A la lumière de l'Epopée de Gilgamesh

 

 

xi-tablette-gilgamesh
 

 

Lorsque nous avons discuté Jacques Cassabois et moi de Gilgamesh, du texte antique écrit sur des tablettes d'argile il y a 3600 ans, il s'est mis à me parler du rôle de la femme dans la société. Je l'entends encore me dire: « Vous rendez-vous compte, on parle de la parité homme-femme, mais c'est la femme qui civilise l'homme! ». C'est alors qu'il m'a lu un passage tiré de la traduction de Jean Bottéro, l'ouvrage 1 sur lequel il s'est appuyé pour écrire Le roman de Gilgamesh2. Au début de l'épopée, La Joyeuse, prostituée sacrée au service de la déesse de l'amour Ishtar, est envoyée par Gilgamesh auprès d'Enkidu, l'homme sauvage, afin de l'amener à quitter la steppe.

 

 

« Enkidu en personne,

Naturel du désert,

Broutait

En compagnie des gazelles;

En compagnie de (sa) harde,

Il s'abreuvait à l'aiguade,

Et se régalait d'eau,

En compagnie des bêtes.

Lajoyeuse le vit,

(Cet) être-humain sauvage,

(Ce) redoutable gaillard

D'en pleine steppe:

« Le voilà! (lui dit le Chasseur)

Dénude-toi, Lajoyeuse,

Découvre-toi le sexe

Pour qu'il (y) prenne ta volupté!

Et n'aie crainte

De l'épuiser!

Lorsqu'il te verra (ainsi),

Il se jettera sur toi:

Laisse (alors) choir ton vêtement

Pour qu'il s'allonge sur toi,

Et fais-lui, à (ce) sauvage,

Ton affaire de femme!

(Alors,) sa harde, élevée avec lui,

Lui deviendra hostile,

(Pendant que) de ses mamours,

Il te cajolera! »

Jean Bottéro 3 commente ainsi ce passage: « Un fameux épisode que l'on rencontre aux deux premières tablettes de l'Epopée de Gilgamesh, (… ) nous explique comment Enkidu, l'homme sauvage de la steppe, hirsute et barbare, familier des seuls animaux et menant parmi eux une existence analogue à la leur, est devenu un homme, au sens plein de ce mot (awiîlu): un homme civilisé, un homme de la ville, qui mange du pain, boit de la bière, soigne et habille son corps. Cette transformation est l'oeuvre d'une courtisane d'Uruk, venue le trouver dans sa steppe et qui l'a initié à l'amour: non point le simple accouplement avec une femelle, mais l'amour avec une vraie femme, l'amour humain et raffiné – l'amour libre. Une fois qu'il l'a connu, et qu'il y a pris goût, Enkidu ne peut que suivre en ville son initiatrice, laquelle lui apprend à manger, à boire, à s'habiller, et parachève ainsi sa transformation. Voilà donc l'amour libre présenté comme la porte d'entrée dans la vie cultivée et véritablement humaine: il était difficile d'en mieux marquer et accuser la dignité et l'importance ».

Il est une étape que Jacques Cassabois dans sa réécriture et Jean Bottéro dans son analyse passent sous silence et qui me semble primordiale pour comprendre le pouvoir de révélation de la femme et donner au texte antique sa dimension la plus forte. Enkidu ne fait pas seulement l'expérience de l'amour sensuel le plus raffiné. Pour devenir un homme, il ne suffit pas de faire l'amour avec « une vraie femme ». En découvrant l'amour, l'homme sauvage accède à un degré de conscience supérieur. La plus vieille épopée de l'humanité inaugure la figure ambivalente de la femme prostituée et sacrée. Ce que dit le texte antique et que personne, à ma connaissance, n'a souligné, c'est que cette femme aimante est responsable de l'éveil spirituel de l'homme.
La durée de l'initiation est particulièrement intéressante: il faut six jours et sept nuits à La Joyeuse pour faire d'Enkidu un homme à part entière. Au septième jour, Enkidu est incapable de courir avec les gazelles. Il a perdu une forme de vitalité,

« (Mais) il avait mû[ri]:

Il était devenu intelligent!

(Aussi) revint-il [s'asse]oir,

Aux pieds de la Courtisane.

Les yeux rivés

Sur son visage,

Il comprenait

(Tout) ce qu'elle (lui) disait.

La traduction4 proposée par R. J. Tournay et A. Shaffer est la suivante:

« Mais lui, il avait acquis la raison, il déployait l'intelligence.

Il revint s'asseoir aux pieds de la courtisane,

il se mit à contempler le visage de la courtisane,

et ce que disait la courtisane, ses oreilles le comprenaient ».

