Corps céleste d'Anna Maria Ortese

 

Corps céleste (Actes Sud, 2000) est un recueil de textes écrits par Anna Maria Ortese entre 1974 et 1989. C'est aussi son dernier ouvrage. Il a été publié en Italie en 1997. J'ai acheté ce livre par curiosité, le titre faisant écho au nom de mon site... Quel étonnement de lire, alors que quelques décennies me séparent d'elle, la réflexion d'une femme engagée, oubliée et qui verbalise très précisément ce que je pense et ce que je tais... Le texte liminaire « En traversant un pays inconnu » met en perspective mes préoccupations du moment. En effet, on peut légitimement s'interroger sur l'influence des écrivains quand un pays a été humilié par un gouvernement incompétent et que les discours haineux se propagent alors même qu'on tient à l'écart les penseurs à même de nous faire réfléchir, de nous mettre en marche. Quand je dis on tient à l'écart, on peut me répondre qu'il existe, çà et là, des foyers intellectuels ardents qui me stimulent, bien évidemment, mais que dire de leur portée médiatique ou tout du moins de leur rayonnement?

Anna Maria Ortese donne à penser que plus l'écrivain choisit de s'abreuver à sa source intérieure, plus on le rejette. Comme s'il y avait dans cette démarche un ferment tellement subversif qu'il valait mieux se gargariser de paroles efficaces, provocatrices, que de faire face à ce qui s'opère quand le désarroi s'installe dans les esprits.
   Anna Maria Ortese fait partie de ces lettrés poètes qu'on sacrifie en temps de guerre par manque de moyens puis en temps de paix par manque de courage. Son engagement est tellement fort qu'il est intenable. On lui préfère ce qui se vend, et ce qui se vend, ce ne sont pas les solides remises en cause de la société mais ce qui conforte les esprits. L'inertie et l'intérêt personnel à court terme, cela, l'individu est prêt à le préserver, en dépit de tout. Et la société rejette comme un corps étranger les voix les moins politiques et les plus subversives, politiquement.

Le discours d'Anna Maria Ortese dont je livre ici un extrait a été écrit en 1980:

« Aujourd'hui, l'on donne au mot différent une acception physique ou psychique limitée à la sphère affective, personnelle. Les vrais différents, d'après mon expérience, sont autres, et de toujours: ce sont les quêteurs d'identité, personnelle ou collective, voire nationale – et d'âme. Ceux qui ont vu le ciel, ne l'ont jamais oublié, et ont parlé par-delà l'émotion, là où l'âme est calme. Ceux qui ne croient pas, ou croient peu, aux partis, aux classes, aux frontières, aux barrières, aux factions, aux armes, à la guerre. Qui n'ont rien mis de leur âme dans l'argent, et par conséquent sont incorruptibles. Ceux qui voient la souffrance, l'abus; qui voient la bonté ou l'iniquité, où qu'elles soient, et ressentent le devoir d'en parler. Les quêteurs de silence, d'espace, de la nuit qui est autour du monde, et de la lumière qui entoure le cœur. Ces différents-là, qui voudraient donner simplement le sentiment du secret humain, et retrouver, ou signaler, la relation de devoir qu'il y a entre les vies, ne devraient pas, je pense, être considérés comme des écrivains moralistes ou politiques. Mais c'est ce qui arrive, lorsqu'ils n'ont pas de confrères pour les défendre, et que leur espace, dans notre pays, va se rapetissant vertigineusement. C'est ce qui arrive lorsqu'ils n'ont pas d'argent et, je le répète, lorsqu'ils sont fragiles. A eux, la vie leur est soustraite en même temps que leur est soustrait autrui – lequel parle à présent une autre langue! Et lorsqu'il voudra, dans son pays, et aux yeux de tous, montrer à quoi la vie est réduite – dépotoir et abattoir, après éducation et occultation –, on le stigmatisera saboteur et visionnaire. Et puis, petit à petit, en faisant descendre sur lui, à chacun de ses livres, le manteau du silence, ou bien en brandissant les mégaphones de la diffamation, on lui enlèvera lentement toute crédibilité et toute confiance – lesquelles pourtant consolent et rehaussent les existences assistées et asservies –, on lui enlèvera tout gain honnête et tout espoir d'indépendance; et sous les piques de la dépendance, conduit en quelque ghetto, périmètre de servitude et de silence où vivent les minorités – car elles gênent les affaires – de si nombreux pays, il lui échoira, en son affaiblissement, un bien étrange destin. Celui de se croire le pire de tous et de se retrouver, à la fin, après mille convulsions d'espérance et de souffrance, d'accord avec ceux qui l'ont poussé dehors et persuadé être un rêveur, qui n'a à peu près rien à dire. Et peut-être le châtiment – ou n'est-ce pas un châtiment – , véritable sanction du rien à l'égard de ceux qui honorèrent la majesté de la vie et de la souffrance terrestre – est-il de l'avoir induit à croire qu'il n'y avait nulle majesté dans la vie et la souffrance? Que la vie honorait simplement le « bon sens »; et que le triomphe du « bon sens » sur toute foi, le pied imprimé froidement sur le cœur du vaincu, c'était en réalité tout ce que Dieu réclamait aux gens honnêtes et normaux. » Comment se fait-il qu'une femme qui tient un tel discours n'ait pas réussi à rassembler autour d'elle une communauté de lecteurs et d'écrivains? Au siècle dernier, les éditeurs, journalistes, chroniqueurs littéraires, laissaient dans l'ombre l'une des plus belles voix italiennes de leur époque, peut-être parce qu'elle était une femme et qu'elle était pauvre. Aujourd'hui, en France, qui est apte à repousser d'une main la médiatisation abjecte de pseudo-intellectuels arrogants et insignifiants, pour faire de la place à des discours développés, construits, ces discours qui ne s'érigent que dans le calme d'une solitude qui éclaire de l'intérieur les événements et nous aident à voir et à comprendre?

