L'Art du Contemporain par J.-Ph. Domecq

 

 

 

« Affaire Koons » : la bonne question enfin posée ?, Jeff Koons : on ne peut qu’approuver et Le label « rebelle » sont des textes écrits par Jean-Philippe Domecq, qui, depuis les années 90, n'a cessé de dénoncer l'imposture de ce qu'il appelle « l'Art du Contemporain », réclamant un débat qu'on ne peut désormais plus refuser. Le premier texte a été publié dans Le Monde le 1er février 2018, le deuxième dans la revue Esprit en 2015 et dans l'épilogue de Comédie de la critique, le troisième dans l'épilogue de Comédie de la critique, ouvrage publié en 2015 et qui reprend ses trois essais sur l'art : Artistes sans art? (1994), Misère de l'art (1999) et Une nouvelle introduction à l'art du XXe siècle (2011).

 

 


« Affaire Koons » : la bonne question enfin posée ?

Tribune parue dans Le Monde daté du 1 février 2018

Le milieu de l’art contemporain n’aime rien tant que les œuvres propres à provoquer le tollé. De là à les choisir dans ce but, ce serait une vue complotiste des choses ; mais l’intuition y est, tant la ficelle est grosse comme les œuvres régulièrement sélectionnées pour la place publique.

Derniers exemples en date : en 2014, c’était Tree, de Paul McCarthy, un sex-toy présenté comme sapin de Noël, place Vendôme ; en 2015 à Versailles, l’élégante œuvre d’Anish Kapoor n’avait pas besoin qu’il la baptise finement « Vagin de la reine » pour souligner son complet irrespect des jardins dont il fallut bouleverser les soubassements pour l’installer. Et voici qu’en janvier 2018, c’est un bouquet de tulipes sculptées par Jeff Koons, star du financial art, qui suscite tribune et pétitions.

Pareille régularité dans la récurrence fait tourner le marché, à défaut de l’offre, mais finit par définir un classicisme qui, pour être provocateur, n’en reste pas moins classique et obsolète. Avec cette polémique-ci toutefois, il est possible qu’on en sorte, et que la seule et unique question qui méritait débat depuis le début de ce qu’on nomma voici trente ans « la querelle de l’art contemporain », soit enfin posée. A savoir : quelle est la portée esthétique de ces œuvres ? Sont-elles si intéressantes ?

Harry Bellet, dans Le Monde du 25 janvier, a souligné la question après avoir démonté les contradictions de la tribune de protestation parue dans Libération le 21 janvier. Quoi qu’on dise en effet, tout a été fait dans les règles administratives, financières et urbanistiques avec la Ville de Paris et son Musée d’art moderne pour cette cession du monument de Jeff Koons en hommage aux victimes des attentats du Bataclan.

Même le panorama, dont certains s’inquiètent, ne sera pas bouché sur l’esplanade du Palais de Tokyo où sera brandi le Bouquet de tulips, haut de 11,70 mètres et rutilant d’un chromatisme bien propre à nous redonner e moral, selon la délicate intention du sémillant Jeff Koons. Surtout, nombre de protestataires semblent avoir perdu la mémoire : pourquoi sont-ils si nombreux à avoir auparavant promu, cautionné, donc admiré tant d’œuvres de cette sorte ? Eh bien c’est là le point révélateur, et pour une fois intéressant, de l’actuelle polémique.

La critique d’art ne peut plus voiler de soi-disant second degré ce rococo tendance, mièvre et soufflé.

Pour que des experts se retournent contre ce dont ils furent responsables, c’est que quelque chose cette fois saute aux yeux et indispose. Le hiatus est trop grand entre l’horreur des attentats du 13 novembre 2015, et l’œuvre dont ils sont le prétexte. Par comparaison, celle-ci est démesurément faible, puérile même dans la joie compensatrice qu’elle entend dispenser. La critique d’art cette fois ne peut plus voiler de soi-disant second degré ce rococo tendance, mièvre et soufflé. Essoufflé ?… Sur le coup, les œuvres qui firent buzz et tollé depuis trente ans nous reviennent en mémoire.

C’était la même paresse d’invention formelle qu’érigeait le Pot doré, de Jean-Pierre Raynaud, qui trôna huit ans sur le parvis du Centre Pompidou ; de même, dans la Cour d’honneur du Palais-Royal, il n’était pas illégitime d’interroger l’intelligence plastique des colonnes rayées de Buren qui, pour renouveler ’art in situ, sont toujours moins fines que ce qui s’invente en arts décoratifs, par exemple. Mais, autant cette pauvreté d’innovation et d’enjeu « ne mangeait pas de pain » tant qu’il s’agissait de simples interventions d’artistes, autant la béance entre l'Histoire, tragique en novembre 2015, et les fleurs artificielles qui lui répondent, embarrasse même les consciences jusqu’alors satisfaites de peu.

