Le roman de notre pensée
Jean-Philippe Domecq
Ce livre est le troisième d’un ensemble qui comprend :
1 – Histoire d’un homme
2 – Histoire d’un autre homme
3 – Le roman de notre pensée
à CdC
« Il y a quelques êtres humains parmi les hommes. » (Arnold Schönberg, rentrant d’un concert de huées, à Vienne)
novembre 2025
§1
Que la vie vaille le détour !...tant qu’à vivre.
Sinon, on peut toujours survivre, sousvivre. On peut toujours l’échec existentiel. Seul échec, à vrai dire. Qu’est-ce que l’échec social à côté… ou, pire encore, « réussir »? Où peuvent bien passer ces regards d’autrui au regard de la mort ? Autrement tonique, si on ne l’oubliait sans cesse, imparable et net le tri entre nos plaisirs et nos peines qu’éclaire, face à nous depuis le début, le faisceau de savoir d’avance qu’on n’y sera plus un jour. Là, on voit. Pourquoi attendre la fin pour voir, quand on peut voir enfin tout du long ? Prodige !
Mais ce que j’en dis, n’est jamais que ce que je dis. Quand je pense quelque chose, je sais qu’il y a autre chose. (Ayons toujours cette voix-off à chaque pensée, chaque souffle)
Vivre ne se suffirait-il pas ? Faut-il toujours une vision qui nous aimante vers la version humaine de la vie ? L’humanité en a commis tant, de sens et de sens auxquels elle a cru tour à tour, qu’il y a de quoi renvoyer ce besoin au besoin d’illusions. D’ailleurs, aujourd’hui tout le monde semble en être revenu, et ça a l’air d’aller, l’Ambiance est aux « je » qui, chacun, prend son chacun pour monde. « Says I, To Myself, Says I », annonce pour demain le vernissage d’une grande galerie d’art international.
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Chacun son sens ? Si ce n’était là que contresens ; mais psychologiquement même c’est étouffant, pour « moi-même » (et « moi-m’aime », allez). Je n’ai jamais compris qu’onse contente d’être soi-même. Pourquoi se borner à ce point ? Ce point que je suis. Faire comme si de Rien n’était ? comme si nous ne pressentions tout ce qui n’est pas soi, en soi, hors de soi, hors de l’humain même ! Alors que nous ne sommes qu’humain, apparemment, apparemment. L’infini a été fait par et pour l’homme ; les chiens et les chats ont autre chose, ressentent la nuit sans bouger, de cela aussi nous n’avons pas (encore) idée mais nous interrogeons. Pour nous, vivre est en question, pas pour eux.
Le Tout-sauf-soi vient de nous et nous va comme l’énigme de vivre, partout tangible, à fleur de peau comme par-delà l’Univers depuis notre boîtier crânien. Il y a de quoi adhérer à ce vertige qui fait de notre laps d’existence individuelle l’exact bonheur.
§ 2
N’est-ce que moi, est-ce vous, est-ce tous que l’actuelle Ambiance étouffe ? Où est passée aujourd’hui l’aspiration à plus que soi ? Est-on seulement quelques-uns avec ça ?
On peut trouver cette interrogation vague et bien métaphysique. De toutes façons, à chaque temps ils trouvent et trouveront fumeux ce qui peut changer tout pour tous : l’Inconscient parut douteuse fumisterie viennoise dès 1901 ; fin 1788 les vieux et jeunes tenants de l’Ancien Régime (car il y a autant de jeunes qui sont vieux que de vieux qui sont jeunes, toujours) ne balayaient-ils pas d’un revers de « métaphysique » que le Tiers-Etat (la majorité du peuple) aspirât à être « quelque chose », et pourquoi pas avoir quelques droits proclamés « universels » ? Universels, au fait : c’est précisément ce qui s’oppose au chacun sans tous d’aujourd’hui ; universel s’est vu alors l’individu, plus libérateur et d’avenir que l’individu minimal du chacun son sens. Cette allusion de philosophie politique n’est pas si passéiste qu’on le croit provisoirement, ni particulièrement éloignée de notre besoin d’interroger la vie.
Nous pouvons tout à fait éprouver qu’il n’est rien de plus humainement réaliste que ce qui vaut métaphysiquement par la grâce de la mort d’emblée pré-vue. Mais, par une exception historique qui, pour le coup, invente le narcissisme historique d’une époque qui se croit sans commune mesure avec toutes autres, au XXIème siècle et depuis la fin du XXème l’individu n’aurait plus d’autre aspiration que la satisfaction de sa personnalité. La question du sens, portant par définition au-delà de soi, ne se poserait plus pour vivre. Mettons. Mettons que peu importe le sens que nous croyons alternativement bon de prendre. Sauf que la démarche humaine ne peut faire autrement que d’empêcher sa chute en mettant un pas devant l’autre, un sens après l’autre. Que l’on puisse à la rigueur se passer de sens mais pas d’aller de sens en sens, nous tient, nous tire en avant, et même parfois du lit, sinon, hein... On se demande bien. C’est l’intrigue, l’intrigue de toutes intrigues humaines, qui a pour suspens l’énigme à jamais énigme.
Du reste, à bien la considérer, l’histoire de la pensée a tout l’air d’un roman où les idées, sens et concepts se rencontrent et se confrontent tels des personnages, se croisent en situations, font figures, figurants, signes. Il n’est que de lire les philosophes : ils passent un à un sur la tête de leurs prédécesseurs, grâce à eux et ils sont les premiers à le reconnaître, disant que c’était fort bien, le prédécesseur, mais pas assez, il manquait ceci et cela, etc.
Eh bien, c’est l’heure du roman de notre pensée, pour qui cherche encore quelque motif de persister qui ne vaille pas que pour soi. Dans cette quête, la littérature est ce qu’il faut, elle seule ne ment pas puisqu’elle ne prétend jamais à vérité unique, elle ne livre d’explications qu’en situations – la vie même. D’un chapitre à l’autre, le roman de notre pensée se manifestera à plusieurs, à ceux que l’Ambiance étouffe. Autant dire qu’on sera peu, tout n’est que question d’appétence, quand on vit. C’est bon, on n’est toujours que Quelques à avoir l’appétence de transformer le monde intérieur, extérieur. Être seulement, n’est pas être seul.
décembre 2025
§ 3
Les « Quelques », donc.
Ce fut d’abord « les Quelques-uns », il y a de cela une douzaine d’années, un peu plus. On trouve aussi la variante des « Quelques-unes et uns » dans leur correspondance – où, soit dit pour donner idée, les courriels d’invite aux réunions saluent le groupe moins souvent par « Chers » que par « Chères », générique au féminin jamais usité seul jusqu’alors en langue française, ni peut-être en toute langue.
Pourquoi ce nom, les « Quelques-uns » ? Pourquoi ce groupe ? Était-ce même un groupe ? Et que devint-il ? Que devient-il et deviendra ? On a envie de savoir, de voir !... Qui verra vivra, n’est-ce pas. « Tant qu’à vivre », autant l’aventure. Aventure = ce qui advient. En discernant bien on peut faire advenir, de dessin à dessein se transforment l’homme et le monde. « La croissance de l’homme ne s’effectue pas de bas en haut, mais de l’intérieur vers l’extérieur », observait Kafka.
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Les Quelques-uns c’est cela, à l’origine. Autour d’une table analogue à celle où chacun écrivait et continue en ces temps, croiser les regards pour discerner à plusieurs mieux que seuls. Sachant que la solitude ne manque jamais. Nous avons deux solitudes en nous. L’essentielle : se sentir lancé là-dedans, la vie, et comprendre qu’on ne fait qu’y passer, comme s’il n’y avait que la vie et la mort d’ailleurs, certains pensent même qu’on « transite », mais bon, pas besoin d’atténuer le vertige, gardons cette solitude sans filet, c’est la bonne, l’inquiète et propulsive, on ne peut plus réelle. Et il y a la sociale, périphérique solitude prise entre les rideaux de fumée d’opinions, néfaste celle-là, quand on ne sait plus jusqu’où douter contre soi-même, quand on se demande « Suis-je seul à voir cela, suis-je sot ou fou pour ne pas comprendre ce que tant de mes semblables ont l’air d’admettre ? ». La plupart s’en accommodent, s’adonnent au quant à soi. Pas tous. Qui partage ce doute ? Je parle du doute plus fort que soi, si minant et puissant à la fois qu’il peut susciter chez certains, pour ne pas dire quelques-uns, une quête vague, livrée à ce qu’on nomme un peu vite le hasard mais qui peut aimanter ce qu’on nommera beaucoup moins vite « les affinités électives » (roman plus libertaire qu’on l’attendrait de ce génie du juste milieu en tyroliennes qu’était Goethe). Les leurres ambiants s’écartent dès qu’on entend quelqu’un se murmurer à lui-même : « je me disais bien aussi… que quelque chose ne va pas ». Oui, cela arrive, c’est tout à fait possible d’entendre exactement qui l’on doit entendre de l’intérieur, en son silence. Alors la solitude devient objectivante, elle perd son aliénant pouvoir de confusion. De là s’opère la bifurcation entre n’être que seul et Etre seulement, l’adverbe prenant un sens actif qu’il n’a pas d’ordinaire.
