Anna Maria Ortese ou la résistance salvatrice

 

A Raluca, à Michelangelo, mes amis

 

Pour la revue Daïmon, n° 5 Ré VOLTÉ eS, septembre 2020

 

Les textes reproduits ici sont extraits d’un journal tenu pendant le confinement. C’est l’histoire d’une rencontre mais aussi l’expérience d’une résistance face à l’épreuve et à l’oppression.

Le recueil de nouvelles De veille et de sommeil a été publié en 1987 en Italie et en 1990 en France par les éditions Gallimard. « La maison du bois » et « Un farfadet à Gênes » en sont les deux premiers récits. L’Iguane est un roman (Gallimard, 1988) dont le personnage principal est une servante qui revêt l’apparence d’une iguane. L’infante ensevelie est un recueil de nouvelles publié par Actes Sud en 2003.

 

 

Anna Maria Ortese

 

 

 

 

De veille et de sommeil

Le 4/04/2020

Chère Anna Maria, quel magnifique récit que celui de « La maison du bois ». Votre Myškin est enchanteur, triste et beau. « Sur la poitrine, on remarquait, comme à travers une fenêtre de mica, un cœur plus petit qu’à l’ordinaire, mais très réel, Lecteur, bien qu’il fût d’argent ciselé, et l’on s’en rendait compte parce qu’il battait avec rythme, un rythme tout à fait serein.»

Vous m’avez fait pleurer à mêler ainsi rêve et réalité, rendant la douceur du rêve tellement plus puissante que la réalité ! Votre récit a agi comme un remède. Il a un peu éloigné le grésillement d’énergies négatives qui nous envahit en ce moment. J’ai raison ! Vous me le prouvez. La réalité n’est pas la mascarade qui nous étreint chaque jour davantage, ni les lois qui nous gouvernent mais le petit espace de pensée libre, de rêve et d’imagination que nous creusons en nous pour respirer profondément et tranquillement.

Nous avons respiré ensemble et votre Myškin, votre chat et vos voleurs, vos diamants et votre beauté m’ont paru bien plus consistants, efficaces et savoureux que tout ce que je peux lire de l’actualité en ce moment. Âme contre âme, connectée, je me suis promenée dans vos visions intérieures et je les ai approuvées. Je me suis sentie guérie et rajeunie, sans doute parce que vous n’avez pas triché et qu’au travers du conte paraît toute la force de vos larmes et de votre mélancolie. Là est bien la réalité. L’humaine réalité.

 

Le 7/04

Chère Anna, votre « Farfadet à Gênes » m’a serré le cœur. Quelle joie d’apprendre à vous connaître ! Vous avez une singulière façon d’aborder la misère humaine et l’injustice. Quand je suis confrontée à la salauderie des familles, aux duègnes et aux pères fouettards, à cette lignée rance de ceux qui croient savoir sans jamais se remettre en cause, j’envisage deux cas de figure. Soit une discussion est possible et, par la vertu des mots, nous arrivons à une prise de conscience –, à un repentir ou à une forme de rédemption – à la hauteur de la gravité de ce qui s’est passé, soit elle est impossible et j’envisage alors de dégager de mon orbite ces êtres aveugles et lâches. Je n’ai pour eux qu’un regard fixe, franc et dur. Je les tiens à distance avec toute la force de mon mépris, mais en aucun cas je ne les laisse agir sur moi et encore moins pourrir ma réserve d’humanité et de douceur. Mais vous, Anna Maria, avez trouvé une voie bien meilleure. Vous vous inscrivez dans la lignée salvatrice des guérisseurs, vous êtes de la famille de Jodorowsky.

Pour vous, le langage, par son pouvoir, transmue la sordide réalité. C’est ainsi que l’enfant mutilé et détesté devient un farfadet, poupée mi animal, mi homme, au cœur pur. Et vous avez inventé une destinée à ce farfadet. Vous l’incarnez au point de le faire rayonner de bonté et de mélancolie. Cet enfant martyr porte en lui l’amour, l’Amour indestructible, celui qu’aucune haine, aucune violence ne peut détruire. Alors, duègnes et pères fouettards deviennent des allégories impuissantes face à la beauté du monde. Aussi sacrifié soit-il, votre farfadet n’est jamais condamné : il est sauvé par l’amour et la poésie, par votre regard qui le préserve. Votre espace, Anna Maria, me fait du bien car il me rappelle que l’écriture, par la force de ses symboles, peut donner vie à l’invisible. La réalité, l’actualité, l’histoire collective et individuelle sont mises en suspens. Vous inversez l’ordre du monde, en mettant sous mes yeux, ce qui est digne d’être sauvé, et cela, sans colère, sans mépris et sans révolte ! Belle Anna Maria, je vous choisis comme grand-mère !