Il est bon que des spécialistes de l’art contemporain protestent aussi contre ce qu’ils ont aimé ; on ne va pas pouvoir les accuser de faire partie des réfractaires qu’il y a en toute époque qui se scandalisent de l’art qui ouvre les sens et l’esprit. Cette fois est peut-être la bonne pour sortir enfin des amalgames, en vérité fort intéressés, qui firent passer pour « réactionnaire » le tri argumenté dans l’art contemporain. Réévaluer à la baisse certains artistes à la mode n’est somme toute que le libre exercice du jugement critique, sans lequel il n’est pas de vitalité artistique.

 

Au vu et au su de ce qu’elles étaient, formellement, intellectuellement, il y avait bel et bien lieu de critiquer certaines œuvres qui font tout le prestige de gens d’argent. Au lieu de quoi, l’analyse des œuvres à partir du langage choisi par l’artiste fut empêchée ; le débat n’eut d’inventif que les hors sujets multipliés pour l’éviter. Tantôt c’était qu’on n’avait pas compris le paradigme ; tantôt c’était qu’on jugeait en fonction d’une conception antérieure de l’art ; tantôt c’était qu’on prenait la suite des opposants à l’impressionnisme, au fauvisme, au cubisme, au surréalisme, etc. Or, l’Histoire ne se répétant jamais qu’en spirale, ce qui fascinera les générations futures ne sera pas qu’on a refusé les nouveautés du contemporain pris pour critère, mais sera qu’on les a encensées quelles qu’elles soient.

 

 

 

 

Textes parus dans l'épilogue de Comédie de la critique, Trente ans d'art contemporain, éditions Pocket, 2015

 

Jeff Koons : on ne peut qu’approuver

Il n’y eut pas un pli critique dans les articles et émissions présentant la rétrospective Jeff Koons qui vient de s’ouvrir au Centre Pompidou, et il n’y en aura aucun d’ici sa clôture le 27 avril 2015. C’est tout simplement impossible. Indicible, et vain ; on entend d’avance le discours qui s’empresserait de couvrir la libre appréciation de l’oeuvre. En veut-on une preuve ? Il n’y a que cela, il suffit de relire l’appareil critique déployé pour présenter, comme artiste majeur de notre temps, le créateur du Balloon Dog, du Balloon Flower, des Tulips, du Hanging Heart ou du Michael Jackson and Bubbles. Voici les arguments, d’abord contre-arguments :

- Il est l’artiste vivant le plus coté au monde. Pourquoi pas ? Le Bernin le fut. Mais, de nos jours, c’est problématique pour la doxa néo-avant-gardiste, qui stipule que l’art contemporain doit être provocateur, « dérangeant ». Dérangeant, comment le rester lorsqu’on est chouchou des grandes fortunes ? Celles-ci doivent être devenues soudain très éclairées et, comment dire cela… anti-conservatrices. François Pinault n’arborait-il pas le souriant Jeff à son bras lorsqu’il inaugura son Palazzio à Venise ?

- Objection : Koons n’a pas toujours été si coté. C’est vrai, courbes à l’appui. Il a mis un peu de temps. Fort peu. L’objection consiste donc à dire qu’un artiste très cher ne le fut pas dès le berceau de son œuvre.

- Oui, mais toutes ses oeuvres n’atteignent pas les chiffres de 21, puis 22,9, puis 33,6, puis 58,4 millions de dollars pièce. Pas toutes en effet. La nuance est, comment dire… de taille.

- Jeff Koons, sourire constant et affabilité bien huilée, eut le malheur d’être trader autrefois, ce qui ne fait pas tout à fait « genre » dans la mythologie de l’artiste perturbateur. Oui mais, petit trader fut Koons, qui le fut, qui plus est, pour financer ses matériaux précieux et novateurs, lesquels en jettent en effet « comme notre monde de consommation ». Cet artiste obligé de « faire trader » pour y arriver, c’est touchant pour Margot. Que l’historien seconde vite, inversant la charge avec ce détail érudit qui tombe à pic pour une rétrospective en France : Koons commença trader comme Gauguin courtier en Bourse… Filez l’analogie et vous tenez la ligne, historique.