Ce n’est que le plus exotérique des cercles d’affinités, au point d’être d’abord tacite, mais il est nécessaire pour que quelques-uns se repèrent les uns les autres à une même impression d’époque. Ce qu’elle est et n’est pas. La camper, celle-là, pour y faire advenir plus qu’elle : et qu’éventuellement cela attire plus de quelques-uns, de cercle en cercle toujours plus concentriques autour de la Table-plus-que-ronde.
Il y avait besoin, plus que besoin aux premiers temps du XXIème siècle. Mais, avant le contexte, dissipons toute illusion morale : de même que la solitude est ce qui manque le moins, de même la proportion des réfractaires à l’aliénation est-elle constamment minoritaire. C’est d’ailleurs encourageant, au vu des progrès de l’Histoire. Nul élitisme social dans le constat. L’appellation de Quelques-uns nous est venue parce que sans ambiguïté ; elle évacue l’élitisme de classe, de culture ou d’argent, qui ont force de domination et de reproduction conservatrices. On ne voit pas que les privilégiés soient l’élite qu’ils prétendent. Mais s’ils tiennent à parler d’élite, alors oui, les Quelques-uns ce serait à la républicaine, l’élite pour causes publiques, élective par révolte affirmative, sans révoltisme, par appel d’air, besoin d’écarter les limites. Voilà pourquoi c’est sans illusion sur le nombre. En toute société, la minorité transformatrice ne dépasse pas les 30%, répartis en tous milieux, paysans, institutrices, employés de banque, commis d’administration, serruriers de supermarché, gérants de laveries automatiques, camionneurs (il y en eut plus à cacher des Juifs que d’auteurs de la NRF, si si, la NRF de Drieu fut interdite de 1945 à 55), mannequins, garçons coiffeurs, commissaires-priseurs, chefs du protocole, de rayon, de gare, directrices d’école, de compagnies d’assurances : 30%. 30% maximum – beaucoup moins chez les auteurs français, avec eux on est dans les 3%, ou les Suisses tenez (souvenons-nous de Mars, de Fritz Zorn, conscient dans sa chair que son cancer est intériorisation de l’incurable neutralité suisse - j’ajoute : de toute neutralité). Illustrons, et tout le monde s’accordera sur ma petite théorie des minoritaires agissant : les 30 % de Quelques-uns de tout temps donnèrent les Résistants, les lecteurs des Lumières, les dissidents d’URSS, les Justes pour les Juifs, les Socialistes à la Jaurès ou Blum, les blancs américains tabassés aux cotés des noirs au temps de Martin Luther King, les mâles aux côtés des femmes manifestant pour la contraception, etc, etc. Les Surréalistes furent 30, les Situationnistes aussi à peu près, les Apôtres douze. On est toujours peu avec la liberté, la justice, avec le grand désir, la chercheuse inquiétude humaine.
La lancée des Quelques-uns tombait bien, en plein moment aveugle. En ce temps-là, le nôtre, la mélancolie de vivre s’était renouvelée au point de passer inaperçue, donc d’être aisément refoulée. Quand je disais qu’il ne s’agit que de « bien discerner ». Et pour cause paradoxale : la mélancolie était devenue nostalgie de l’avenir. L’avenir avait très longtemps été religieux, téléologie théologique, puis historique à partir de la Révolution française et de là tendant vers toujours plus et mieux de justice, l’égalité, les émancipations. Mais, en 1991, au motif que » l’avenir d’une illusion » communiste s’effondrait heureusement avec le Mur de Berlin, quel avenir a remplacé l’autre à l’horizon radieux de l’Histoire ? Un demi-corniaud philosophe prophétisa « la fin de l’Histoire », s’esbaudissant que, le communisme effondré, le Marché couronnerait la démocratie, enfin ! Tout l’effort humain dans les siècles et les siècles, y compris la lutte contre le totalitarisme, pour aboutir au commerce mondial des biens et services… L’argent allait tout bouffer, évidemment. Déjà qu’il est hors-loi par fluidité et par puissance de notre avidité réflexe, déjà qu’il avait toujours été nécessité et passion, si en outre la richesse devenait mérite personnel et perspective collective… Toutes les valeurs et l’avenir y passeraient. A la fin du vingt-et-unième siècle c’en était fait, les opinions avaient incroyablement oublié que l’argent atteint tout si on le laisse faire. On ne pensa plus rien pour maîtriser cet outil des outils. On a vu depuis. L’argent « libéré » comme jamais confirme que les affaires n’ont que faire du libre individu, au contraire. Les libertés collectives de chacun furent repoussées au point de ne plus savoir ce que c’est que les libertés collectives de chacun ; les libertés individuelles purent être rabattues sur les libertés narcissiques, l’idéologie du psychologisme. Un siècle après la Grande Dépression, la Grande Régression psychique des années 20 du XXIème siècle emporte, dans un reflux où c’est la vulgarité qui invente, tout ce qui avait été conquis par desseins et luttes en émancipations, égalités, justesse dans la justice, pouvoir civilisationnel de la culture.
§ 4
Pression poétique
Dureté des temps ou pas, tout se joue toujours par les mots. Si je rappelle cette évidence, elle n’est pas à entendre comme une de ces professions de foi poétique devenues un des classiques de l’espérance d’avant-garde. J’entends et admets qu’il y a aussi, en prenant le mot dans son sens d’innovation de langage, une poétique de la vulgarité, une poétique de l’intérêt, de la bêtise argumentée, du mensonge, de la mauvaise foi. C’est pénible à dire, mais la créativité des oppresseurs sait être formidable, à la pointe des nouvelles vagues. Sinon, ils ne soulèveraient pas les foules ni ne seraient portés par l’opinion populaire. Que « le » réel, le leur à côté de tous autres réels, soit façonné par le verbe, les conservateurs ne le savent certainement pas moins que les progressistes. Pour conserver, on ne peut se contenter de reproduire la vulgate dont on hérite, il faut l’assortir, la renouveler comme la mode. Si l’on n’a pas trop peur de la lucidité, l’année où je me décide à écrire ce roman de pensée, l’année 2025, nous démontre comme jamais, homme le plus puissant de la planète en tête, que la politique la plus immorale s’impose par la grâce épaisse d’une transgression verbale révolutionnaire en ce qu’elle recule les limites de la vulgarité dé-civilisatrice. Comme quoi, la transgression n’est pas qu’une joie surréaliste ; j’avoue n’avoir jamais été trop convaincu par les théories de tortures transgressives à la Georges Bataille (flamboyant romantique du sexe, à côté de ça). Le vingt-et-unième siècle en tout cas nous lègue ceci quant au pouvoir des mots : le travail de vérité a pu être congédié par une addiction au mensonge qui fait jubiler l’opinion populaire et la voue à une régression mentale dont elle se repaît plus que de besoin. Pour un temps. Pour un temps, peut-être, mais cela se jouera à peu, si cela doit, peu face à beaucoup. Le peu, en pourcentage de consciences et d’appétences, ne laisse pas d’autre choix que d’être extrêmement qualitatif face au règne du quantitatif comme signe des temps.
C’est ici qu’interviennent les Quelques-uns, s’ils le « pveulent ». Ce verbe, qui fait partie de leur dictionnaire spontanément inventé, désigne l’indissoluble réciprocité entre vouloir et pouvoir. Soit dit en passant et en mettant en circulation ce mot-valise, les Quelques-unes-et-uns furent bien conscients d’ôter pas mal de patientèle aux psychanalystes. « Je n’ai pas pu venir hier, excuse-moi.
- Tu n’as pas pu.
- Pas pu.
- Tu n’as pas pu venir, ni prévenir.
- Oui, parce que c’est au dernier moment que je n’ai pas pu.
- Au dernier moment, oui, je comprends.
- (…)
- Je voulais venir mais finalement j’avais autre chose.
- Ah, autre chose.
- Autre chose, oui. Je suis libre, après tout.
- Ah, libre.
- J’ai ma vie, non ?
-Ah, ça.
- (…)
- Oh et puis quoi, il faut admettre la liberté de chacun !
- Oh celle-là, on ne fait que ça.
- Pourquoi, il y en a une autre ?
- Tu poses la question. La prochaine fois, ne dis que tu ne pveux » [1]
Etc, on connaît...