Anna Maria Ortese poursuit ainsi: « Et ceci: expliquer, éclairer, parler, dire à tous, à voix basse, mais sans répit, l'identité de tous, le mystère de ce monde-ci, et la situation réelle de chaque peuple et de chaque homme – tandis qu'il croit réels sa situation toute passagère et rêvée, sa solitude face aux effrayantes limites extérieures, son aveuglement au sein de l'obscurité universelle, et le soupçon qu'être né ne soit pas une récompense mais, sans être peut-être non plus une punition, un examen – ceci pourrait être, et devrait être la tâche d'écrivains nouveaux, d'une culture nouvelle. La seule culture à laquelle je crois. » Le bilan de sa vie d'écrivain est un aveu d'échec: « J'étais quasiment ignorée, invisible, à part le bruit, tous les dix ans, d'une polémique. A la fin, je me rendis compte que l'Italie nouvelle – la république – ne voulait pas de moi, qu'elle n'avait pas de place pour moi. »
   Un sort différent est-il réservé aux écrivains français de cette trempe-là? La dimension existentielle forte doublée d'une recherche formelle exigeante ne me semble pas être davantage attendue en France aujourd'hui qu'elle ne l'était au XXe siècle en Italie. Il semblerait pourtant que la santé d'un pays dépende de l'intégration de ces quelques lettrés visionnaires et isolés.

Il nous manque des femmes et des hommes prêts à parier sur la force de toute dialectique, c'est-à-dire prêts à ne pas assumer un discours qui va se vendre mais un discours qui va permettre aux plus sensibles, aux plus oubliés de prendre confiance et d'intégrer la constellation, parce qu'on a besoin d'eux. Il n'y a pas de révolution politique possible sans écoute attentive des paroles marginales et opiniâtres, pas de civilisation grandie sans la prise en compte de ceux qui ont quelque chose à dire et qu'on évince, parce que leur attente est trop forte, trop exigeante. On fait taire ceux qui laissent sans réponse. On se détourne, gênés, de ceux qui ramènent l'être à l'essence de toute chose et on finit par fabriquer dans la cacophonie générale, des discours caricaturaux, qui désespèrent, parce qu'ils sont coupés de toute vitalité intérieure.

Les Ortese n'existent pas sur la place publique, parce qu'on s'intéresse aux écrivains qui promettent un profit, soit médiatique, soit financier. La crainte d'être perdant rend couard. Ainsi, on ne veut pas non plus se faire des ennemis. L'opinion compte davantage que les idées. Dans ces circonstances, il est tellement plus simple de marginaliser encore un peu celui qui élève sa voix plutôt que de le défendre... Comment le mot « aspiration » pourrait-il avoir encore le moindre sens? Quelle paresse, quelle nonchalance nous amènent à obtempérer face à l'éviction de toute littérature métaphysique? Quelle absurdité que de penser que nous pourrions nous en passer, quand nous avons besoin d'ouvrir nos horizons mentaux et d'élargir nos perceptions de la réalité!
   On place en marge cette littérature et ceux qui la commentent et ainsi, dans quelques décennies, on fera comme si tout cela n'avait pas existé, parce que personne n'aura eu le courage de le faire pleinement exister. On dira: « certains n'étaient tout simplement pas publiés, pas défendus, pas lus ». Et on s'interrogera sur cet étonnant manque d'intérêt et de curiosité intellectuels auquel s'est confrontée Anna Maria Ortese et que notre société renouvelle, de jour en jour.     VR

 

 

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