 

 

 

L’Iguane

15/04

Chère Anna Maria, j’ai fini de lire L’Iguane et je dois dire que je n’ai rien lu auparavant qui concentre autant de poésie et de force rédemptrice. Merci. Je me dessèche parfois dans une société qui se moque de toute forme de transcendance, qui force l’acquiescement en assénant brutalement ce qu’il convient de penser et surtout de faire. Votre texte est un acte socratique dans la mesure où il m’a fait réfléchir et m’a amenée à chaque étape de ma réflexion à me dépasser. Il y a en nous une part qui souffre secrètement et qui recèle à la fois la bonté compatissante du comte et l’impuissance de votre Iguane. C’est la part qui veut sauver et demande à être sauvée. Vous avez terminé votre ouvrage en utilisant plusieurs fois ce mot. Qui, aujourd’hui, l’utiliserait ?

C’est ainsi que vous présentez l’Iguane à qui le comte a offert une écharpe de soie  : « Ce disant, ainsi qu’il arrive parfois quand des mots dits sans intention précise révèlent, comme des rayons de lumière jaillis de l’inconscient, quelque vérité échappée à l’esprit de pierre, le jeune homme se rendit compte, abasourdi, que la créature qu’il avait appelée « petite-mère » était, en réalité, encore moins qu’une fillette  : une petite iguane de sept ou huit ans au plus, que seuls l’aspect ridé de son espèce et un dépérissement qu’on pouvait attribuer à des causes diverses, tel que porter de gros poids, servir assidûment et je ne sais quel sauvage abandon, trop lourds même pour l’enfance d’une bête, avaient comme recroquevillée et enténébrée. A présent, la joie qui l’animait tout entière le révélait. »

On croit que la souffrance est inutile, qu’elle est la preuve d’un échec ou d’une incapacité à être fort. Mais, dans votre roman, elle est le signe que certains êtres sont suffisamment bons pour souffrir de la misère d’un autre ; elle met à jour une grande naïveté face à laquelle se révèlent les mensonges et abus de pouvoir tapis au fond des hommes. La misère est protégée, comme si ceux qui en étaient accoutumés ne pouvaient en sortir. Il y a là des vérités que j’ai pu vérifier dans mon existence. La voie de sortie pour le meilleur est rarement prise par les opprimés et le rédempteur fait souvent le constat que sa bonté est vaine.

En un jeu de miroirs, en un kaléidoscope qui montre à chaque page la troublante impuissance du Bien, vous dressez un tableau de l’humanité la plus ordinaire. Votre histoire d’île, d’iguane, de comte et de marquis, si elle met en scène un conte fantastique où le symbole prend de plus en plus de force, montre surtout la subtile alchimie du Mal, la subversion des esprits, l’enchaînement de l’être qui ne saurait se libérer au nom d’un principe fort…

Et pourtant, votre désespoir n’est pas une fatalité. Vous avez l’art de transformer les êtres et la terre où ils vivent, afin de montrer que tout peut arriver, même ce à quoi on s’attendait le moins. Génie de la littérature qui fait du rêve et de la réalité, de la vérité et du mensonge, de l’amour et de la trahison, un véritable feu d’artifice. Vous êtes pétrie d’humilité et de clairvoyance et votre généreuse entreprise fait revivre les saints et les martyrs au milieu d’une humanité qui, décidément, ne changera pas. « Il y a quelque chose que nous ignorons, que nous ne voulons pas savoir, il y a quelqu’un de caché, qui nous empêche de regarder… Il y a une tromperie au détriment de personnes faibles. Il y a, dans notre éducation, quelque erreur de base, qui coûte du tourment à beaucoup, et c’est ce que j’entends assainir. » Ainsi parle le comte, cherchant à traquer la profonde lâcheté de chacun. Mais, qui est capable d’arpenter ces espaces faits de non-dits, qui est capable de voir en face et de réajuster son regard… tant il est confortable de camper sur les mêmes positions, les mêmes réflexes et habitudes de penser ? Tu es, Anna Maria, de celles qui fouillent l’indicible, cherchent à saisir le point d’aveuglement et de lâcheté, non pour piéger mais pour assainir le corps malade. Il ne te restera que la force de ton imagination, la féerie et l’étrangeté des dernières scènes pour montrer que l’angle mort change de visage mais que la soif de rédemption et de beauté reste la même.