Ceux qui parmi les Quelques-uns n’ont pas douté du pouvoir des mots – et on doit jouer particulièrement fin de nos jours - ont donc fait leur pari, tant qu’à vivre. Le pari fut d’opérer la Pression poétique. La poésie est ce qui, par son absence de règles a priori et de méthodologie productive, nourrit latéralement l’expérimentation que les autres discours d’intelligence du monde, avec tout leur apport et leur nécessité, ne peuvent s’accorder par eux-mêmes. Sur eux il y a moyen de faire pression indirecte, par réfraction de pensée, par ce biais de point de vue qui seul révèle le grain du mur, biais au sens où les villageois d’autrefois disaient d’un des leurs « il a le biais » parce qu’il trouvait moyen de tout réparer. La poétique comme nouvelle donne de formulation fait faire à l’esprit ce pas de côté qui révèle des portes à l'intuition en sciences humaines, astrophysique aussi bien, économie, éthique, politique même. Si volatile soit-elle, et parce qu’elle l’est, en assumant, la formule de « pression poétique » est adéquate par épure. L’heure en effet n’est plus à « la beauté convulsive » du surréalisme, mais, nos temps étant plus pervers, à certaine beauté d’exactitude.
On va comprendre comment ce nous est apparu, par de premiers extraits de nos correspondances. En post-scriptum à un de nos courriels, je répondais à Valérie Rossignol ceci : « Oui, la signature est librairie s’est magiquement passée, comme si l’esprit chamanique et de meute (vous savez mon amour pour les loups, animal politique solidaire s’il en est, et qui ferait vraiment souhaiter à l’homme qu’il soit enfin « un loup pour l’homme », et ne surtout pas souhaiter au loup qu’il soit homme pour le loup !... ) le tour d’esprit lancé lors du Bref et aussi Mondial Happening [2] se poursuivait presque de lui-même. Les jeunes gens qu’il draine sont venus en bande, une vraie descente, ça a marché tout seul. Mon idée (de jeune homme) de faire pression poétique sur le monde, pour réamorcer la pompe de tous les discours et actes sur le monde tel qu’il pourrait changer, semble prendre tournure… Cela vous concerne et je vous implique au plus haut point, c’est affaire de gouvernement…de l’extérieur par l’intérieur. »
Fin du courriel de réponse de Valérie Rossignol : …« En ce qui concerne mon projet, je rêve moi aussi de faire pression poétique sur le monde, afin que le monde prenne conscience que le seul espace à reconquérir est intérieur.
Mais je suis bien seule.
On continue peut-être, mais selon quelle loi ? »
C’était en 2014. Prochain épisode en conséquence : Politique de la poétique… et lèvres molles.
(D’ici-là, en annexes, premières esquisses d’annonce qui devait être publique des Quelques-Uns, en 2014, passée sous silence.)
[1] Dictionnaire des mots manquants, page 62 – 63, éditions Thierry Marchaisse, 2016.
[2] Cf. Bref Happening mondial, Total Ready Made, sur YouTube et paru aux éditions Tituli, en vente en ligne chez cet éditeur, Paris 2014.
Janvier 2026
§ 5
Politique de la poétique,
au temps des lèvres molles
« Le poids précis de l’univers, l’humiliation, la joie. »
(J-L. Borges)
Je sais bien qu’il est de mode et commode de faire sa moue de maturité avertie au seul mot de « politique ». Je sais bien que le mot indisposera plus encore si je l’accole au mot de « poétique. Eh bien, tant pis pour ceux qui voient dans le poétique un doux et réservé domaine. La politique de la poétique, c’est ne pas en rester là, jamais ; c’est avoir besoin de plus que tout ce qu’on imagine, pense et ressent seul. Il faut à chacun son langage et que celui-ci passe à l’Autre, ou l’on en reste là.
Ce ne sera pas la première fois que la création individuelle s’enrichit de la création collective et celle-ci de celle-là ; je suis reconnaissant à toutes les poignées d’êtres qui par la culture ont à eux seuls transmis leur belle audace de vivre, entre eux, au-delà d’eux, et dans la suite des temps.
La « pression poétique » fut peut-être la formule de chimie mentale que l’entité des Quelques-Uns invitait à exercer stratégiquement sur l’Ambiance culturelle française. Je dis « peut-être » alors qu’elle le fut assurément pour quelques-uns parmi les Quelques-Uns, d’emblée. Pas pour tous, à ce qui s’avèrera plus tard. - Attention, ceci n’est pas une allusion aux visiteurs de passage. Encore que… pourquoi ne pas en parler tout de suite ? Hein... Croquer vite fait les ombres et profils fameux ou non qui défilèrent entre et sur les murs de l’appartement ancien où se réunissait la compagnie, pourquoi ne pas !... Nous sommes dans un roman de la pensée, non ? Dans la vie aussi, d’ailleurs.
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Des visiteurs de passage, il y en eut au fil des ans, et pas qu’un peu – tellement que d’aucuns se sont retrouvés les soirs de liesse entre mur et télé à celle-ci accoudés, le surplomb que ça donne sur les débats… (ceci juste pour dire). Nombreux les « De passage », donc, qui s’invitaient à jeter un œil – comme on dit sans mesurer ce qu’on dit – sur ce qui pouvait bien se tramer autour de l’improbable Table-plus-que-ronde dont l’occulte rumeur distillait vers le Toutout-Paris l’envie sociale d’en être avant les autres, qui fait le sel du pré-snobisme. Ce fut bien le seul « isme », au demeurant, dont un des Quelques-Uns se targua et défia l’« ismisme » d’avant-garde, boutade de courriel qui aurait dû suffire à confirmer que notre mouvement nouveau ne reproduirait pas le modèle des mouvements nouveaux du passé. Mais bon, à ceux qui ne pveulent pas comprendre, il est vain d’expliquer : soit qu’ils sont bouchés (voilà pour le « peut » dans le pveut), soit qu’ils ont intérêt à en rester là (c’est le « veulent », qui sonne bien, du pveulent). A ce genre d’indices on aurait dû pressentir les bornes, et moins longtemps tolérer la compression que les engoncés malins ont opposée à la pression poétique. Mettons-nous à leur place : pour « réussir », il ne faut pas que cela bouge autour des marches chèrement gravies. Ceux qui montent au mérite fournissent au manège contemporain de la société ce qu’il faut pour préserver son mécanisme d’ascension. Voltaire au moins souriait au Seigneur qu’il croisait sur le palier : « Vous descendez, je monte ». Arriviste s’il en fut, Voltaire n’hésita jamais à foutre en l’air ses savantes courtisaneries pour « écraser l’infâme » intolérance.
Toujours est-il que les défilants curieux ne sont pas passés à côté de l’aventure qui bruissait à la Table-plus-que-ronde de ce groupe étrange. Ils en sortaient amusés, et stimulés. Stimulés pas plus de vingt-quatre heures sans doute, mais c’est déjà ça. D’une part nos défilants s’avouaient, en bas de l’immeuble à minuit imaginez : « mais… qu’est-ce qu’on est libres à cette table ! ». Ce qui, entre nous, dit de Paris quelque chose que l’on n’aurait pas dit en des temps autrement oppressants, les années 30 par exemple, ou autrement entraînants, les années 60. D’autre part et surtout, nos visiteurs n’avaient pu manquer d’observer certaine rutilance de culot parmi les couverts ; et aussi cette faconde de liberté critique qui donnait au rire son littéral éclat, et, à la voisine du dessous et aux étudiants du dessus, le désir de sonner à ce théâtre. Nos visiteurs d’occasion, qui ne sont pas naïfs, craignant de l’être, sortaient de là épatés, pour une fois en ces temps. Enfin quoi, fallait-il que ces « Quelques-Uns » fussent gonflés tout de même, barrés complètement, barges ou pire : idéalistes – ce qu’à Dieu ou Rien ne plaise ! –, pour croire qu’une politique de la poétique, si affutée soit-elle, puisse modifier quoi que ce soit aux mentalités et, plus encore, au couvercle culturel français, si policé, n’est-ce pas.
Précisément c’était, et c’est la raison de plus, supérieure - et folle, selon les lèvres molles, qui pensent bien à demi -, raison pertinemment folle de parier que c’est possible, parce que sinon… Sinon, on a vu depuis.
Non que nous concevions la littérature comme mode d’action. Ses liens avec la société ne sont jamais voulus directement dans les œuvres qui font vivre ; c’est même pour cette raison, parce qu’elles ne l’ont pas cherché, qu’elles modifient les mœurs. Une œuvre de conquête érotique remue le corps social, en sous-main si l’on me permet, plus profondément qu’une œuvre combative. En attendant Godot de Beckett fait toujours bien dans la bouche d’un ministre ou d’un envoyé spécial très spécial de dictateur russe, alors que le très sûr Sartre déclarait à propos de cette pièce que c’était pas mal, Beckett, mais que peu après il avait vu à Moscou une pièce soviétique sur une grève en usine et ça c’était autre chose !... Nous en avons discuté un soir, de la littérature engagée à la Sartre, qui ne fut jamais en reste de coups de talon rhétoriques comme on les aime en France et pas seulement chez les auteurs collaborateurs ; ce fut un de nos nombreux échantillons de réévaluation souhaitable, la réception de Sartre restant encore laudative en vertu de la tradition française de s’incliner devant ses grandes figures littéraires arrivées. Cela fait partie des chantiers qui auraient pu être lancés dans une revue à créer ou des tribunes collectives, si des lèvres molles n’avaient trouvé que c’était aller « trop loin ». Nous pourrions revenir, dans un chapitre, sur le roman national littéraire très particulier de ce pays.