- Avec son argent, Jeff Koons achète des chefs d’œuvre. Un Courbet par exemple. Ça prouve. Il est d’ailleurs connaisseur enthousiaste de Courbet, et de Duchamp. Manquerait plus qu’il parle de la Cicciolina. Jeff Koons n’est pas bête, mais gentil. Il gère pro son statut de star, ce qui a priori n’est pas un problème depuis le star-system artistique lancé par Andy Warhol. Mais là où celui-ci inventa la coolness d’ironie au strict premier degré, son épigone la joue fashion, entertainment. Ce bon chic promotionnel pourrait faire mauvais genre en logique de Contemporain qui ne cherche rien tant que la réprobation - réactionnaire, forcément réactionnaire… « il en reste » (sic), nous prévient-on, pour nous annoncer tout de go que l’affable star « cache un artiste dérangeant » (sic), et pour cause : cet artiste est totalement cohérent avec son œuvre puisqu’elle exhibe les formes premières de l’Entertainment.

- Vient la visite de l’exposition. On sent certains commentateurs un peu embarrassés, qui consacrent la moitié de leur compte-rendu au descriptif des salles, à la « mise en page » muséographique - bref, les murs.

- Enfin, après tant d’arguments et préliminaires, il faut bien aborder l’œuvre. Toutes les appréciations esthétiques tournent autour de : cette œuvre offre une représentation nouvelle, directe, violente, de notre fascination pour les objets de consommation. Ce qui fait beaucoup d’affirmations méritant examen. « Nouvelle » cette représentation ? Le Pop’Art l’a fournie depuis un demi-siècle. « Représentation » ? Non, présentation. Dont la mise en œuvre relève de procédés vite repérables : agrandissement, et travail ouvragé sur les matériaux à effet obnubilant, effet miroir (les commentateurs ne manquent pas de signaler que nous nous voyons dans les cœurs géants et Balloons - nous nous voyons… Décisif). Et sommes-nous vraiment fascinés par l’Entertainment consumériste, depuis le temps ? Nous le subissons, et nous avons un regard dessus. Dommage donc que l’artiste ne nous offre pas un ou des regards sur ces natures mortes du commerce mondialisé.

- Oui mais, lit-on, notre époque est ainsi et Stendhal disait bien que « le roman est un miroir que l’on promène le long du chemin »… A ceci près que Stendhal fut simultanément le premier romancier à introduire dans le réalisme le point de vue du personnage, qui mime notre re-présentation constante du réel. Aucun point de vue sur et dans les objets érigés par Jeff Koons (dont il est libre de choix, évidemment). Une de ses grandes œuvres, New Shelton Wet/Dry Triple Decker, expose trois aspirateurs sous plexiglas. Du coup, certains commentateurs font observer, timidement, que Jeff Koons pourrait s’aviser qu’il y a d’autres réalités de notre monde contemporain… Effectivement, il y a la guerre et la faim dans le monde. Comme si le sujet faisait l’art.

- Quand même, des suiveurs d’opinion jouent les « lanceurs d’alerte », envisageant l’art de Koons sous l’angle des combats de prestige et des campagnes auto-publicitaires auxquels se livrent les hommes d’affaires (Arnault versus Pinault, en France). Il était temps de s’aviser de cette évolution spéculative marchande. Là, la mimesis sociologique est directe.

L’avenir admirera toutes ces stratégies de consentement auxquelles nul n’était contraint. Signalons, pendant ce temps et entre autres artistes qui mériteraient la consécration en question pour ce qui est de la représentation des objets de production contemporaine : le peintre Konrad Klapheck est certes connu, qui montre comment nos fantasmes investissent les objets de notre industrie pourtant indifférents et froids ; mais il mériterait rétrospective autrement que le trade-artiste, qui a bien le droit d’avoir été trader comme d’autres forgerons, mais dont c’est la cote qui fait l’œuvre, et en cela il figure notre temps.

 

Le Label « rebelle »

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On voit bien, dans les Provinciales, que Pascal devait, en priorité, ôter des mains des Pères de l’Eglise l’accusation d’impiété dont ils ne manqueraient pas de stigmatiser sa dénonciation de leur peu de piété. Le discours englobant de son temps était indexé sur la croyance religieuse. La stigmatisation politique est la forme profane de l’anathème religieux ; le réactionnariat, le sacrilège moderne. On vous cloue quelqu’un avec ça. Le travail de la pensée critique n’en opère pas moins le dévoilement raisonné, progressif, et progressiste, de la croyance sous l’argument.