Sans doute, l’extrême bonté que tu tentes de cerner est-elle difficile à mettre en scène. Elle entre en jeu avec les faux-semblants, se heurte aux illusions de l’esprit. Cela devient une essence précieuse susceptible d’être corrompue à tout moment. Mais, en tentant cette mise en scène et la confrontation aux forces du Mal, tu me l’as fait sentir. Et l’image du sauveur, même s’il est fragile et abîmé, brille. La magie de tes mots qui agissent et transforment, guident et entraînent m’a régénérée.

 

 

L’Infante ensevelie

 Le 17/04

J’ai commencé L’Infante ensevelie.

Anna Maria, tu portes en toi la chute de l’homme, terme chrétien, il est vrai, qui renvoie toutefois à sa condition. Tu as une conscience aiguë de sa misère et de la beauté du monde. Dans « Yeux obliques », l’enfant Rachele te permet de dire le déchirement face à l’impossible transfiguration de l’humanité. Quel destin, pour les âmes dont la conscience est décuplée, qui regardent ce qui les entoure avec un élan de vie et d’amour qui souligne, par contraste, la tristesse des êtres fatigués et piégés ? Solitude promise ? Mélancolie ? Révolte ?

 

Le 18/04

Tu m’emplis de joie, Anna Maria. L’Infante ensevelie me ravit par sa beauté ténébreuse. Non seulement tu sais dire la pitié, telle que je la conçois depuis toujours, mais tu ne la révèles pas sans sa sœur la Rébellion, incarnée dans le personnage de Jane, nouvelle centrale de ton recueil. Ainsi tiens-tu, dans ta main fermée, les secrets d’une spiritualité forte et parfois désespérée, les abîmes d’une vie ouverte et offerte. Beauté d’une écriture qui expie et sauve, ravage avec douceur, conduit au cœur de l’abîme, sans crainte ! Anna Maria OrteseJ’aime tes mots, Anna Maria. Grâce à toi, le désespoir n’est plus une chose hideuse dont il faut se détourner. L’humilité, parce qu’elle est emplie de douceur permet de recevoir la précieuse essence de la vie, quand la Rébellion te soustrait aux lois des hommes et des censeurs. Je jubile de ta liberté, de cette voie que tu ouvres tout naturellement. Je te suis. Et j’aimerais vraiment que d’autres lecteurs entendent tes mots comme je les entends. Cela signifierait qu’une petite communauté d’esprits avides d’éprouver les forces telluriques et célestes sans crainte de monter haut et de descendre bas existe, car telle est la vie. Quand bien même nous serions marqués au fer, rien n’est fatalité. Merci ! Je te choisis comme sœur.

VR

 

 

 

 

2 thoughts on “Anna Maria Ortese ou la résistance salvatrice”

  1. MICHELANGELO MODICA dit :

    DES SIGNES D'HUMANITé COMME ON EN RENCONTRE PEU
    CEUX DE ANNA MARIA ET CEUX DE VALéRIE ROSSIGNOL QUI NOUS DONNE DANS SES TEXTES UNE PREUVE DE CE QU'EST LA VRAIE EMPATHIE
    VALERIE AU DELù DE L'ESPACE ET DU TEMPS SE FOND DANS LES TEXTES DE ANNA MARIA ET PEUT-êTRE PLUS ENCORE DANS SON "âME"
    DEUX COEURS QUI VIBRENT à L'UNISSON !
    NOUS AVONS TELLEMENT BESOIN DE CETTE RICHESSE HUMAINE

  2. MICHELANGELO MODICA dit :

    DES SIGNES D'HUMANITé COMME ON EN RENCONTRE PEU
    CEUX DE ANNA MARIA ET CEUX DE VALéRIE ROSSIGNOL QUI NOUS DONNE DANS SES TEXTES UNE PREUVE DE CE QU'EST LA VRAIE EMPATHIE
    VALERIE AU DELà DE L'ESPACE ET DU TEMPS SE FOND DANS LES TEXTES DE ANNA MARIA ET PEUT-êTRE PLUS ENCORE DANS SON "âME"
    DEUX COEURS QUI VIBRENT à L'UNISSON !
    NOUS AVONS TELLEMENT BESOIN DE CETTE RICHESSE HUMAINE

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