La pression des mots libère d’oppressions pas seulement par la frappe de notre discernement critique mais aussi par la pression inventive de nos créations. Pourquoi choisir entre le travail du positif et celui du négatif, dialectiquement ? La poétique que nous mettons en œuvre était et est en constellation expansive, comme on le verra, et c’est déjà tout vu si on se donnait la peine de nous avoir lus. Les œuvres sont là, en fait d’ouverture sensible et spirituelle, d’abandon poétique, de vie vue d’ailleurs, de ce que « rien n’est banal au monde, tout dépend du regard », etc, etc. Quant au climat des soirées à Quelques-Unes-et-Uns, il fut hautement festif, table à la Molière, j’y tiens, à ce qui s’appelle « faire la vie » !
Mais alors, pourquoi le lancinant « peut-être » par quoi commença ce chapitre ? Que s’est-il passé, au fond ?
Très au fond, une bonne raison, d’abord. Nous étions partis sans a priori aucun. Le mouvement des Quelques-Uns n’avait pas formulé de « pression poétique » à l’origine, rien défini par manifeste ni par écrit ni de quelque manière que ce soit. Cela demeurera une de ses originalités historiques. Nous sommes assez instruits par l’Histoire, le temps n’est plus aux obédiences esthétiques unilatérales comme au XXème siècle. Pour autant, si notre indéfinition initiale traduisait un discernement du moment où nous sommes, cela n’enlevait rien à la pression du désir, au contraire. Au fond, cette histoire de « pression poétique » revient à ce qu’énonce Freud : « Si on cède sur les mots, on finit par céder sur les choses ».
L’Ambiance dans laquelle naquit ce mouvement, n’a fait que le confirmer. Je dis « l’Ambiance » comme Balzac mit majuscule à « Rente », toutes lourdeurs égales d’ailleurs dirait la mathématique de la servitude, qui pour se perpétuer régulièrement s’améliore, comme la bêtise grâce aux progrès de l’intelligence.
Nous avons commencé à nous réunir vers 2013 tandis que la foire aux vanités littéraires, à force de logique médieuse et de narcissisme libéral qui va très bien avec, devait se lâcher dans une systématique psychologisation de toutes opinions. Comment discuter si ce que je dis n’est entendu qu’en tant que mon opinion, ma subjectivité, « ton histoire personnelle », typique phrase de lèvres molles ? L’aimable bêtise épuise, d’où ses victoires.
Il n’y eut pas de résistance. Pas de… pression qualitative (je ne parle pas de mes écrits sur la bêtise cultivée puisqu’on n’en parle pas : puisqu’ils m’ont valu liste noire : puisque cela fait peur). La peur de dire quelque chose contre l’oppression culturelle, cela existe comme cela a existé, faut-il le rappeler ? Il le faut et cela se paie. La peur et la coercition par « mort sans phrase » (plus d’articles sur ce que vous écrivez, mise à l’écart éditorial, etc, on n’imagine pas que cela se passe dans la culture, plus que dans l’économie ou la politique), ont endurci l’arrivisme sélect, qui a libéré la vulgarité qui, ne se rendant de compte à soi-même ni de rien, ignore la peur. Pour résumer à grands traits en ce début de manifeste ouvert (pour la première fois dans l’Histoire : ouvert à qui pveut, non prescrit par un seul), tout le monde admet maintenant, mais un peu tard, que la révolution réactionnaire n’a pas eu peur des mots, elle. Elle joue même à fond de la transgression que l’intelligentsia de gauche croyait réservée à la philosophie érotique de Georges Bataille. Dans le relâchez-tout dont il n’a donné que le ton que ses fadas prennent pour du style, le romancier idéologique Michel Houllebecq a ouvert les vannes à ce qu’il m’a fallu nommer l’école du « Glauquisme ». Le glauque serait le fond du vrai. S’il suffisait d’être cynique pour être réaliste…[1]. Cet écrivain a, parmi ses opinions d’anguille poisseuse, exprimé sa faveur pour Trump, plus carnavalesque que lui dans l’audace vulgaire. Houellebecq n’est qu’un symptôme mais il a libéré les pulsions préalables aux idéologues aboyeurs dont se lamentent ceux-là mêmes qui l’ont promu comme des abrutis. De la Grande Régression intellectuelle des années 10 et 20 du XXIème siècle, plus précisément : de la Révolution de l‘Inintelligence qui caractérise l’actuelle rupture de valeurs, le spectacle littéraire français et le niveau de ses débats auront été l’avant-garde qui s’ignore, annonciatrice à sa petite façon et de longtemps. On y et en reviendra.
Mais, détendons-nous…
Il y a un peu de fantastique dans ce roman, oh pas grand-chose, mais qui lève un coin du voile sur le bizarre passage des Quelques-Uns aux Quelques. On a appris une chose, à l’usage, du haut étage où ils se réunissent. D’ordinaire, « l’esprit de l’escalier » c’est la répartie qu’on trouve trop tard, après la discussion ; mais là, force a été de constater que cet escalier-ci ne donne de l’esprit qu’en montant, pas en descendant. Si on avait su !... Il y avait des bouchés volontaires et des lèvres molles dans ce groupe, certes, on l’a assez compris, mais ce n’était peut-être pas lacune d’esprit de leur part s’ils ont fait inertie.
Et puis ceci aussi, tant qu’on y est : l’étage étant haut, l’appartement fut baptisé la « Tour-d’y-voir-venir », donnant sur la plus grande gare d’Europe, par la même fenêtre sur laquelle s’ouvre Hugo Cabret, le film que Martin Scorsese a consacré à Méliès. Comme quoi, et sans crier gare, vient d’être assurée ce qu’il faut bien nommer, en style de roman, la situation. A présent, le suspense de la pensée peut revenir à ce « peut-être » en suspens sur nos têtes depuis le début du chapitre.
Si on a écarté celles des arrivants d’occasion, quelles têtes ont bloqué l’aspiration poétique ? Le blocage vint de la majorité de permanents initiaux, là est la surprise, sans qu’il y ait de raison d’être déçu, on n’avait qu’à voir avant. Les lèvres molles distillèrent le sémillant dissolvant du scepticisme. On a toujours l’air fin quand on toise mondainement celui qui aspire à autre chose. Maintenant, pourquoi l’obstruction corrosive, une petite énergie si négative, insidieusement dévalorisante de tout ce qui pourrait dépasser la prudence tactique ? La réponse est dans leur inertie assumée : ils trouvaient que c’était ambition que de vouloir autre chose, ils raisonnaient donc en termes d’ambition personnelle. Ils tenaient à ce que ça ne sorte pas de la Tour-d’y-voir-venir.
Ça… ? Pendant ces années, neuf ans, ce fut le gai savoir, du tonique créé véritablement. Nul ne démentira jamais que je me suis constamment voulu garant qu’un tour d’esprit de bienveillante exigence impulse chaque soirée, chaque débat, généralement improvisé tant nous avions écoute et répondant. Soirées à approfondir avec Frédéric Joly sa biographie littéraire et politique de Robert Musil ; soirées sur la poésie, sur Borges, Pessoa, Michaux, dont une particulièrement joyeuse et tardive avec Jacques Réda pour ouvrir l’année 2017, où nous ne savions pas que l’une d’entre nous, Anne Dufourmantelle, nous quitterait tragiquement à l’été. Soirée avec l’éditeur et le traducteur de l’œuvre complète de Philip Larkin, dont un vers d’une métaphysique suprêmement évidée nous est devenu viatique en fin de courriels :
« Nothing, like something
Happens anywhere ».
« Rien, comme quelque chose
Arrive n’importe où ».
