Une crise sanitaire ?

 

 

Par Serge Rivron

 

Appel aux sacrifiés

 

 

Le laïus qui trame l'essentiel des débats et commentaires pérorés dans l'actualité depuis l'invention de la pandémie au covid-19 est aussi massif qu'interminable. Du point de vue discursif, c'est une sorte de chef-d'œuvre, et l'on aurait grand tort de ne pas apprécier cet objet compact, répétitif et qui s'auto-alimente de la peur et des angoisses, dont la logique informative voudrait plutôt qu'il les apaise ou cherche à les apaiser. Comme un véritable trou noir de la cosmogonie mentale de ce début de 21e siècle, il aspire à lui, tel un roman de Houellebecq, tout ce qui passe à sa portée, que ce soit de la pensée, de la science, des humains, ou même des formules, noyant en son centre obscur tout ce qui n'est pas recyclable en menaces à l'adresse du quidam, ou en platitudes obligeantes vis-à-vis du gouvernement-qui-fait-ce-qu'il-peut et qu'on-critique-beaucoup-mais et qu'on-ne-voudrait-pas-être-à-sa-place – pour parler comme Jean-Michel Aphatie, livreur de poncifs comminatoires chez Médias-Soupes.

 

Il est peu de dire que cette péroraison fusille implacablement tout facteur d'espoir, et même toute espérance – cet élan intime qui nous est, pour vivre, aussi indispensable que le souffle. Ceux qui s'y adonnent ont même, en goguenards méphitiques qu'ils sont, forgé le mot rassuristes pour désigner, en les moquant, les rares médecins qui osent proposer à la maladie, en place de moralisme d'impuissance, des traitements plus actifs que patience et doliprane. Les rassuristes sont ainsi ceux qui rappellent l'évidence que le covid est une maladie, et qu'une maladie est ce qui dérégule un organisme vivant et le fait dysfonctionner jusqu'à la manifestation d'un ou plusieurs symptômes, et non la seule mesure d'une trace virale dans un génome, détectée par un test qui valide 30% de faux positifs. Cette dernière assertion, pour les pratiquants de la doxa médiatique, fait tomber les rassuristes dans le camp des complotistes, puisque toute tentative d'argumenter pour contester des mesures prônées par Le Haut Conseil Scientifique – ou un de ses synonymes orwelliens – est désormais la preuve d'une maladie mentale ou, au mieux, d'un jugement altéré par une idéologie obscurantiste. On n'a pas le droit de discuter la nécessité d'interdire les rassemblements sur la voie publique, ni celle du port du masque en forêt ou dans des rues quasi désertes. Quant à répercuter des informations pouvant discréditer des mesures gouvernementales, comme les actions en justice contre l'utilisation incorrecte et abusive des tests PCR[1] ou le point hebdomadaire du Professeur Raoult, sans parler, pour un scientifique, d'oser montrer des chiffres attestant de l'intérêt de l'hydroxychloroquine ou de l'ivermectine[2] contre le covid, médicaments pourtant utilisés dans le monde entier, ça vous expose à être accusé tout vif de tentative d'empoisonnement.

Rémi Prades

Dans ce contexte désolant – entre mensonges et anathèmes distribués à jet continu par les médias stipendiés et leurs journalistes corrompus – du conflit d'intérêts qui règne désormais à tous les échelons, comment ne pas s'apercevoir que notre tant invoquée démocratie n'est plus que d'apparat ? Quand le "quatrième pouvoir", consacré en juillet 1881 par la loi sur la liberté de la presse, est devenu à ce point inféodé au pouvoir régalien[3], quand ses rédactions sont "managées" au su et au vu de tous par des technocrates façonnés par Sciences-Po ou des diplômés d'HEC servis par les valets avides de notoriété et de promotion qu'ils forment et recrutent à volonté, on comprend qu'il soit difficile, voire impossible, à un quelconque discours libre de son estampille au formol de se faire jour.

