Laissez-moi de Marcelle Sauvageot

 

Laissez-moi est un court texte de Marcelle Sauvageot, écrit en 1930 (publié par les éditions Phébus en 2004). C'est par ailleurs le seul. L'auteure décède en 1934. La forme choisie est celle du journal intime mais elle relève aussi de l'épistolaire puisque la femme qui écrit s'adresse à son amant. Partie pour Tenay-Hauteville, au sanatorium qui doit la guérir de la tuberculose, elle répond à celui qui lui annonce qu'il va se marier.
Les émois amoureux sont retracés et soumis à une analyse psychologique ne laissant aucun répit à la femme éconduite. En creux, nous ne lisons pas l'échec amoureux mais l'itinéraire d'une jeune femme qui recherche dans l'amour un être à la hauteur de ses aspirations. Aussi, le texte littéraire dévoile-t-il à la fois l'illusion d'une relation destinée à se terminer et la force d'âme d'une femme qui, en cherchant à comprendre ce qui lui arrive, s'émancipe.

Peut-être fait-elle preuve de l'orgueil que manifeste tout amour entier et possessif quand elle écrit: « Tu m'amuses et j'ai envie de prendre un sourire moqueur. Mais qu'on ne dise pas que tu es un « joli cœur »; tes faiblesses sont à moi. Je les ai découvertes peu à peu en t'examinant sans trêve. Je souffre que tu aies ces travers, mais je ne voudrais pas que tu en changes. Je t'en parle quelquefois en souriant. Je ne voudrais pas te froisser, ni te donner des conseils. Je voudrais que tu saches ce que je sais; et j'aimerais qu'au lieu d'essayer de ne pas te montrer tel que tu es, tu me dévoiles toutes tes petites laideurs. Je les aimerais, car elles seraient à moi. Les autres ne les connaîtraient pas, et c'est par là que nous nous rejoindrons en dehors du monde. » Le désir d'être liée par un lien privilégié la fait passer outre les défauts et défaillances de l'être aimé. Attentive, discrète, elle atteint une connaissance complète et intime de l'autre permettant de l'englober, de le saisir entier. Un homme, en 1930, était-il prêt à se laisser sonder? N'allait-il pas rétorquer qu'il y allait de son honneur, de sa pudeur, et que, toute femme aimante qu'elle était, elle devait ne pas le dévoiler de la sorte?

Même si Marcelle Sauvageot est prête à accepter l'homme qu'elle aime tel qu'il est, le goût de la flatterie, le besoin qu'il a d'avoir une femme sinon soumise du moins docile placent le couple en situation d'échec. Leur relation, aussi forte soit-elle, est dénaturée par les limites qu'imposent les représentations transmises par la société et entérinées par un homme qui pense davantage à défendre ses intérêts qu'à repousser les limites de son expérience intérieure.
Et c'est ainsi qu'une mécanique impitoyable se met en place: on ne peut pas vouloir qu'une femme soit forte et indépendante et effacée. La force et l'indépendance d'une personnalité conduisent quiconque qui s'y frotte à être pris dans un courant puissant qui embarque au-delà de ce qu'on avait imaginé. Soit on accepte la violence de cette mise en mouvement, soit on veut dominer la situation, on lui préfère la fixité, la rigidité d'une relation dans laquelle l'altérité n'est en rien un élément perturbateur: « Oh! homme, tu veux toujours qu'on t'admire. Toi, tu ne juges pas, tu ne mesures pas la femme que tu aimes. Tu es là, tu la prends; tu saisis ton bonheur, elle semble ne plus s'appartenir, avoir perdu toute notion: tu es heureux. Elle t'a crié: je t'aime, et tu es satisfait. Tu n'es pas brutal; tu es doux, tu lui parles, tu t'inquiètes d'elle; tu la consoles par des mots tendres, tu la berces. Mais tu ne la juges pas, puisque tu lui demandes d'être heureuse par toi et de te dire qu'elle est heureuse par toi. Mais si tu t'aperçois que deux yeux te regardent, puis sourient, tu te révoltes. Tu as l'impression qu'on t'a « vu » et tu ne veux pas être vu: tu veux « être » seulement. Avec inquiétude, tu demandes « À quoi penses-tu? » »
Heureuse pensée d'une femme qui fait voler en éclats les contradictions d'une société patriarcale, qui fait des hommes des êtres définitivement soustraits à l'appréciation des femmes. Confisquer ainsi toute possibilité de jugement, de nuances dans le regard que l'on porte sur l'autre, c'est exiger un silence de l'être qui ne peut que l'isoler et en l'isolant le rendre étranger aux autres et à soi-même.
Le risque est grand et il ne cesse d'être entretenu: à défaut d'être taxée d'hystérique, une femme saura-t-elle dire, en toute tranquillité, ce qu'elle voit et ce qu'elle attend au plus profond d'elle-même?