Un des fils rouges de nos réflexions demeurant le langage, il devait advenir que l’un d’entre nous en dise long, via Robert Antelme et Marguerite Duras, sur le soi-disant silence des déportés du retour des Camps alors que non, ils voulaient parler, mais sans écoute. La psychanalyse, bien sûr, souvent ; l’actualité cinématographique, beaucoup, certaines séquences de films antérieurs faisant office de nouvelle sorte d’apéritif, onirique, entraînant. Traversée des événements, attentats, première élection de Trump, pandémie, l’apolitisme très politique du « en même temps » en toute perversité acceptée par les bien-pensants ; souhait d’intégrer à la réflexion politique la responsabilisation des peuples électeurs ; eau tiède du Nobel attribué à Modiano après Le Clézio et avant Ernaux, ce qui, en fourchette de quelques années, fait l’incontestable habileté gallimardienne. Publication de deux romans retrouvés de Céline par le même éditeur pas plus gêné que sa NRF pendant la guerre, sous les bravos de l’intelligentsia de gauche y compris – il faudra décidément en reparler, ici qu’on est libre sans éditeur, parce qu’elle influence et révèle l’Ambiance, cette tradition de veulerie littéraire. Mais d’abord, pour comprendre ce qui va se passer, lecteur, sache que nous préférions parler, nous autres, du Guerre et Paix contemporain que fut la trilogie Ton visage demain, de Javier Marias ; de 2666 et des Détectives sauvages de Roberto Bolaño, de ses chroniques critiques qui n’avaient pas françaisement la trouille de discerner. Nous ne parlions pas de Houellebecq, Angot, Beigbeder, ni du Spectacle présentant comme « intellectuels » des médieux comme Onfray après BHL et autres. Ceci vite expédié ici pour rappeler qu’a contrario le travail du positif, la compagnie des Quelques-Uns l’a plus qu’accompli, proposé, de l’avis de tous les participants. Mais, mais chaque fois qu’il fut question de sortir cette créativité de la Table-plus-ronde, de manifester publiquement la nuance critique de jugement et l’amplitude de désirs que l’Ambiance du temps a étouffées au point de la censurer par autocensure conséquente : chaque fois une majorité des Quelques-Unes-et-Uns a stratégiquement bloqué.
C’est à n’y pas croire, la compagnie s’est révélée poreuse à l’individualisme concurrentiel qui sature la société contemporaine. C’est entré jusqu’à nous. Ils et elles venaient là mais gardaient à l’esprit de ne pas compromettre les carrières dans un milieu parisien qui ne pardonne rien et permet beaucoup moins que le milieu politique, contrairement à ce que croit l’opinion commune. Le narcissisme psychologisant a tellement miné toute valeur, qu’il a fallu entendre qu’il était narcissique de vouloir manifester publiquement le point de vue des Quelques-Uns, à la manière par exemple dont Camus et Max-Pol Fouchet à vingt ans créèrent une revue pour résister – ne serait-ce que cela ! L’argument dissuasif de « l’ego » proféré par qui se foutait bien que Quelques-Uns fassent Quelque chose, laisse un je ne sais quoi de typique dans les souvenirs.
Peu à peu, par effet conjugué de frein sourd et d’émollientes mignardises, la pression poétique, qui naît de ne pas pouvoir se contenter de soi, de sa seule vie, du « il en sera toujours ainsi », passa sous silence, attentive à tous mais écœurée par la peur qu’avaient les autres de se faire mal voir du milieu. Au fond, ces fins s’en foutaient, de toute pression poétique. Mais le taisaient d’un air entendu ; il vous vient, les observant, des croquis et notions : Paris réussit aux fins-lourds (= se trouvent légers) et aigres-fins (= se trouvent rebelles). Comme il n’était pas question d’exclure à la mode surréaliste et situationniste – ce qui n’empêcha évidemment pas la mauvaise foi des lèvres molles de le dire, dissuasion d’après-coup peut toujours servir - mais qu’il n’était pas plus question de confondre tolérance et indifférence bon teint, il fallut bien que se disjoignent le cercle proche du moyeu immobile qui fait tourner, et le cercle plus exotérique de ceux qui venaient là comme ça.
On avait pourtant proposé et dessiné un révolutionnaire modèle de groupe culturel permettant d’embrayer les uns aux autres plusieurs rythmes plus ou moins engageants et plusieurs sous-ensembles en cercles : le Différentiel. Cette grande roue ingénieuse que nous voulions tôt et pouvons enfin appliquer à tout groupe d’invention civilisationnelle, méritera son épisode prochain dans ce feuilleton, à présent que cela s’est ouvert sur le monde.
Puisque le Différentiel en sa souplesse fut quand même refusé par malins et malines, ce fut logiquement qu’arriva, au bout de neuf ans, la passation des Quelques-Uns aux Quelques. Filtrage, divergence ou séparation, scission si l’on veut.
C’est fini tout ça. Finis les grands désirs et la tonique inquiétude, l’heure est à l’hystérie des modérés, à la tolérance noyée dans les eaux tièdes de l’indifférence et du calcul de soi.
§ 6
Le Congrès de Hambourg
Je me suis laissé dire, ou raconter, que dans la période où la boxe était la plus populaire aux Etats-Unis, à un moment les trucages s’étaient tellement généralisés que, plus un match n’étant faussé, les parieurs commençaient à ne plus savoir qui valait qui et quoi. En conséquence, les mafieux et bookmakers qui tenaient le marché se réunirent en conclave et décidèrent d’organiser, en hiver avant l’ouverture de la saison des rings, une semaine de combats à huis clos en Europe, à Hambourg, où ils firent venir en avion et s’affronter les champions qui étaient considérés comme les meilleurs avant que la corruption n’eût brouillé toute évaluation. De ce séjour entre hôtels et matches secrets, ils revinrent aux Etats-Unis avec leurs calepins annotés selon un classement sérieusement étalonné qui, le temps que le naturel humain revienne au galop, laissait un répit de paris non truqués.
J’aime cette histoire. Pas seulement parce qu’elle est de juteuse logique ; mais aussi parce qu’elle fait rêver. On me voit venir, n’est-ce pas, rêver de cette histoire de paris à Paris, un bon congrès, n’est-ce pas, où « Quelques-uns » ou « Quelques », je dis ça comme ça, donneraient rendez-vous sur scène dans un théâtre deux à trois soirs de suite par an, un show, du Broadway comme n’avaient pas peur d’en administrer les Ginsberg, Ferlingetti, Burroughs, de la Beat Generation en tournées dans leur vieille Chevrolet d’une université à l’autre, et l’on discuterait librement, très publiquement, ostensiblement, jovialement, rigoureusement, jubilatoirement, drôlement, analytiquement, honnêtement, férocement, intelligemment, finement surtout, finement enfin (je peux vous aligner comme ça les adverbes à la Artaud si vous voulez – vous n’y tenez pas ?), de ce qui a été promu par presse et médias dans l’année, et même depuis des années, vu le stock ! de littérature et idées françaises. Bien entendu et tout comme dans la boxe, le « quelque chose de pourri au royaume » des coteries reviendrait au jeu parisien, mais entretemps on aurait quelques années inoubliables qui par la suite pourraient être invoquées et culpabiliser quelque peu, puisque ce milieu et aucun milieu ne sont pas capables de tenue par eux-mêmes. Le Congrès pourrait s’intituler « Comédie de la critique ! », avec le point d’exclamation inclus dans le titre (forcément), cette fiesta annuelle faisant bilan de Critique de la critique… Et en effet, pourquoi la critique culturelle serait-elle seule au-dessus de toute critique ? Y aurait-il prêtrise ?
Quoi ? Des cris, là-bas… Oh la clameur… Tout de suite les hauts cris, j’entends d’ici... ! Croyez-moi, il est funeste et vain, en libre culture, de dire les choses, de dire, par exemple, que…………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………(prochain épisode : le Grand Différentiel, et la veulerie littéraire française)
[1] A qui pensera qu’une parenthèse est expéditive pour un si mûr point de vue, proposons de consulter les deux tribunes parues dans Le Monde, accessibles directement sur ce site www.lescorpscelestes.fr , onglet du livre en cours « De l’Ambiance littéraire ». Ainsi que la seule critique de la « littérature » et de l’encensement pro-Houellebecq dès ses débuts, dans La Situation des esprits, 2003.
Février 2026
§7
L’intuition,
et le Différentiel, prototype de nouvelle créativité collective
Il y a quelques années de cela, mon sérieux journal consacrait une page à un projet de laboratoire d’idées dépassant l’échelle des think tanks habituels qui se définissent par leur champ d’application circonscrit (économie sociale, améliorations de la démocratie, programmes et perspectives politiques…); il s’agissait cette fois d’élaborer la ou les nouvelles interprétations générales de l’homme et du monde susceptibles d’éclairer l’avenir, en regroupant les personnalités les plus avancées dans les principaux domaines de recherche de par le monde. L’idée même de ce think tank suprême paraît historiquement naïve. Comme si les mutations qui ont changé notre vision universelle n’étaient pas nées d’un individu, Galilée, Newton, Darwin, le Christ, Freud, Marx, Keynes, Einstein, porté certes par l’état d’esprit contemporain mais seul à avoir fait le saut novateur, par une disposition personnelle forcément imprévisible. Même du Christ historique, qu’on le tienne pour fils de Dieu ou pour fils de l’Humanité, il n’y a rien d’iconoclaste à dire que, sans certains ingrédients particuliers de sa psychologie, il n’y aurait pas eu de Christianisme ni la mutation qu’il a opérée pour l’humanité.