Dans quelle mesure les auteurs de La Genèse se sont-ils inspirés de ce récit? Le rapprochement avec le jardin d'Eden est tentant. Dans les deux textes, c'est une femme qui est responsable du départ de l'homme de son paradis d'origine, source d'une vie insouciante avec les animaux. La Bible a posé cette intervention de la femme comme une trangression vis-à-vis de la loi de Dieu, le serpent ayant induit la possibilité de goûter au fruit de la connaissance du bien et du mal pour être « comme des dieux ». Dans l'Epopée de Gilgamesh, les dieux n'interviennent pas dans la rencontre entre Enkidu et La joyeuse. Ce qui s'y passe relève uniquement de l'amour entre un homme et une femme.
Que se passe-t-il exactement? Une femme est envoyée auprès d'Enkidu afin de le séduire. Pour que le plan élaboré réussisse, il suffit, d'après les hommes qui la mandatent, qu'elle lui fasse « son affaire de femme ». Nous n'avons pas le point de vue de La Joyeuse. Nous savons cependant que pour apprivoiser l'homme sauvage, elle n'a pas recours qu'à l'amour physique. Elle lui parle. Elle lui raconte les rêves de Gilgamesh à son sujet, le place haut dans l'estime du roi, le rassure sur sa beauté et sa force. Et c'est cette parole associée à l'amour charnel qui permet à Enkidu de changer d'état. Il devient un homme à part entière par le truchement de l'amour d'une femme dont on sait qu'elle est sacrée.
« Les oreilles comprennent », comme dans la Bible, les hommes pourront ou non entendre la parole de Dieu. Privé de la présence de cette femme et de son amour, Enkidu ne pouvait s'accomplir. Son existence ne se réduisait qu'à la satisfaction d'instincts primaires, à l'ivresse de perceptions sensorielles. Par cette configuration triangulaire, dans laquelle l'amour, le divin et la parole se répondent et s'équilibrent, la transmutation s'opère d'elle-même.
L'amour charnel et sacré permet à l'homme sauvage d'accéder à une forme de conscience élevée, à une compréhension intuitive et immédiate de la réalité nommée. Enkidu n'a pas appris à parler: il a découvert l'amour et simultanément le pouvoir du langage. La femme, parce qu'elle est le sanctuaire de l'amour, permet aux mots d'être intelligibles. C'est pourquoi elle est la médiatrice entre le monde de l'innocence et de l'ignorance et le monde de la connaissance. Enkidu qui a reçu l'enseignement de la courtisane peut dès lors intégrer la cité et intervenir en tant qu'homme mûr.

Si l'on poursuit cette analyse sur la place des femmes dans L'Epopée de Gilgamesh, on s'aperçoit que leurs paroles, prophétiques et tutélaires, déterminent le devenir des héros. Avant l'arrivée d'Enkidu, Gilgamesh fait de nombreux rêves qui l'angoissent: il ne parvient pas à en déchiffrer les symboles. Il fait alors appel à sa mère, la déesse Ninsuna-la-Bufflesse, qui sait lire dans les songes.

« Ma mère, (voici) le rêve,

(Que) j'ai fait cette nuit:

(Tandis que) m'entouraient

Les Etoiles célestes,

Une façon de bloc (venu) du Ciel

Est pesamment tombé près de moi;

J'ai voulu le soulever:

(Il était trop lourd) pour moi;

J'ai tenté de le déplacer:

Je ne le pouvais remuer!

Devant [lui] se tenait la population d'Uruk.

[Le peuple]

[s'était attroupé] a [lentour];

[la fou]le [se pressait(?)]

de[vant lui];

[les gaillards]

s'étaient [ma]ssés (pour) le (voir)

[Et comme à un bam]bin

Ils lui baisaient les pieds;

[Moi], je le cajolais

[Comme] une épouse.

[Puis, je] l'ai déposé

A [tes] pieds

[Et toi]

[Tu] l'as [trai]té à égalité avec moi!

[Sage et ex]perte,

[La mère de Gilgameš], [om]nisciente,

s'est adressée à son souverain -

Sage et experte,

[Ninsuna-la-Bufflesse], omnisciente,

s'est adressée à Gilgameš

« Les Etoiles célestes -

[C'est] ton [escorte]!

