commun dénominateur de ce que peut entendre chacun. Comme si l’écrire visait l’évidence et l’absence de tout ce qui souille et corrompt les règles sues. Comme si chaque faute nous en éloignait un peu plus. Eloignait de l’évidence inexplicable du bien écrire. Du consensus réunissant les suffrages en nombre. Agglomérant les lecteurs dans le grand lectorat majoritaire. Les agglutinant dans l’électorat massif et les dirigeant toujours plus vers les livres les plus lus. Les livres plébiscités demandant toujours plus de lecteurs pour exister. Comme si la transparence faisait le bien écrire. Comme si l’on ne pouvait plus toucher au monde tel qu’on aime à le voir. Tel qu’on aime à le savoir toujours égal. Tel qu’on l’attend, l’espère et le rêve. Comme si l’écrire ne devait couvrir ni la rumeur du monde ni sa musique. Et, pour tout dire, nous endormir. Comme si l’écrire devait faire taire qui le lit. Comme si le bien écrire nous coulait entre les doigts et nous tombait des mains. Comme s’il n’y avait plus rien à faire qu’aller se coucher, comme si l’écrire était le couloir du sommeil et les livres les antichambres de nos chambres. Comme si les livres étaient écrits sans tout le travail bruyant et sale de l’écrire. Sans les fautes et les taches. Sans le corps de qui écrit. Et comme s’il fallait aider le monde à dormir, lequel dort au fond si mal et finalement qu’avec le secours de psychotropes. N’accède plus que sur ordonnance au sommeil médicalisé. Un monde que son corps empêche de dormir. Qui fait mine de vouer un culte au corps mais qui ne demande en vérité qu’une chose : qu’on le soulage de son corps et de ses parasitages incessants. De ses cris inarticulés et de ses tremblements illisibles. De ses signes inscriptibles. Il y a un art d’écrire qui fait douter de tout ce qu’on a appris. Qui fait refaire à rebours tout le chemin parcouru. Qui fait revenir au point de départ. Au point d’incandescence. Au point où on ne savait ni écrire ni penser. Qui fait revenir à l’initiation. Qui nous initie. Qui nous réinitialise. Au point indéterminé. A l’intuition indistincte. Au balbutiement. Il y a un art d’écrire qui fait distinguer le trouble de l’écrire et du penser. Qui fait oublier de parler. Il y a une épreuve et une expérience de l’écrire. Et il peut y avoir une gravité de l’écrire où se joue tout l’être. Où se joue tout de l’être. Où l’être se joue même de la gravité. Où la gravité ne se prive pas d’être légère s’il le faut. S’il lui plaît de s’éprouver légère. Voire inconséquente. Voire tout à fait irresponsable. Il y a parfois une gravité de l’écrire qui rend l’écriture à son irresponsabilité et à son innocence inviolable. Où l’être se débarrasse de tout ce qu’on lui met sur le dos. Se défait de tout ce qui le fait. De tout ce avec quoi on a cru le faire, le défaire puis le refaire. Il y a un point d’innocence. Il y a un moment où l’écrire ne se dirige plus vers aucun sens mais les fuit tous. Il y a une fuite de l’écrire hors des sens imposés et des langages prédisposés. Il y a un art d’écrire dont on ne peut disposer à sa guise et qui n’est pas celui de ceux qui détiennent le sens. Qui sont pris de l’envie de le dire à tous, à la masse de ceux qui n’ont rien à dire. A la masse de ceux qui ne disent rien, qui peut-être un jour se sont risqués à dire un mot, à avancer une idée mais qu’on a reçus de telle sorte qu’on leur a fait passer l’envie d’aller plus avant. On fait passer l’envie de dire à ceux qui s’imaginent qu’on peut tout dire, en particulier ce qui trouble le dire, en particulier ce dont on ne sait pas quoi penser. On fait taire ceux dont on juge qu’ils ne savent pas penser ou qu’ils s’y prennent mal. On fait vite passer l’envie d’écrire à ceux qui s’imaginent pouvoir écrire ce qu’ils ne peuvent pas même penser. On donne l’envie de se taire au plus grand nombre. On lui donne ce goût : celui de se taire longtemps, toute une vie s’il le faut, si les règles du bien dire l’exigent, si le veut l’intérêt du plus grand nombre. L’intérêt supérieur de la nation des taiseux. On donne comme un avant goût de terre dans la bouche à tous ceux qu’on fait taire. On enterre chaque jour un peu plus tous ceux à qui on inculque la règle du rien dire. On confond chaque jour un peu plus l’écrire et le rien dire. On forme l’art du bien rien dire. On cherche à tous prix à éviter l’expérience de l’écrire. On enseigne les techniques d’écriture en ignorant l’expérience de l’écrire. On ignore que la seule technique de l’écrire est l’expérience de soi. L’écoute de ses pulsations. Il y a un art d’écrire qui est un art de soi. Pour lequel on ne trouve aucun maître. Il n’y a pas de maître es écrire. Il y a un art d’écrire mais qu’aucun maître ne peut apprendre à aucun disciple. Longtemps, on suit l’enseignement d’un maître en écriture pour admettre finalement qu’il ne nous a rien appris. Que nous avons finalement à renoncer à tout ce que ce maître prétend nous avoir appris ou à tout ce que nous croyons avoir appris de lui. Nous avons à renier tout l’enseignement d’un maître si nous voulons finalement que l’apprentissage commence. Si nous voulons que l’apprentissage qui est un non-apprentissage commence.

  3. claire tencin dit :

    "Il y a un art d’écrire qui fait douter de tout ce qu’on a appris. Qui fait refaire à rebours tout le chemin parcouru. Qui fait revenir au point de départ."

    Je crois que ce pourrait être la définition de toute vision progressiste du Monde, de la politique entre autres, de la vie viscéralement retournée comme la terre dans un champ.

    Merci Jacques.

    Claire

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