Dans la même période des années 2010, un autre programme de réflexion universelle avait de quoi susciter la perplexité mais avec une interrogation plus productive sur le ressort profond de la créativité mentale. L’UNESCO a mené d’abondants travaux qui sont probablement les plus approfondis sur ce qu’est l’intuition, son fonctionnement, son apport, plus que tout ce que la philosophie, la psychologie et la science ont pu en dire depuis l’aube des temps. L’enjeu est considérable si l’intuition est la faculté décisive d’invention et découverte. L’une des conclusions tirées de ces recherches de l’UNESCO est qu’il faudrait introduire l’enseignement de l’intuition en université puis dans les programmes d’éducation générale. Là se glisse la perplexité. N’y a-t-il pas contradiction dans les termes, indépassable paradoxe à vouloir enseigner ce qui échappe à toute logique prédéterminée ? L’intuition n’a pas et n’aura jamais son Discours de la méthode. Elle nous vient on ne sait comment, par on ne sait plus ce que l’on sait, vers autre chose qu’on va soudain voir puis savoir.
Lire la suite de cet épisode
Charles Fourier, socialiste critico-utopique selon Marx et Engels, élabora en détail un nouveau monde amoureux, industriel, agricole, en se donnant « l’écart absolu » pour moyen de recul par rapport aux savoirs acquis et systèmes entérinés. « Avoir le biais », disent les villages, j’en parlais au début, le biais de point de vue, d’angle mental qui révèle le grain du mur qu’on a toujours trop vu pour le voir. Quelque chose comme l’optique sans organe.
Longtemps après avoir écrit Robespierre, derniers temps, récit enquête historique marqué par L’Affaire Mattei, film de Francesco Rosi dont j’avais admiré et tiré la « poétique du politique » (une des acceptions de la poétique proposée ci-avant), j’ai essayé de comprendre si ou comment j’avais pu, sur un événement tant étudié, moi simple écrivain, apporter quelque chose qui ne soit pas « faire de la littérature avec l’Histoire », genre que je ne lis jamais parce qu’il affaiblit le suspense de « l’effet de réel » que certifie par contre la rigueur des ouvrages d’histoire. J’avais tenu le plus grand compte des conseils et travaux des historiens de la nouvelle école française sur la Révolution française, et la publication de mon livre fut plutôt bien accueillie par les spécialistes. Comparé et croisé à leur compétence, mon apport éventuel n’avait pu être que d’éclairage et non de connaissances supplémentaires ; alors, m’était-il venu de l’intuition littéraire, si quelque chose de la sorte existe ? Grâce à une postface que m’a commanditée l’éditeur Eric Vigne pour rééditer le livre, la curiosité qu’aiguise l’auto-interrogation me porta à lire ce que je pouvais sur l’intuition en tous domaines, y compris scientifique ; et, l’écriture m’amenant toujours à penser mieux que ce que je pense, cela a donné plus qu’une postface : un essai à part entière, La littérature comme acupuncture, pour tirer au clair mon indéfinie façon de faire parmi les « Voies de l’intuition » [1] : « C’est embarrassant, l’intuition. Elle passe communément pour parente pauvre des démarches de l’esprit, la culture européenne ayant privilégié la raison. Maint philosophe de cette culture n’en fait pas moins découler celle-ci de l’intuition. Qui fournit le postulat des doctrines aussi bien rationalistes que mystiques. Pascal, quant à lui, ne stipulait-il pas que les principes géométriques venaient du cœur et non de la raison ? » Au fait, je conseille son Traité du Vide aux amateurs de Zen pascalien ; ils y trouveront, heureusement, des tableaux chiffrés de « Différences d’un lieu à l’autre » (pour « quand l’air est chargé »… bien entendu). Cela qui me rappelle un tableau de classe où le professeur de maths avait laissé quelques équations sous l’énoncé de l’exercice : « Calculez la longueur annuelle moyenne des ombres des arbres en France ».
Puisque nous en étions à notre janséniste, il n’est peut-être pas mauvais, bien que vain dans l’ambiante envie que rien ne bouge pour monter dans la carrière culturelle -, vain mais tant pis ! de rappeler que « Pascal, cet effrayant génie » dixit Chateaubriand, composa ses Pensées exactement en même temps que ses polémiques Provinciales. D’une même main la frappe et la grâce. Dans le « vide de ces espaces infinis » où paraissent plus vaines qu’elles-mêmes les prudences de tant d’ego stratèges qui réussissent pour réussir, le combat d’idées et la grâce d’esprit sont simultanément compatibles. D’une compatibilité qui peut être recommandable. Il faut être fort attaché à la société telle qu’elle reste pour ne concevoir point que notre esprit peut se consacrer au positif et au négatif en même temps ; peut-être même le doit-on quand les temps le requièrent ; peut-être même est-ce très bon et ne diminue point l’approfondi dans chacune des deux voies, au contraire. Les têtes molles aux lèvres pareilles n’ont pas idée de la vie forte, dégagée. D’où leur cliché qu’il vaut mieux être positif, c’est tellement plus joli, généreux, moral, pour ne pas dire : c’est moins risqué. Le grand bourgeois culturel garde sa hauteur de vue.
Le balisage des différentes « voies de l’intuition », si l’on envisage la littérature comme acupuncture, inclut les « récents travaux en sciences cognitives qui ne tracent plus l’intuition parmi les processus mineurs ou collatéraux de l’intelligence », et concernant les sciences dures, ceci : « Pour la plus exacte de ces sciences par exemple, si l’intuition mathématique garde quelque chose de constant, c’est de changer constamment de paradigme ». L’intuition semble l’infime bascule à surpuissant effet. Tout ce qui peut en être analysé revenant toujours à ne pas pouvoir saisir l’intuition (a fortiori l’enseigner), une méthode sans méthode pourrait lui être adéquate : « à échelle expérimentale nous gagnons en clarté si, pour chaque intuition misée en tel ou tel domaine, nous mettons sur la table la conception que nous nous faisons de l’intuition – autrement dit : notre intuition de l’intuition. » Il fallait en conséquence soumettre à appréciation celle qu’expérimenta l’écriture de Robespierre, derniers temps : « Mon intuition de l’intuition est, pour le dire ainsi, que celle-ci est l’imagination de la pensée ; la raison sans la méthode mais sans quoi la raison manquerait de tête chercheuse. L’intuition procéderait d’un pas de côté par rapport à la logique occupante, ce qui donne les possibilités suivantes », etc.
Ces « possibilités », les discussions des Quelques-Uns puis des Quelques tourneront souvent autour. C’était prévisible, d’ailleurs prévu dans les pages de La littérature comme acupuncture : « Du passé de l’histoire de la pensée donc, retenons a minima que, puisque l’articulation et la hiérarchie entre nos facultés mentales se reconfigurent périodiquement avec le temps, l’intuition en connaîtra évidemment bien d’autres. A savoir, quant à l’avenir ? De l’état présent de cette même histoire de la pensée, on peut tirer que l’intuition pourrait prochainement être majorée, recentrée. »
Le lecteur et moi ne nous étonnons pas de retrouver d’analogues formulations d’un livre antérieur et dans le présent feuilleton : la pensée a bien sa narration. La mienne du moins. Prenons-moi et nous pour échantillon.
Pas étonnant que la continuité de pensée autour de l’intuition créatrice se soit poursuivie à la table de discussion des Quelques-Uns puis des Quelques, et désormais via le « Manifeste ouvert » ici - ouvert à qui le pveut, à qui veut et voudra poursuivre, on le redit pour confirmer que l’intuition constitue une de nos propositions publiques d’exploration.
Un groupe littéraire n’est pas le plus mal placé pour cela. Les groupes culturels ont été, et sont peut-être les seuls avec les laboratoires scientifiques, à mettre en œuvre une créativité collective plus intuitive que tout rêve de suprême think tank. Et pourquoi ? Parce que toute création culturelle, sous toutes ses formes et sur tous supports, nait de l’intuition. L’intuition individuelle du créateur.
Le salon des Lumières fut un accélérateur de particules intellectuelles dont l’Encyclopédie, création collective, n’est pas le seul résultat mais tout autant les créations individuelles de Diderot, Rousseau, tous. Même laboratoire d’idées dans le salon de Madame de Staël puisque Napoléon, en bon Empereur, l’exila. Autour du critique et penseur d’art Clement Greenberg, les peintres américains se réunissaient et transitaient d’un atelier à l’autre avec l’émulsion qui dans leurs toiles explose encore all over. Au XIXème siècle, Delescluze après chaque soirée en son salon notait surtout et bizarrement, de ce qui s’était dit, les provocations amusées du moins connu d’entre eux, Stendhal, qui giclait l’ironie voltairienne lorsque la conversation se pâmait en romantisme chateaubrianesque et se rengorgeait de vapeurs romantiques lorsqu’elle tournait sèche. Et puis évidemment, le surréalisme a constitué un groupe si démultiplicateur qu’il a changé la donne culturelle du siècle, en une poignée d’artistes et poètes. Les situationnistes ensuite, le Grand Jeu, etc.
