La tentation de Pénélope de Belinda Cannone

 

La tentation de Pénélope  de Belinda Cannone (Stock, 2010) est un essai stimulant sur la féminité. La façon qu'a l'auteure d'ouvrir la voie est très juste, dans la mesure où, loin des combats féministes revanchards et violents, elle amène à échapper à des représentations aliénantes pour tous.

En voici deux extraits, suivis de réflexions que je me suis faites à la lecture de l'essai:

 

« Regrettable histoire, celle des femmes et de la politique. Il a fallu attendre les années récentes pour que soit clairement exposé le préjudice extravagant que les hommes de la Révolution française avaient porté aux femmes: alors que dans un vaste mouvement d'émancipation générale ils inventaient l'égalité pour tous et pour chacun, les révolutionnaires privèrent les femmes des droits politiques, les excluant de la démocratie naissante. La cause était assez importante pour que l'audacieuse Olympe de Gouges, qui réclamait pour les femmes le droit de monter à la tribune puisqu'elles avaient celui de monter à l'échafaud, fût guillotinée en novembre 1793. « Ce sexe, fulminait Olympe, autrefois méprisable et respecté, et depuis la révolution, respectable et méprisé »: La Révolution promut les notions formidablement émancipatrices de « neutre » et d' « universel », mais, sous la pression d'une résistance considérable autant qu'impensée, elle repoussa les femmes hors du champ politique. « La nature de leur sexe ne leur permet pas de voter », entendait-on couramment. De plus, on superposa la notion de citoyen à celle de « ménage », qui était l'unité civique et dont le mari était le chef, représentant femme et enfants. Rien d'étonnant alors si le droit de vote fut accordé aux femmes françaises si tardivement (1944). »

« Dans ma tentative de mettre à l'épreuve de la pensée mes représentations et mes croyances à propos des sexes, de les opposer à d'autres au nom de la valeur supérieure qu'est pour moi la liberté, j'ai constamment gardé présent à l'esprit le fait mystérieux que je me sente femme et si je peux librement combattre la plupart des injustices sociales qui accompagnent cet état, en revanche le désir et l'amour me contraignent: ils m'obligent à penser le rapport des sexes en tenant compte de ces mouvements intimes sur lesquels je n'ai guère de prise. Car rien d'aussi peu libre que mon désir à l'égard de son objet: je peux bien penser ce que je veux, celui qui suscite mon désir m'est imposé, de même que les formes de ce désir, du plus profond de moi-même. »

 

La domination subie par les femmes est probablement aussi liée à la force physique des hommes et à la possibilité de l'exercer sur quelqu'un de plus faible qu'eux.
Peut-être faudrait-il admettre que l'acte sexuel est l'événement qui révèle le plus notre vulnérabilité et qu'y introduire toute forme de violence, c'est détruire un précieux équilibre entre deux êtres. Les coups et le viol endommagent très profondément la santé mentale et physique de la victime. Il lui faut de nombreuses années pour reprendre confiance en elle, quand elle reprend confiance. A cela s'ajoutent les dégâts collatéraux: toute personne proche, que ce soit dans l'entourage immédiat ou dans la descendance qui hérite de cette expérience de la violence, aura à défaire les chaînes qui la rivent à la honte, à la culpabilité ou à la colère.
A l'inverse, le fait que les hommes puissent exercer ce pouvoir destructeur, sans en être (ou très rarement) les victimes les maintient dans un déni qui les empêche de reconnaître la puissance du mal qu'ils infligent ou qu'ils peuvent infliger s'ils perdent le contrôle. Et ce n'est pas l'héritage ancestral ni même culturel qui les amène à reconnaître ce qui se passe (quand on voit la complaisance de la justice française à cet égard, il y a de quoi être effaré). Dans le meilleur des cas, ils se le représentent: ils se l'imaginent mais sans l'éprouver dans leur chair ou dans leur mémoire.

Amener plus d'égalité, ce serait amener à prendre conscience de ce qu'est une violence subie, et cela soit en l'éprouvant réellement soi-même (ce que je ne souhaite à personne), soit en faisant l'effort de se mettre à la place de l'autre, en écoutant ce qu'il a à dire à ce sujet, sans esquive, sans tentative pour atténuer le témoignage.

Ensuite, on ne mesure pas assez l'idiotie de certaines féministes, qui, par une attitude revancharde, exercent exactement la même violence à l'égard des hommes que celle qu'ils ont pu infliger à l'égard des femmes. L'égalité réelle pour certaines se ferait aussi sur ce plan-là, du pouvoir à prendre et à exercer, ce qui est une impasse.

Par ailleurs, si on s'interroge sur la féminité, on remarque que l'on peut tout aussi bien s'interroger sur la masculinité mais aussi sur la virilité. Il y a là un angle mort qui mériterait une analyse approfondie. Si le terme « masculinité » est relativement neutre, ceux de « féminité » et de « virilité », ne le sont pas. Dans l'imaginaire collectif, est « féminine » une femme coquette, élégante, gracieuse et donc séduisante, voire séductrice. Est « viril » un homme fort, charismatique, séduisant, voire séducteur. Ces termes se complètent. Pour s'affranchir aussi de ces représentations, il faudrait vider sémantiquement ces mots pour leur donner un champ beaucoup plus vaste. La féminité est à la mesure de la masculinité et inversement: un espace ouvert, à investir, sans préjugés et sans réticence. Quant à la virilité, on s'aperçoit qu'elle représente un faisceau extrêmement réduit, et qui alimente à l'envi la tentation de dominer. Les couples sémantiques se créent d'eux-mêmes: virilité et autorité, virilité et puissance, virilité et affirmation de soi, comme si sans plus de virilité l'homme perdait tout pouvoir. Mais quel est le mot équivalent pour la femme? féminité et autorité, féminité et puissance, féminité et affirmation de soi, s'associent aussi, timidement. Il faut pour que la virilité continue à s'exercer une féminité toute en douceur et en effacement.

De même, on parle volontiers de ce qui est castrateur pour les hommes, et plus précisément, de femmes castratrices (mère, épouse, maîtresse) mais quand un homme domine, viole, qu'enlève-t-il à la femme? Evoque-t-on des femmes castrées? Quel serait le terme équivalent?

Lui dira: je l'ai pénétrée. Et nous, je l'ai ingéré. Il n'y a pas de passivité féminine pas plus qu'il n'y a de passivité masculine, si ce n'est celle que l'on veut bien éprouver le temps de la rencontre. VR

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