 

Dans une récente interview[4], le Professeur Perronne martèle cette question : "Où sont les scientifiques, où sont les scientifiques aujourd'hui ?", faisant ainsi le constat de la lâcheté qui règne non seulement dans le milieu qu'il connaît, mais pointant aussi, plus largement, il me semble, celle qui règne dans la sphère des "sachants", de ceux qu'on appelle les intellectuels avec ce brin de révérence qui subsiste d'un temps révolu : scientifiques, philosophes, écrivains, comédiens, artistes de toute nature, qui furent longtemps la vigie archétypale des valeurs et moyens de la démocratie, parce qu'ils étaient les vulgarisateurs de leurs domaines de compétence et, par cela même, garants du partage du savoir – qui est le premier des pouvoirs. Force est de constater que ces intellectuels-là ont disparu en France depuis qu'au début des années Mitterrand, Jack Lang a parti-socialisé la culture, après une quinzaine d'années de normativisation universitaire. Force est de déplorer que les "intellectuels" qui ont façonné le monde occidental, se sont progressivement couchés, ou plutôt vendus depuis le début des années 1980, pour une bouchée de subventions et de passages télé, et l'on se demande où est passée la capacité de l'intelligence à limiter le pouvoir de la cupidité.Rémi Prades

Car ce qui fut longtemps leur parole, cette parole libre et indépendante, inventive et sacrale, manque cruellement. Elle manque aux quelques-uns, des scientifiques pour l'essentiel (et c'est bien naturel puisque la crise actuelle est dite sanitaire), véritables veilleurs, qui osent tout de même se lever pour dénoncer l'immensité du scandale des restrictions et contraintes dont la doxa infiniment ressasse la nécessité, en ne s'appuyant que sur le discours qu'elle a émis la veille et qui confère cette impression déstabilisante de chaos et d'incertitude. Elle manque à l'esprit, pour lui donner du courage, en nous rappelant que nous ne sommes pas seulement un agglomérat d'atomes menacés d'obsolescence et de mort, mais que nous vivons – et notre corps aussi – des interactions de nos semblables et du monde en nous. Elle manque à nos gouvernants, pour leur rappeler qu'ils ne sont pas là pour jouer avec les nerfs de leurs concitoyens avec des menaces d'enfermement, des fausses nouvelles et des litanies de chiffres, mais pour leur préserver un cadre rassurant, pour organiser une société d'hommes libres où chacun puisse construire pour les autres et pour soi. Elle manque, cette parole indomptable, pour nous rappeler que notre premier moteur est l'espérance et que notre premier devoir est d'espérer, et que nous ne nous tenons debout en ce début de 21e siècle que d'y avoir été invités par tous ceux qui ont espéré avant nous ; ceux qui ont aimé assez la vie pour nous concevoir malgré la perspective de la mort en chacun ; ceux aussi qui, parfois, souvent dans l'histoire, se sont sacrifiés pour que nous soit léguée par-dessus tout la liberté dont ils rêvaient.

 

Oui, cette parole manque. Que des brevetés "intellectuels d'aujourd'hui", tel Raphaël Enthoven dans une émission de télévision récente[5], puissent proférer ce genre d'abjection : "J'étais partisan d'une vaccination obligatoire, à partir du moment où celui qui considère que le vaccin est dangereux pour lui, vous ne pourrez jamais le convaincre du contraire, alors autant ne pas le laisser dangereux, ne pas le laisser en liberté avec son virus non vacciné.", sans déclencher d'autre réaction que l'acquiescement connivent de son hôte (Éric Naulleau, autre "intellectuel" d'aujourd'hui) en dit long sur la manière dont l'opinion est, par ceux qui devraient ouvrir son horizon, littéralement forgée pour aboyer avec la meute et finalement désespérer lorsque, comme en nos pandémiques heures, l'horizon est bouché par une chape de plomb d'interdits et de ruines.

Rémi Prades

"Les jeunes sont les véritables sacrifiés, dans cette crise", constatait un commentateur radio, juste après qu'on a appris la défenestration suicidaire d'un étudiant lyonnais, le 9 janvier dernier. J'ai immédiatement pensé que oui, en effet, les jeunes étaient plus sacrifiés encore que les restaurateurs, que les hôteliers, les barmen, les patrons de dancing et de salles de sport, les pisteurs, les moniteurs de ski, les comédiens, danseurs, chorégraphes, réalisateurs, même, les vendeurs de jouets, de vêtements, de chaussures, les routiers qui ne peuvent plus s'arrêter pour manger en compagnie et au chaud ni se laver, … Ça en fait, des sacrifiés, ça en fait des raisons de manifester sa colère, mais c'est interdit, et puis ce serait mettre en danger nos anciens, ça ne serait pas responsable, du moins on nous le dit et pas une voix ne s'élève parmi les philosophes, les auteurs, parmi les gens du show-business ni les députés, pas une voix ne s'élève pour déboucher l'horizon ! On se contente plutôt, bien vite et systématiquement, tel mon commentateur radio, de modérer le constat : "Enfin, "sacrifiés", il faut relativiser, il y a eu des époques où les sacrifices demandés étaient bien plus radicaux, bien plus difficiles…" Les points de suspension, qui dans sa voix tendaient à suggérer que les vraies guerres c'était bien pire, assertion que j'ai failli partager, m'ont au contraire fait réaliser que non, le sacrifice auquel on oblige en ce moment nos jeunes gens n'est absolument pas moindre que celui de les envoyer même à la boucherie de 1914, même en Indochine ou en Algérie, et il est à coup sûr pire que de les pousser à prendre le Maquis ou à rejoindre la France Libre en 1940 – parce qu'aujourd'hui, le sacrifice qu'on leur demande est totalement passif, sans justification de grandeur collective ni individuelle, sans aucun horizon hors celui, nombrilique et pas du tout altruiste, d'épargner des vies embaumées par la trouille et qu'on n'est même pas autorisé à embrasser, sous peine de les contaminer peut-être, alors que ce seul souci condamne ces vies à être déjà mortes de solitude dans leur illusoire et inutile santé.