En lançant le groupe des Quelques-Uns, il ne s’agissait pas de reprendre ces modèles ni quelque modèle que ce soit ; mais, tout de même, nul ne peut ignorer l’émulation collective en culture.
Il se trouve pourtant que l’entreprise - au sens générique où les Lumières employait ce mot - s’est retrouvée lestée. Les freins, étonnants, sourds mais fermes, obligèrent à comprendre que l’Ambiance, sous la chappe idéologique du libéralisme-ultra qui avait répandu l’individualisme concurrentiel, pesait plus lourd qu’on aurait pu l‘augurer de cultivés. Ce que j’ai rappelé vite au premier épisode, le « chacun sans l’autre », imbibe complètement le milieu centralisé de la culture française. (Qui, soit dit en passant, ose s’étonner que le progressisme politique soit en déshérences d’idées...) Le quant à soi règne farouche, fier de soi, revendiqué avec nerf sans avoir rien à envier au « bien quoi je suis libre ! », libre quasi à la libertarienne conservatrice américaine pourtant critiquée par ceux-là mêmes. Un quant à soi très quant à soi. Se réunir une fois le mois est trop, quand le faire deux fois par semaine au café surréaliste ou à Vienne ou Prague du temps de Kafka allait de soi. Et puis, il ne fallait surtout rien divulguer ni publier de ce que nous approfondissions ensemble. Sans parler de la tremblante des lèvres molles ourlées de bien-pensance à l’évocation d’André Breton ou Guy Debord dont elles retiennent avant tout qu’ils ont exclu. Pourquoi pas pleurnicher sur les saloperies politiques et facilités esthétiques d’Aragon, Eluard, Dali – il faudra revenir, tenez, sur pourquoi Breton et cette race de phares-emmerdeurs sont si mal vus de nos jours.
Pour ne pas nous tromper d’époque, nous autres, il nous fallait trouver moyen de faire tourner malgré tout ensemble ces désirs différents, les très-quant-à-soi et ceux qui ont mieux à foutre. Une occasion par « le biais » du hasard se présenta. Je l’exposais aux Quelques-Unes-et-Uns (mail du 10 décembre 2017 : …« l'année 2018 pourrait être une année où celles et ceux qui le pveulent feront des choses, à Quelques-Uns d'entre les Quelques-Uns, selon le schéma de liberté individualiste à tout crin (époque anti-individualisme universaliste des Lumières oblige) que nous avions esquissé il y a trois ans sur le modèle du différentiel d'Onésiphore Pecqueur qui permet aux roues de rester en engrenage sans tourner au même rythme (pour les nouveaux Arrivants je joins en copie le Booklet Pecqueur qu'une entreprise d'horlogerie m'avait commandité, et que les Quelques-Uns d'alors connaissent déjà). Autrement dit, faire des choses Dehors. D'où mon Jugement de Hambourg mystérieusement annoncé mais que je n'ai pu vous expliquer l'autre fois. » La correspondance générale du groupe est ponctuée par cette proposition révolutionnaire et réaliste de modèle d’articulation collective qui articulerait, éviterait que divergent et tournent sur eux-mêmes les rythmes ego-grégaires de l’individualisme privatif. Cet extrait, de juin 2015, parce qu’est citée une trouvaille de Victor Hugo : « …Différentiel inventé par un grand algébriste, O. Pecqueur, qui, de l’algèbre à l’horlogerie puis l’automobile, laquelle n’aurait pu exister sans ce système, permit d’embrayer deux roues qui ne tournent pas à la même vitesse en virage. Cela pourrait donner le schéma de deux groupes à l’intérieur de « nous-mêmes », les Quelques-Uns et les Quelques-Autres. C’est un écho également à la citation de Hugo que nous a livrée Christian, où on lit que l’avenir dépend de « quelques-uns » (sic) , pour constituer « la foule suprême ».
Avec le rituel dyptique photo de cette fois, Salut et Fraternité, amis »
A présent, le fonctionnement en Différentiel est en expansion, élargi, embrayant maintes roues/personnes existantes et futures. Chaque époque ayant ses maux et moyens nouveaux, le site numérique qui publie ce Manifeste permet de nous relier en tous points et sources, en village comme à Paris, Londres, et Kiev où des poètes d’entre nos Quelques sont partis, nous parlent et écrivent sous les bombes.
Et, en tous domaines, politique, scientifique, économique, social, astrophysique pourquoi pas, ce modèle sera applicable.
Ainsi la boucle n’est pas bouclée mais démultipliée par connexions dont nous-mêmes n’avons pas idée… mais intuition.
§8
"C'était l'heure déjà où tourne le désir."
Une des nombreuses occurrences du Différentiel de la correspondance numérique est ici délivrée parce que le lecteur y pressentira le moment, critique et inquiet, de bascule qui mène des Quelques-Uns aux Quelques deux ans plus tard, puis à la libération dynamique d’aujourd’hui et demain.
Mail, 13 mars 2020 à 15:47:16 UTC+1
De : Jean-Philippe Domecq
Objet : "C'était l'heure déjà où tourne le désir." (Dante)
Chèr/es vous tous,
Nombre d'entre vous ont exprimé le souhait que reprennent les réunions des Quelques-Uns. Notre Table-plus-que-ronde est donc bien celle de tous, et c'est de tout cœur que je vous propose de nous retrouver, ceux qui le pveulent, le mercredi 8 avril prochain. Nous conviendrons des dates suivantes chaque fois ensemble ainsi que nous l'avons toujours fait.
Nous ne sommes pas réunis depuis le 30 novembre. Ce soir-là, les projets d'expression publiquement underground lancés la fois précédente n'avaient pas à être abordés puisque leurs initiatrice/eurs finalement n'ont pu venir. De toute façon, des voix et des silences s'étaient exprimés dans notre correspondance informatique pour écarter a priori ces projets ; la soirée l'a confirmé, puis s'est achevée dans ce sens. A la question que j'avais suggérée par courriel l'avant-veille pour remplacer la discussion sur l'action poétique (:"Qu'est-ce que les Quelques-Uns ? Aspirent-ils à devenir Quelque chose ? Ou tout autre chose. Ou l'Autre chose. Disons les choses"), nous nous sommes quittés sur la réponse, déjà entendue, que les Quelques-Uns c'était des soirées qui nous réunissaient pour parler de littérature autour d'une table. Cette réponse n'a pas fait peur ?... Si c'est toute l'aventure que nous avons partagée en sept ans, j'ai failli m'excuser. Non. Nous ne parlons pas de littérature en lecteurs passifs, mais créateurs, chacun/e selon son mode de création (dernière création en date : le livre de Philippe – Garnier – qu'Amélie vient de publier en ses éditions Premier Parallèle, est né chez nous ; nous reparlerons de cette Mélancolie du pot de yaourt). Deuxièmement, la littérature qui nous réunit n'est pas la littérature pour la littérature, mais la littérature vive, qui parle donc de tout. De fait, ensemble nous avons parlé de tout : de politique, de sexualité, du merveilleux de nos jours, de cinéma (d'où la photo, tirée de L’arrangement de Kazan, que je vous joins pour saluer notre regretté Kirk), de Wittgenstein et du dandysme féminin de Juliette Gréco, d'angoisse devant les périls historiques nouveaux, de la Culture contre la culture que produit la fine fleur littéraire française depuis vingt ans, de psychanalyse, de poésie, de "Rien comme quelque chose arrive n'importe où", du Vide aussi bien – de tout.
Quant à ce que les Quelques-Uns se manifestent publiquement sous une forme ou sous d'autres pour exprimer à l'occasion une vision qui ouvre le temps, on craint le leadership mais on attend toujours la création collective de ce groupe. Pour ne prendre qu'un exemple parmi des milliers, est-ce seulement par “ego” qu'Albert Camus et Max-Pol Fouchet ont créé une revue poétique de résistance en 1940 à Alger ? Les temps que nous vivons sont-ils à ce point reposants que l'on s'en trouve bien comme ça? J'entends bien que le désir d'intervenir ponctuellement pour changer un tant soit peu la vie à partir du levier d'Archimède que constitue le langage inventif, passe désormais pour état d'âme personnel ou volonté de puissance individuelle… ; mais ça, c'est "leur morale et la nôtre", titrait Trotsky. En sept ans, nous avons évité tous les écueils des groupes culturels du précédent siècle, en sept ans il n'y eut ni commandement d'un seul, ni obédience esthétique ou idéologique imposée, nulle fermeture à quelque sujet que ce soit, il y eut liberté démultipliée les uns par les autres et décisions toujours démocratiquement prises. Résultat… : nous nous sommes toujours rangés à l'absence de volonté générale.
