Octobre 2015
En avant sur le temps. Au fond du temps.
Quand on joue de la musique, le rythme intérieur est éprouvé, mis à l’épreuve. Les tempos, réguliers, métronomiques, sont comme les secondes qui s’égrènent. Et l’on se cale sur eux, qu’ils soient lents ou rapides. Quand on joue en avant du temps, on crée une accélération qui dénature légèrement la musique, la précipite. Quand on joue au fond du temps, on l’assoit. On lui donne son poids, son autorité. C’est ce que font PJ Harvey, Chokebore, Stina Nordenstam, Johnny Hodges avec Duke Ellington, Amy Winehouse.
Un acte de création fort repose sur cette aptitude qu’on a de descendre au fond de soi pour poser ce qu’on a à dire. L’écriture, de même, fait entendre une voix, profonde, au souffle long et régulier, ou une voix tendue, qui surjoue légèrement ce qu’elle a à dire et semble essoufflée.
J’aime lire un livre quand il me fait entendre la profondeur de l’espace d’où il est écrit. Grotte, église, chambre, nature, espace intérieur libéré du poids du monde, de la vitesse imposée par la vie quotidienne. Espace du temps intérieur ralenti ou accéléré mais toujours posé. L’art d’écrire repose sur cette maîtrise du débit, vitesse à laquelle les mots sortent et que l’on dompte comme l’on dompterait un pur-sang. Cette maîtrise est essentielle pour faire vibrer les mots. Elle rejoint le sentiment de gravité qui nous gagne quand la beauté se dévoile.
Jouer au fond du temps, c’est se charger de tout ce qui fait la densité de notre vie, et sentir cette densité au plus profond de l’âme pour qu’elle remonte à la surface et touche les autres.
L’acte créateur pose, dépose en nous, un objet qui se suffit à lui-même et n’a plus besoin de la main du créateur pour être senti.
Ce serait écrire comme Shawn Phillips (woman) joue et chante, avec la lenteur qui permettrait de se débarrasser de tout trait inutilement agressif, loin de toute précipitation, de toute excitation, toucher le fond du temps comme on touche le fond des mots, les dépouiller, les mettre à nu pour qu’ils montrent leur beauté essentielle. On confond parfois énergie et précipitation. L’énergie convoque la concentration et le calme, l’énervement la précipitation et la dispersion.
Plus que la gravité, c’est la mélancolie qu’on y entend. La mélancolie est la chair de la musique et des mots. Pour être incarnée, elle requiert force d’âme et tranquillité. Dans sa lancinante tristesse, elle charme. La mélancolie est sensuelle. Elle s’installe dans le rythme, l’habite. La mélancolie est toujours au fond du temps.
Cette assise de soi au fond de soi permet de vivre un moment exaltant, parce qu’il rend tangible une expérience spirituelle. L’expansion intérieure trouve son origine dans ces pulsations, ces vibrations basses qu’on sent à même la peau et dans l’oreille. Le déploiement, l’ascension de l’âme jouxtent et prolongent la curieuse sensation que l’existence est pleinement habitée. En apprenant à écouter et donc à jouer au fond du temps, la musique amène à se rapprocher de ce centre, qui, par simple vibration, résonance intérieure, indique ce qui est juste. La beauté et la mélancolie sont une traduction de cette justesse vécue. C’est sombre ou lumineux. Quand on y est, on éprouve la clarté et la précision de ce jeu. Alors seulement, nous habitons les sons, comme nous habitons les mots qui nous touchent. VR
Très intéressant cette analyse de la mélancolie qui permet de relier beaucoup de choses. Je vais le relire. Il me semble que tu as réussi à dire des choses importantes, autour desquelles tu te situes dans toutes tes productions artistiques et littéraires.
Merci,
Bises