Le sacrifice de leur jeunesse réclamé à ceux qui sont précisément nos jeunes, temps et désir, rêve et sang, est effectivement énorme et pas du tout en rapport avec le bénéfice que pourra jamais en retirer un seul hypothétique agonisant, parce qu'un sacrifice, comme le mot le proclame, doit être sacral et que le confinement sous peine d'amende ne l'est pas.

 

Il est temps de permettre une perspective politique à ces jeunes gens, et au-delà d'eux, à notre société toute entière. Mais imaginer encore, après tous les trafics qu'ont inventés nos gouvernants et leur technocratie, que nos élus futurs soient bien nos représentants et non ceux des mercantis qui les soudoient et qui ont acheté tous les moyens de la propagande (y compris la législation) ; imaginer que puissent sortir des urnes, en 2022 ou a fortiori à l'occasion des prochaines élections régionales, des chevaliers blancs à la place des habituels thuriféraires du pouvoir, me paraît un vœu insoucieux et collectivement morbide. Nos saigneurs ont aujourd'hui sur nous bien plus d'une longueur d'avance, et ce en partie grâce à la manière dont ils ont géré la crise sanitaire, uniquement à leur profit. En France mais aussi dans le reste des nations du G20 et de quelques autres, ils ont profité du SARS-CoV-2 pour écraser le réveil des peuples qui était en train d'advenir, et dont la révolte française des Gilets Jaunes avait été le détonateur. Ceux qui croient encore à la bonne foi de nos dirigeants ne devraient pas oublier cette vérité toute simple : s'ils étaient, autant qu'ils le répètent, soucieux de notre bonne santé, ils n'auraient pas découragé la prescription d'hydroxychloroquine puis organisé sa rupture de stock et maintenu son interdiction alors que tout démontre au pire son innocuité, au mieux son utilité dans le traitement du Covid-19. Ils s'empresseraient aussi de faire connaître et de recommander l'ivermectine, au lieu de tout miser sur les bienfaits de vaccins tellement novateurs que leurs effets secondaires n'ont pas été testés sur la durée, et qui ne seront probablement un bénéfice qu'aux plus de 75 ans, sans arrêter la transmission ni les variations d'un virus bien moins létal pour la population générale que ne l'est la rougeole pour les enfants de moins de cinq ans[6].

Rémi Prades

Annonçant la révolte des peuples du G20, les Gilets Jaunes avaient compris ce que la caste des intellectuels d'aujourd'hui et autres intermittents de la pensée subventionnée ne sont plus capables de concevoir : il faut passer outre la parade de cour qui sévit sur des plateaux TV et radio dévorés par la corruption et, même si c'est regrettable, ne plus compter sur les institutions désormais dévoyées de la 5e République, quand ses représentants qui ne sont plus les nôtres ont plié le genou devant la "gouvernance" mondialisée de la finance. Il faut peut-être même, comme Maurice Blanchot et Dionys Mascolo n'ont pas eu peur de le faire en 1960, appeler toutes les forces encore vives de notre pays à l'insoumission, en espérant qu'il se trouve en France encore au moins 121 leaders d'opinion capables de se faire l'écho militant d'un tel appel[7]. Il faut en tout cas n'avoir pas peur de s'opposer à la débâcle en cours et, sans se réfugier dans des interrogations séniles du genre "on sait ce qu'on a, on ne sait pas ce qu'on pourrait avoir", s'engager résolument dans la restauration du monde et l'invention de l'amour à venir.