Que devient une femme avec des aspirations hautes, une force intérieure inébranlable, dans une société où le mariage conduit à une situation systématique: c'est à la femme de convenir à l'homme qui l'a choisie, c'est à elle d'épouser ses humeurs, d'adapter son comportement afin qu'il ne se sente jamais dévoilé, mis à nu et jugé?
Marcel Sauvageaot cherche une voie marginale de réalisation de soi et par conséquent un terrain d'entente qu'aucun homme ne semble avoir expérimenté. Si maîtresse elle est, elle veut aussi assumer un rôle d'ami, de complice. Sa conception de l'amour est suffisamment noble pour faire de la femme l'égale de l'homme et par conséquent une personne susceptible d'être un confident, un appui. Or, pour suivre une femme sur ce terrain-là, il faut renoncer à l'idée que l'amour maintient l'autre dans une forme de dépendance car le raisonnement de l'homme est le suivant: si dépendance il y a, c'est d'elle à moi, et non de moi à elle. Il me faut une femme transparente, accommodante, heureuse par moi et silencieuse. « Il est curieux comme souvent un homme, au moment où il pense à s'unir avec la femme qu'il aime depuis longtemps, est obsédé de principes moraux et sociaux. Cette femme, il l'aimait parce qu'elle était forte, indépendante, riche d'idées personnelles; s'il songe à l'épouser, ses instincts de domination, d'amour-propre et sa préoccupation du « qu'en-dira-t-on » transforment la force en révolte, l'indépendance en orgueil et mauvais caractère, les idées personnelles en égoïsme et exigences. Il fait observer que la vie est faite de menus incidents journaliers auxquels il faut se plier et en vue desquels il faut se façonner une « mentalité » moyenne. Il est bon de préciser d'avance les rôles de chacun, car ce n'est plus l'heure de jouer aux enfants. L'homme sera à l'égard de sa femme respectueux, aimant; il dira d'une voix douce qu'il ne faut pas aller ici ou bien qu'il ne faut pas aller là, qu'il faut se tenir comme ceci et non comme cela, parce que c'est l'habitude de tout le monde; la femme dira « oui, mon chéri »; et quand elle sera avec ses amies, on l'entendra mêler sa voix au choeur universel qui répète orgueilleusement ces mots: « mon mari ». » Comment un autre type de relation pourrait-il naître quand le conditionnement masculin est aussi fort? Marcelle Sauvageot, aimante et insoumise, lucide quant à sa position féministe, va jusqu'à analyser les habitudes de langage révélatrices des mentalités: « Pourquoi me dites-vous: « Existe-t-il celui pour qui vous êtes faite? » On dit à une femme: « Celui pour qui vous êtes faite », et à un homme: « Celle qui est faite pour vous »; voit-on: « Celle pour qui vous êtes fait »? L'homme est: tout semble avoir été mis à sa disposition... même quelque part dans le monde une femme à sa convenance, dont l'union avec lui préexistait à sa naissance. Ces mots - « pour qui vous êtes faite » - enferment une adaptation obéissante et soumise dont dépendra le bonheur d'une femme. Chose étrange: la femme est faite pour l'homme et c'est à elle que le bonheur ira. L'homme ne peut-il avoir le bonheur, ou bien son bonheur est-il de sentir la souplesse consentante de celle qui est faite pour lui? »

On ne peut que saluer le travail de l'écriture qui permet l'éveil de l'esprit. La transformation du réel a lieu. Dès lors que la jeune femme écrit ces mots, elle ne peut plus se conforter dans une situation aliénante pour elle. L'écriture, en éclairant la situation de l'intérieur, ouvre le passage. Il suffit d'avancer encore un peu pour que la libération s'opère. L'amour ne peut amener un être à renoncer à toute transformation du vivant.
L'édifice qui faisait de la relation une aventure singulière et profonde s'effondre. Marcelle Sauvageot doit se contenter d'une amitié factice, conventionnelle ou s'échapper. Il faut se courber, faire rentrer la relation dans le petit espace que l'ami lui réserve ou s'y soustraire et se déployer, ailleurs. Car, pour que la relation puisse continuer avec la même intensité, il aurait fallu que le partenaire soit prêt à envisager les multiples facettes qu'elle aurait pu prendre. Or, l'amant n'a pas accès à cette inventivité.

Quand une femme est débordée par la force qui l'habite, il ne lui reste qu'à opter pour une solitude âpre mais à la hauteur de ses idées. Marcelle Sauvageot a un discours d'autant plus audacieux qu'elle amène une remise en cause du regard que les hommes portent sur eux-mêmes et sur les femmes alors même que son état amoureux la conduisait à une forme d'acceptation voire de résignation.
Si le renoncement est difficile, il finit par advenir. Et c'est ce qui fait la force de ce récit d'émancipation intérieure. L'écriture permet de se mettre en mouvement. Les douleurs les plus profondes étant décrites sans complaisance et sans afféterie, la métamorphose a lieu, permettant à la force intérieure de trouver une trajectoire suffisamment ample pour lui permettre de se déployer, loin de toute angoisse. Marcelle Sauvageot finit par exulter dans son écriture intime de l'indépendance et de l'exigence assumée. Le dernier regard posé sur l'amant l'atteste:

« 24 décembre 1930

Je savais que je recevrais une lettre de vous aujourd'hui, comme je sais que j'en recevrai une autre dans huit jours avec vos vœux de bonne année. J'ai fait une boule de cette lettre et l'ai mise dans la corbeille. J'éprouvai un grand soulagement.

