Amitiés et dérives

 

Je souhaite répondre à un article de P. Mari, « Chagrin », qu'on peut lire sur Stalker. Il est la synthèse de ce qu'il publie sur ce site mais il donne aussi une bonne vision des dérives de notre pays.

Cette critique de la France s'inscrit dans une réflexion plus générale sur la dégradation de la situation culturelle.

J'ai écouté ceux qui déploraient l'absence d'exigence, d'énergie, de ressort, des intellectuels. L'élite n'est plus capable d'éveiller les esprits et les médias se contentent de mettre au-devant de la scène quelques personnalités sans envergure, sans vision. Ce discours, dans un premier temps, a attiré mon attention car il me renvoyait à cette pénible sensation que nous manquions d'interaction et de vrais débats et que ceux qui tentaient de réagir étaient isolés et non reconnus dans leurs contestations. J'ai écouté cet appel. J'ai correspondu avec ces quelques personnes en résistance. J'ai essayé de voir comment je m'en sortais, moi, dans cette société.

Et c'est là que la société française dit ce qu'elle est, avec éclat. Les échanges fructueux avec ces « amis » n'auront rien changé à leur conception de la réalité. Ma vision de la vie n'aura eu aucune incidence sur la leur. Des mois de correspondances, riches, denses, n'auront pas suffi à induire la moindre remise en cause dans leur système de représentation. Ils reconnaîtront que tel ou tel sujet que j'ai développé était fort intéressant. Ils accompagnent mon initiative d'une formule affectueuse. Et?

Rien. Fin de la discussion. Ils se détournent, parce qu'il n'y a, selon eux, plus rien à dire. La France est ce qu'elle est. Un pays en ruine, en déliquescence. Les jeunes ne savent plus apprendre, les enseignants ne savent plus transmettre, la littérature est de plus en plus mauvaise, c'est une conséquence logique du laxisme et de la somnolence collective.

J'aimerais beaucoup que ces quelques amis à qui j'ai dit comment on peut enseigner, qui ont eu le plaisir, j'espère, de suivre avec moi l'appel intérieur qui donne à l'existence tant de saveur, pensent un instant à ce que je peux ressentir face à leur déni.

Ils ne partagent pas Les Corps Célestes, ils n'en parlent pas, même si secrètement ils se disent « amis ». Ils prennent à peine le temps de me répondre quand je pose une question problématique. Ils ne montrent surtout pas qu'il peut y avoir ici ou là, des tentatives pour ouvrir des perspectives, donner de l'air.

Je ne comprends pas: comment peut-on se dire ami, connaître cette persévérance à maintenir la relation dans un bel échange, et dans le même temps faire comme si ces amitiés étaient incapables de rayonner, d'avoir un impact positif sur soi et sur autrui? Comment peut-on se dire ami, sans accepter la confrontation? Est-ce donc si difficile d'accepter qu'une relation nous transforme? Et si nous sommes nous-mêmes incapables de nous transformer, qu'attendons-nous des autres? Et de la France?

La critique à outrance, traduction d'un sentiment de dépression tenace, est une façon de s'aveugler et de ne pas se remettre en cause. La France, non, n'est pas lamentable. Il existe des personnes qui donnent à la vie une telle intensité qu'elles sont incapables d'indifférence et de renoncement. Ces rares personnes, en quête de spiritualité, changent imperceptiblement le monde. Ces quelques personnes sont prêtes à faire savoir que ce qu'elles lèguent aux générations à venir est une nourriture précieuse pour transformer l'être en profondeur. L'énergie est là, non dans le désespoir, mais dans la pression par la parole, la force créatrice, l'art.

Ne pas les reconnaître, c'est les condamner.

Mes amis m'ont écoutée et se sont détournés. Ils préfèrent s'en tenir à ce qu'ils connaissent de l'existence, convaincus qu'ils sont que la France va décidément très mal. Et la France, c'est vrai, va mal, quand les résistants aspirent à un retranchement radical et à une solitude mortifère.                   V.R.

1 thought on “Amitiés et dérives”

  1. nadine Castagné dit :

    Merci Valérie R.....Je me glisse tant dans ces propos que je m'en pensais l'auteur un instant..Bonsoir..

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