[(Cette) façon de bloc (venu) du Ci]el

Qui t'es pesamment tombé auprès,

[(Que) tu voulais soulever],

Trop lourd pour toi;

[(Que) tu tentais de déplacer]

[Sans] le pouvoir remuer

Que [tu as (enfin) dé]posé

A mes pieds,

Que [j'ai moi-même],

[Trait]é à égalité avec toi,

Et que tu caj[olais]

Comme une épouse:

[C'est qu'il va t'arriver] un compagnon [puissant]

Secourable [à son ami],

[Le plus fort du pays],

(Le plus) vigoureux,

[Aussi] soli[de]

[(Qu')un bloc (venu) du ciel]!

[(Que) tu l'aies] cajolé

[Comme une épouse]:

[(c'est que) lui]

[ne] t'a[ban]donnera (jamais)!

ton rêve [est excellent]

[Et du mei]lleur augure! »

Il apparaît clairement que le pouvoir conféré à Ninsuna relève à la fois de son statut de déesse et de celui de mère. Sa parole n'est pas contestable. Et c'est parce qu'il la croit que Gilgamesh peut comprendre le sens de sa destinée.
Une autre femme de l'épopée délivre une parole d'une grande importance. Il s'agit des propos de Siduri, la Cabaretière, une nymphe mystérieuse. Dans la tablette X de l'épopée, R. J. Tournay et A. Shaffer traduisent ainsi les propos de la cabaretière que Jean Bottéro n'a d'ailleurs pas repris:

"Gilgamesh, où donc cours-tu?

La vie que tu poursuis, tu ne la trouveras pas.

Quand les dieux ont créé l'humanité,

c'est la mort qu'ils ont réservée à l'humanité;

la vie, ils l'ont retenue pour eux entre leurs mains.

Toi, Gilgamesh, que ton ventre soit repu,

jour et nuit, réjouis-toi,

chaque jour, fais la fête,

jour et nuit danse et joue de la musique;

que tes vêtements soient immaculés,

la tête bien lavée, baigne-toi à grande eau;

contemple le petit qui te tient par la main,

que la bien-aimée se réjouisse en ton sein!

Cela, c'est l'occupation de l'humanité."

Ce qui est fascinant dans ce passage, c'est que la sagesse de Siduri, ses propos dont la vérité s'impose comme une évidence, seront repris des siècles plus tard, dans un jeu d'intertextualité absolument mystérieux, par l'Ecclésiaste qui déclare: "Va donc, mange ton pain avec joie, et bois gaîment ton vin, parce que Dieu a déjà tes oeuvres pour agréables. Que tes vêtements soient blancs en tout temps, et que le parfum ne manque point sur ta tête. Vis joyeusement tous les jours de la vie de ta vanité avec la femme que tu as aimée, laquelle t'a été donnée sous le soleil pour tous les jours de ta vanité; car c'est là ta portion dans cette vie, et ce qui te revient de ton travail que tu fais sous le soleil".
Les paroles de toutes ces femmes respectées qui accompagnent avec bienveillance les héros sont le souffle de l'épopée. Elles dessinent en filigrane le devenir de l'humanité. On les écoute parce qu'elles détiennent le sens profond de l'existence.