Portée à la fois par le travail de dévoilement encyclopédique qui caractérisa les Lumières et par les circonstances événementielles, la Révolution française marqua un Nouveau Régime après l’Ancien, un avant et un après dans l’imaginaire historique, de manière si impressionnante que la perspective téléologique en garda pour point de fuite la « rupture inaugurale » qu’elle laissait en héritage. Ce fil rouge anima les oppositions idéologiques qui traversèrent le siècle. Dès le début, l’avant-garde artistique avait été le laboratoire expérimental de cette vision tranchée, l’avant-garde des avant-gardes dans toutes leurs applications. 1917 fut une année d’explorations formelles particulièrement fructueuses dans les domaines plastique, architectural, théâtral et poétique, auxquelles la Révolution d’Octobre mettra vite un terme. Pendant plus d’un demi siècle, les mouvements artistiques qui s’enchaînèrent en rompant les uns avec les autres nourrirent leur dynamique d’images et récits frappants. Pendant ce même temps, l’Histoire politique renvoyait aux faits, terribles, qui donnaient de l’impératif de rupture une toute autre image. A ce point de démenti, la croyance apparut dans le fil des idéologies qu’elle innervait. Croyance idéologique vue comme croyance = croyance morte. Mais, l’art ne causant pas mort d’hommes, lui, il pouvait toujours poursuivre sur cette lancée idéologique, sans plus l’énergie motrice des avant-gardes. Et lui qui en avait été l’initial expérimentateur, en livra le schéma réduit à relique, fin de siècle.

Toute pensée déclinante se signale par ses contradictions à stratégie d’évitement. La contradiction travaille particulièrement l’argumentaire promotionnel de l’art contemporain le plus célébré. En effet, comment être à la fois célèbre et dérangeant ? « Dérangeant » est, avec « remise en cause », « libre » et « contestataire », un lieu commun des commentaires d’art contemporain. Parce qu’il est le surgeon du mot-souche « rebelle », et, rebelle, « il faut être absolument », comme on sait. D’où une stratégie tout en ficelles et contorsions défensives lorsqu’il s’agit de promouvoir des artistes qui n’ont jamais eu de problèmes pour exposer, pour exposer en grand, et exposer des œuvres d’ironic glamour ou de Noël. Le dernier en date, Jeff Koons, pose un problème plus encore que Warhol ; avec Koons l’épigone, l’attitude d’artiste est bien huilée et m’as-tu vu le fond des œuvres. Un échantillon standard suffit : « Une sculpture géante en acier semblable à un ballon : le Balloon Dog de Jeff Koons, « produit » en série, est à la fois une des œuvres contemporaines les plus chères (plus de 58 millions de dollars pour la version orange) ; l’une de plus connues du grand public mais aussi, sans doute, l’une de celles qui exaspèrent le plus les contempteurs - il en reste - de l’art d’aujourd’hui. C’est totalement grotesque, et assumé comme tel, tout en atteignant des chiffres de vente extravagants. Mais cela donne à réfléchir sur ce qu’est devenu l’art : une marchandise. Hystérique et géniale. » Après l’œuvre, l’artiste : « Ponctuel, disponible, professionnel, ouvert, élégant jusqu’à l’excès, il est impeccable. Trop ? Follement… (…) l’allure, le sourire, la poignée de mains évoqueraient presque un candidat à une élection locale aux Etats-Unis. Tout fait partie d’un système. Et c’est précisément ce qui le rend passionnant, révélateur de l’époque. » Tout en contradictions surmontées sitôt posées, comme on vit - car contradiction il y a au motif du label-rebelle, trop criante pour être passée sous silence. Le titre du numéro spécial y pare d’emblée : « Jeff Koons - Pas si lisse - La star de l’art contemporain cache un artiste dérangeant ».

Un mois auparavant revenait l’autre argument dissuasif usité dans les années quatre-vingt dix, cette fois à propos de l’Arbre de Noël, en Plug anal, de Paul McCarthy : l’argument se nourrit des invectives spontanées et les dégradations (inadmissibles en effet) dont l’œuvre est victime. C’est faire semblant de croire qu’il n’y aura pas toujours des refus et une réaction effectivement l’objet. Il est évident que cette œuvre a de libre la provocation pour intégristes. En conclure que cet art dérange, et que le critiquer est réactionnaire, l’amalgame est honteux de sottise et de malhonnêteté. Sottise et malhonnêteté intellectuelle sont des productions culturelles. Aussi serait-il dommage, pour l’avenir de ce portrait d’époque, de ne pas conserver précieusement les commentaires, catalogues et documents iconographiques produits au nom de l’Art du Contemporain…

 

 

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