SR

[1] https://reinfocovid.fr/science/test-pcr-justice/

[2] https://www.aimsib.org/2021/01/10/ivermectine-dans-la-covid-de-la-parole-aux-actes/

[3] Sur le sujet, on pourra relire Crépuscule, de Juan Branco, paru au plus fort de la crise des Gilets Jaunes en décembre 2018, notamment les pages 6 à 12 de cette version en téléchargement libre http://www.gillesclement.com/fichiers/_communique_02518_macron-et-son-crepuscule-3.pdf

[4] https://www.youtube.com/watch?v=K1bfbl-QD-U&feature=push-fr&attr_tag=7LgzWGJ_hqDjLeRe%3A6

[5] Z&N 13 janvier 2021

[6] https://www.unicef.fr/article/plus-de-140-000-deces-dans-le-monde-dus-la-rougeole-en-2018

[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/Manifeste_des_121

 



 

 

 

Par Jean-Philippe Domecq

 

S’adapter à quoi ?

 

 

 

Voici deux formules verbales qui confirment que l’insupportable d’aujourd’hui était dans la duperie d’hier, toujours.

En janvier 2019 paraît un livre de Barbara Stiegler au titre qui remet le présent en perspective : « Il faut s’adapter » -Sur un nouvel impératif politique [1]. Et le citoyen lisant cela de se dire : « je me disais bien… ».

Janvier 2020, le même citoyen, traversant la rue remarque, sur un panneau de travaux en cours, une affiche datant de la campagne présidentielle de 2017 :  Ensemble, nous réussirons !

Le slogan ne pouvait qu’être sous la photo et le nom d’Emmanuel Macron, évidemment, qui allait réussir, l’emporter vraiment, avec cette fringance arriviste que les médias plébiscitèrent, et ne pouvaient que plébisciter, puisqu’il leur promettait profits d’audience et de publicités en annonçant qu’il allait balayer les « vieux » partis. Surtout, de manière massivement subliminale, il offrait en spectacle l’arrivisme de réussite à l’état pur, puisqu’il avait trahi, avec une hypocrisie aveuglante, ceux à qui il devait d’exister, ceux qui l’avaient nommé, le président de la République François Hollande (en cela demi-habile s’il en fut, qui eut pour réussite exceptionnelle, lui, de faire perdre à la gauche tout ce qu’elle avait conquis de bas en haut des niveaux de responsabilités) et le premier ministre Manuel Valls. Autrement dit, tout en se présentant comme « neuf », Emmanuel Macron réalisa l’absolu du politicard sans vergogne dont les plus politicards des politiciens de la Vème République n’avaient jamais rêvé, même en leurs sinuosités les plus retorses. Le tout en promettant et répétant « la bienveillance », dont il ne fut évidemment plus le moindrement question le lendemain de sa prise de pouvoir, dont les premières mesures urgentes, idéologiquement des plus marquées, en commençant par l’habitat, l’allocation étudiante et les droits du travail, marquèrent un nouveau recul de la solidarité publique.

Cela est connu mais rappelé ici pour confirmer que la France a pris pour incarnation et surmoi politique le profil de la réussite libérale-ultra promue depuis la Révolution conservatrice qui avait conceptualisé le pouvoir peu avant Reagan et Thatcher à la fin des années 70 : réussir, réussir non pas contre tous, on n’en est tout de même plus là, mais sans tous. Tel fut le nouvel « horizon indépassable » du marché, passant par le chacun sans tous, il y a plus de… 40 ans. Ce nous fut vendu, comme désormais l’on dit hors commerce, pour dégager « le vieux monde ». C’est-à-dire les partis, c’est-à-dire la partition anthropologique droite-gauche qui a fondé toute démocratie, c’est-à-dire le mécanisme d’expression pacifique des conflits d’intérêts qu’a toujours nié l’antiparlementarisme d’extrême-droite. De fait et alors, quelle est donc la « nouvelle pensée », quelle était la proposition historique et bouleversante d’Emmanuel Macron lors de ce qui fut un coup de force certes démocratique mais très financé, en toute légalité capitaliste, mais très financé sans qu’on en parle ?