On peut définir a contrario ce que serait une société dans laquelle la parole des femmes saintes ou sacrées n'est plus entendue. Que devient une femme aimante, quand son discours, porteur de vérité, n'est ni crédible, ni intelligible? C'est ce qui est puissamment montré dans La Chair.
La capacité d'aimer des femmes comme Marie, Carole ou Elodie leur permet d'accéder au sacré et de résister au nihilisme de la société moderne. Si Michel en est empêché, ce n'est pas par manque d'amour. C'est parce qu'une scission profonde a eu lieu qui sépare l'amour, le sacré et la parole. Cette scission irréversible place le héros dans un retranchement dont il ne peut sortir.
Le jour où Michel consulte sa mère Marie pour connaître le secret de son origine, l'irréparable se produit. La parole de vérité prononcée par Marie, la sainte Marie, celle qui par son nom même a fait de son fils un envoyé de Dieu, celle qui a appris à son enfant l'origine de son nom Mi-Ka-El, le deuxième archange, qui doit soit battre contre Lucifer, la parole de Marie qui confirme l'invraisemblable paternité de Serge éloigne à jamais le fils de sa mère. L'idée du mensonge s'est irrévocablement immiscée entre eux. L'amour et son principe émancipateur sont réduits à néant dès lors que la parole a perdu toute crédibilité. La possibilité même que Marie soit considérée comme un être pur et sacré est anéantie par cette incroyance qui s'est lovée dans l'intimité des êtres, et en particulier des hommes. Quel crédit accorder à celle dont on pense qu'elle est folle? « Oui, le monde a fait définitivement inacceptable l'incroyable vérité qu'elle doit à son enfant, à la chair de sa chair ». Marie pourrait se taire ou dire ce qu'on a envie d'entendre. Elle pourrait inventer un mensonge « Mais ce mensonge, si grave à refuser, si facile à formuler, sans que Michel le sache annihilerait un monde qui ne tient que par ceux qui parlent en vérité ». On peut chercher dans le nihilisme moderne une raison à cette incroyance: « Elle sait bien qu'il est plus supportable aux hommes d'inventer aux choses des explications tangibles et d'y croire, fussent-elles infamantes, que de contempler quotidiennement un mystère, et de s'y résigner ». On peut aussi considérer que le mythe dévoile une erreur impardonnable voire un sacrilège: une société meurt de mettre au rebut les êtres qui délivrent une parole vraie. Mais l'intensité de cette parole survit à la société qui tente de l'étouffer. Ce sera le rôle d'Elodie de porter cette parole.
La Chair amène à prendre conscience de ce qu'il advient quand la femme n'a plus les moyens d'entrer en relation avec l'homme qu'elle pourrait humaniser. Michel, même aimé, a perdu la faculté d'entendre. Les femmes qui sont liées à lui par la chair dans sa genèse même formulent des paroles vides de sens: les mots sont mis à distance, tus, évincés de l'espace mental du narrateur. La scène de carnage illustre aussi l'unité perdue entre l'amour, le sacré et la parole. Carole a pourtant la possibilité de « le mettre au monde à nouveau ». Elle pourrait comme La Joyeuse dessiner un avenir où tous les possibles s'offrent à lui, mais elle sait que la faille qu'elle a découverte en Michel est irréparable. « Rien ne la condamne, pourtant, si ce n'est toi. Rien ne vous condamne, sinon la force que tu prêtes à ta lassitude, à ton remords, à ta damnation. »
Le cheminement spirituel s'est fait à rebours. Ne pouvant accomplir cette initiation fondamentale pour l'humanité dans la mesure où elle insuffle la vie et la perpétue, les femmes sont réduites à un silence qui les tue. L'amour qui ne permettrait pas aux mots de devenir intelligibles et à l'homme de s'ouvrir au sacré est un amour voué à l'échec. Eprise de vérité et non écoutée, la femme est mise au ban de la société et destinée à faire face à la solitude et au silence.

Comme un mythe en appelle un autre, je termine sur ces mots de Christa Wolf5, entendant le cri de Cassandre: « Elle, je la croyais totalement, cela existait encore, une confiance inconditionnelle. Trois mille ans – évanouis. Ainsi se confirmait le don de divination que le dieu lui accorda, mais abolie était la sentence la condamnant à n'être jamais crue de personne. Pour moi, elle était crédible en un autre sens: il me sembla qu'elle était la seule dans cette pièce à se connaître elle-même. »


Réponse de Serge

J’allais écrire “Dieu l’entende!”, mais je me demande s’il n’est pas plutôt urgent de Lui réclamer que les femmes entendent à nouveau qu’elles sont pleinement passeurs non seulement de vie, mais gardiennes du Verbe par la voie de la chair et de l’amour. J. Cassabois a bien raison de s’esclaffer de la grotesque formule gelée (comme Rabelais déjà parlait de “paroles gelées”), cette “parité homme-femme” qui prétend redresser les torts antiques de l’humanité machiste alors qu’elle dénoue un peu plus la trame délicate du sens, et de la patience éternelle.

C’est d’ailleurs le seul bémol que je mettrais à votre conclusion : je crains que, si les femmes ne sont plus en occident moderne audibles pour ce qu’elles portent, c’est qu’elles ont un peu trop accepté le mirage d’un égalitarisme sexué aussi réducteur qu’asséchant. Le narrateur de La Chair, au fond, même s’il s’adresse à Michel et à travers lui en premier lieu bien sûr à la gente des errants masculins, dans cette scène de brouillard où il est un peu Dieu ne dit au fond rien d’autre aux deux composantes de l’humanité : “ Rien ne vous condamne, sinon la force que tu prêtes à ta lassitude, à ton remords, à ta damnation.”

 

 

1 J. Bottéro, L'Epopée de Gilgameš, Le grand homme qui ne voulait pas mourir, Gallimard, 1992

2 J. Cassabois, Le roman de Gilgamesh, Albin Michel, 1998

3 J. Bottéro, Mésopotamie. L'écriture, la raison et les dieux, Gallimard, 1987

4 R. J. Tournay et A. Shaffer, L'Epopée de Gilgamesh, Les éditions du cerf, 1994

5 C. Wolf, Cassandre, Stock, 1994 (pour la traduction française)

 

 

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