Pourtant, je ne puis rien dire contre elle; je devrais vous écrire, vous remercier et affirmer mon amitié en réponse à la vôtre: je ne peux pas. Votre lettre est très belle; mon attitude paraîtra mesquine peut-être... mais aucune lettre ne pouvait me blesser davantage, aucune me faire réagir plus violemment pour m'éloigner de vous. Je ne vous écris pas, parce que je veux vous oublier. Chaque enveloppe revêtue de votre écriture serait, pour moi, une souffrance; chaque phrase que je devrais vous écrire, une lutte; je ne pourrais plus vous dire que des choses convenues et mon amour aurait mal au rappel du passé; je chercherais à connaître votre vie et j'aurais de la peine: je ne veux pas.

Je ne vous écris pas, parce que le déroulement que vous avez donné aux événements m'a froissée. Ce n'est pas votre mariage qui me paraît une injure. Je pensais que j'étais pour vous une amie plus intime qu'un homme, qu'une maîtresse, qu'une femme. Il me semblait que notre affection était assez rare pour qu'elle pût comporter un aveu complet et progressif de l'évolution d'un autre amour dans votre âme. Or vous avez agi comme tout le monde. Vous avez cherché mes défauts et n'avez plus parlé que d'eux; aviez-vous besoin de vous assurer que vous aviez raison de ne plus m'aimer? Et vous avez décidé votre mariage, et vous me l'avez appris; alors pour me dire cette nouvelle, vous avez oublié mes défauts pour vous souvenir de mes qualités, afin de me prier de continuer à vous aimer. Mais moi, vous savez bien, pour me l'avoir tant de fois répété au long des derniers mois écoulés, que je suis par nature, depuis toujours, foncièrement égoïste et que j'ai mauvais caractère: point n'est besoin que je me montre autre à vos yeux. Pour moi, uniquement pour moi, il vaut mieux que je casse net nos relations: vous ne pouvez plus rien m'apporter de ce que je désire en ce moment.

Et votre lettre de ce matin était tout à fait celle qu'il me fallait recevoir. J'avais des tendances à oublier le mal que je sentais; je voulais le « tourner »; mon amour imaginait des subterfuges pour se leurrer et se contenter, en fermant volontairement les yeux, de liens d'affection qui traînent après tout amour brisé. On attend encore une lettre; on espère dans une visite retrouver l'illusion d'autrefois; le cœur bat quand la porte s'ouvre; la poignée de main produit l'émotion du baiser ancien; on conserve soigneusement une rose apportée; un compliment banal paraît un regret. Puis l'enchantement s'en va, et l'on sait très bien que tout cela est faux. Ce sont des lianes souples qui s'agrippent, retiennent dans un passé évanoui et laissent sans force pour agir et vivre.

Si je ne vous aimais pas, je pourrais vous revoir; quand je ne vous aimerai plus, je vous reverrai peut-être; en ce moment je ne veux pas.

Je ne veux pas vos mots d'amour qui n'en sont plus. Je ne veux pas être bercée ce soir par votre voix câline parce que vous m'avez fait mal. Si on veut retenir un chat qu'on a blessé, il griffe et se sauve; n'essayez pas de me retenir.

Je n'aime pas vos consolations, je n'aime pas vos souhaits, je n'aime pas que vous m'imaginiez malheureuse et que des mots dans une lettre s'efforcent avec ardeur de prouver que vous connaissez mon mal et que vous vous sentez près de moi. J'ai souri de « votre affection »; devant mes yeux l'image de « Bébé » m'est apparue avec une expression de rage et de souffrance: c'était au temps où vous m'aimiez et où je vous avais dit que j'avais beaucoup d'affection pour vous. Vous me souhaitez d'être heureuse et je vous vois très bien me cherchant un mari, un amant pour me consoler.

Vous pensez que Noël sera triste pour moi et vous voudriez me bercer. Oh! non, je ne veux pas de vos caresses et Noël ne sera triste que si je le veux bien. J'ai froissé votre lettre et j'ai cru à une délivrance. J'ai, de ce geste, secoué vos caresses et l'enlisement dormeur du passé. Je me suis retrouver agressive, prête à regarder bravement la vie sans vous; elle est peut-être plus belle sans vous: elle est neuve... ce qui s'y inscrira sera toujours la même chose; ce ne sera pas meilleur... ce sera attendre encore. Mais qu'aurais-je près de vous à continuer les simulacres d'une vie qui s'est éteinte? Ce serait une religion sans foi; il me faut une autre foi: votre présence m'empêchait de la trouver. Je vais être gaie; vous n'aurez pas à me consoler. Noël! »

VR

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