Souvenons-nous : avant que l’on mette des couches et des couches de commentaires sur les « en même temps » du ni gauche ni droite macronien, les voix autorisées, qui étaient censées faire preuve d’esprit critique via la liberté de la presse et de l’information, répétaient que la « mesure-phare » du programme, lui-même sorti un mois et deux jours avant le premier tour d’élection afin de rester dans cette « ambiguïté dont on ne sort jamais qu’à ses dépens » politiques selon le cardinal de Retz, était : la suppression de la taxe d’habitation. Vaste programme en effet, pour un système occidental qui se dit en « crise » depuis plus de trente ans, autrement dit en état normal de régression de la civilisation sociale pour une grande majorité de gens.

Le vrai est que le contrat politique proposé par le candidat Macron en 2017 annula le débat démocratique par sa dimension strictement managériale. Il y eut donc bien idéologie, ce qui n’est pas un crime puisque tout l’humain produit de la pensée pour arpenter les réalités qui passent dans et pour « le » réel ; mais une idéologie qui ne dit pas son nom est le conservatisme le plus… réussi. Car passé sous silence. Passant pour naturel. Passé sous les mots nouveaux de la fatalité qui, dans le discours de Bossuet, faisait de la Providence la clé de voûte du nécessarisme historique. Aujourd’hui c’est le marché et la théorie, ineffective, du Ruissellement. Macron n’est pas plus conservateur, il l’est mieux, et le mieux n’empêche sûrement pas le pire pour la peine. En ne proposant qu’une meilleure gestion de ce qui est, il renforce ce qui était, en proposant : il faut s’adapter.

S’adapter à la mondialisation, c’est ce qu’impliquait le slogan d’élection macronienne. S’adapter à l’économisme depuis les premières années du siècle précédent, ainsi que le démontre la généalogie idéologique qu’analyse Barbara Stiegler, étape par étape. Mais on ne dit pas, et on ne nous a toujours pas dit quoi que ce soit depuis que la mondialisation est planétaire et intégrée par tous les esprits, aucun discours politique ne dit à la Cité quelle mondialisation, vers quelle mondialisation. Il s’agit bien de s’adapter pour s’adapter. Négation même de la modélisation politique. De la politique, autrement dit. Cet « ancien monde », la politique.

Mais pendant ce temps le monde est là, les peuples le constatent, l’éprouvent, en font durement l’épreuve, tandis que leur action d’agents économiques s’adapte douloureusement à la plus grande rentabilité à laquelle se destinait ce système : la rentabilité financière, l’argent gagné par l’argent, crédits, monnaies, dettes des Etats qu’on a obligés à baisser leurs rentrées fiscales afin de libérer l’argent vers les placements sur l’argent plus que sur l’industrie qui devenait moins rentable à partir du moment où les démocraties européennes avaient permis au citoyen d’avoir voiture et télé et n’avoir plus qu’à en changer. Il en est résulté le glacis le plus horizontal de l’Histoire humaine, où la politique n’a plus eu qu’à s’adapter au besoin d’acheter et vendre, ici et ailleurs, partout ; il en est résulté un refoulé de tous autres besoins au moins aussi essentiels et que jusqu’ici l’humain n’avait apparemment pas eu l’immaturité de passer par pertes et profits, quoi que l’on pense des sens verticaux dont il crut bon de croiser notre concomitante horizontalité. Mieux vaut le Nada, ça laisse intacte la trouée qui nous tient, mieux vaut Rien que le Divertissement consommateur.

            Le détail de cette « adaptation » et de « ce qu’il faut faire » à la place [2], des penseurs et travaux le décrivent et le prospectent de par le monde comme en France. Mais ils sont bien moins mis en avant que ceux qui font taire ou regarder en arrière. Il est significatif qu’en France, depuis 1977, ceux que les porte-voix de ce que j’ai nommé la Médiacratie promeuvent et que l’on revoit partout, occultent la pression de pensée exprimée qui activerait la nécessaire et urgente transformation d’un monde qui depuis au moins trois décennies a perdu toute dynamique de mieux-être. L’écho qu’a le « Il faut s’adapter » de Barbara Stiegler est un signe, la pression de l’action sur et par le langage commence à percer. Le « Il faut s’adapter » se heurte à un endémique « on n’en peut ni veut plus ».  J.-Ph. D

 

 

[1] Editions Gallimard, coll. NRF essais.

[2] Pour concrétisation, je dois ici renvoyer à la première et à la dernière partie de La Monnaie du Temps – écrits politiques, coll. Agora, éd. Pocket, 2018.

 

Ecouter Barbara Stiegler

 

Photographies de Rémi Prades

 

2 thoughts on “Une crise sanitaire ?”

  1. Michelle Chappuis dit :

    Un bien fou de lire ces deux articles. Merci!

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