Il y a mieux. En inventant un nouveau prototype culturel, en ce moment de l'histoire où nous sommes instruits des dérives de la logique groupusculaire (qui, au demeurant, a beaucoup donné à vivre ; le Surréalisme par exemple). C'est dans cette optique que je vous ai souvent soumis le modèle du Différentiel, qui permet, autour du même moyeu (ce moyeu est dans notre cas l'acquis de nos forts et fins échanges et des affinités électives qui nous unissent), de conjuguer les différents rythmes des uns et des autres, ceux qui n'éprouvent pas le besoin d'action poétique et ceux qui l'éprouvent, en toute liberté réciproque dans un cas comme dans l'autre. J'avais d'ailleurs pris soin de vous reparler, en ouverture de notre soirée le 30 novembre (je vous transmettrai plus tard l'enregistrement du début de soirée, qui constitue un document dans l'histoire de notre groupe [2]), de cette invention du Différentiel, géniale de subtilité technique : transposée à la culture et aux groupes humains, cela n'a jamais été fait et peut constituer une des nouveautés qu'apporte notre groupe.
Désormais, des expressions publiques des Quelques-Uns auront lieu, sous une forme ou sous une autre, inventée selon les désirs et moments. Il n'y a pas lieu de craindre que nous signions de temps en temps une tribune, que nous fassions circuler le magnétisme des Quelques-Uns lors d'événements publics, sur scène, en librairie, en galeries, en boîte de nuit, et de jour aussi d'ailleurs tant qu'on y est; via aussi la nouvelle liberté offerte par internet sans les contraintes ni la régularité d'une revue imprimée, et toutes autres initiatives au fil de nos désirs et des opportunités que présentent les difficultés du monde.
De toute façon, quoi ? Y a-t-il une vie avant la mort, c'est la question. Or il n'y a guère de vie sans horizon, sans l'aimantation qu'entraîne l'horizon – sans aventure. Aventure = ce qui advient !... Quel suspense, vivre.
Au plaisir de vous revoir, chèr/es vous tous, Salut et Fraternité !
§9
Ce qui résulte d’une soirée européenne en temps menaçants
D’emblée, la réunion de ce mois-ci fut dans l’esprit originel des Quelques. Les Quelques c’est aussi cela, tout y recommence toujours en recommençant autrement. Les conditions techniques n’étaient pourtant pas données : la liaison en visio-conférence serait-elle possible entre Kiev, bombardée ou pas cette nuit-là, Londres et Paris ? Sur les murs ou dans nos tempes, certaines ombres étirées du Troisième homme en noir et blanc ont dû courir en ondes. Les sept visages apparurent sur nos écrans, nous rapprochant les uns des autres dans le cadre. Les trois qui étaient à Kiev, David di Nota et le couple Anne et Laurent Massart que nous retrouvions après bien des correspondances et leurs textes sur la guerre d’agression publiés en revue Esprit depuis deux ans, avaient la ferme décontraction de ceux qui en ont beaucoup vu chaque jour, deuils, destructions, courage, vie. Tous trois sont partis en Ukraine « pour voir et comprendre », alors qu’ils n’avaient aucune attache ukrainienne ni raison personnelle de quitter la France, où ils étaient bien. Partis dans le feu pour « examiner » par eux-mêmes, a confirmé Olivia de Resenterra notre interlocutrice londonienne elle aussi auteure, compagne de David. Entre Londres et Kiev, David envoie des billets sur réseaux et textes d’une écriture imparable qui frappe au cœur tout à la fois des livraisons d’armes et d’une pensée géopolitique débusquant à la verticale les onctuosités « réalistes » et dérapages du toujours renouvelé ventre mou. Y aller, explique Olivia, pour trouver l’écriture qui à la fois décrira et pensera spécifiquement cela d’inouï. Et, confirmé par Sophie Képès venue à notre Table-plus-que-ronde, qui a parlé d’expérience, ayant écrit et publié au temps du siège de Sarajevo, nous avons vite débouché sur la particularité inaliénable de cette affaire étrange qu’est la littérature : aller vers ce qui échappe, là où ça se passe. Là où il faut trouver le langage qui n’y est pas encore. Or, ce même langage est devenu un enjeu national pour les citoyens et pour les auteurs et artistes dont Olivia, David, Anne, Laurent récoltent la parole (moisson d’avenir). Le Russe, auparavant langue nationale avec l’Ukrainien, n’est plus langue maternelle à l’intérieur de soi ; avec tout ce que cela suppose comme torsion intime. Des écrivains, en l’occurrence nos Quelques interlocuteurs, ne sont peut-être pas mal placés pour appréhender cette déchirure pas seulement linguistique, qui confirme qu’une langue est patrie plus profonde que toute terre.
Et que nous apprennent nos amis « d’Ukraine » ? Que la poésie se démultiplie comme jamais dans le pays en guerre, dans une émulsion culturelle qui touche toutes les catégories de citoyens et d’expression. Danse, théâtre, concerts, revues numériques. Avec grandes lectures publiques où se pressent les soldats, qui plébiscitent tel poème comme à un concours, et dans les tranchées ils discutent tel choix verbal à telle place du poème plutôt qu’à tel autre…
Pourquoi nous a pris, en entendant cela qui nous parvient de sous les frappes russes, une très paradoxale paix morale ? J’ai été épuisé de soulagement dans la nuit. Pour tant de raisons. L’après-coup de la réflexion qui suit la séance de visio-dialogue a fait réentendre ce qui fut dit, et, oui, le violent apaisement en nous vient de ce que ce qui nous fut dit, nous confirmait ce que nous avons toujours misé contre vents et marées d’Ambiance. Je réentends… : la littérature ? Le besoin de voir et comprendre, indissolublement ; le senti et pensé. C'est la littérature qui peut motiver à "y aller", sous les frappes. Et en retour la réponse des Ukrainiens, des soldats discutent les poèmes aussi tangiblement qu'ils discutent d’armes pour se libérer.
Voilà, on se disait bien aussi que "le signe ascendant" est tout ce qu'il y a de réaliste. Un des chantiers à proposer est : redéfinir le/les réalisme/s. En tous domaines, économique aussi bien que littéraire, social, géopolitique ; l'heure est à cela. Les réflexions et descriptions d'hier soir le confirmaient : il n'y a rien de plus réaliste que de regarder la vie depuis notre conscience de la mort. Sophie l’a développé par des exemples et ce qu’elle en a tiré : la guerre à Sarajevo soulevait les gens « au-dessus d’eux-mêmes » - même si, après-guerre, ils retrouvent leur étiage… Qu'il faille la guerre pour que les humains sortent de leurs limites individualistes n'est pas admissible pour la "chasse au bonheur". Il "suffit" de se rappeler la mort pour élargir la vie, quotidiennement renaître. "Le" réalisme est bien métaphysique, ou n'est qu'une version des réalismes. Notre époque a cela au présent comme en perspective ; la guerre d'Ukraine en ce sens marque, outre la Naissance d'une Nation, un retour à l'essentiel, au tonique vertige d'exister en le sachant.
Une tache de notre époque, l’éveil métaphysique : l’évidence toujours refoulée pourrait ne plus l’être, pour notre bonheur.
(La force de ces choses repousse le chapitre sur la turpitude littéraire française qui avait été annoncé en février à la prochaine fois, entre autres)
Mars 2026
§ 10
De « la servitude volontaire » à la « bêtise intéressée »
Il faut des mots pour voir l’évidence. La « servitude volontaire » a été repérée à partir du moment où La Boétie a mis deux mots sur cette évidence de toujours ; depuis, on peut la distinguer, on en parle. Jamais assez, cela étant. Non que sa quantité nous étonne, non, son abondance et sa masse nous nous y attendons ; sa qualité en revanche, ses changements de formes et de terrains, nous donne un temps de retard avant de détecter chacune de ses nouvelles apparitions. Qualité de la servitude, qualité : la servitude mentale s’invente à chaque libération qu’elle inverse, immanquable.
De même son adjointe, la bêtise volontaire. Mais celle-ci passe mieux, inaperçue, n’ayant toujours pas été formulée comme telle. D’où vient notre retard sur cette évidence-ci ? De ce que nous avons du mal à admettre (et on nous comprend) que l’ineptie soit voulue, rouée, tout-à-fait fute-fute. Il faudra que la langue courante s’y mette, la situation est fréquente.
Les premières analyses de la bêtise volontaire datent de la fin du XXème siècle. De mes écrits sur « l’art du Contemporain », art qui trente ans durant fut fort savant à partir de rayures et hochets amplifiés [1]. Les œuvres de cet art du curseur (le « Contemporain » comme critère…) ont constitué autant de tests de Rorschach révélant les schèmes du besoin d’aliénation intellectuelle lorsqu’aucune contrainte ne l’impose. Aliénation cultivée, autrement dit. Il fallait le faire, quand on y repense… Le brio de la bêtise est fascinant, d’où sa puissance, le cours soumis du monde. Nous la subissons des soumis qui la préfèrent. Finalement, les mots de bêtise intéressée labelliseraient peut-être mieux que « bêtise volontaire » cette tendance qu’on peut dire « lourde ». Il aurait fallu un Cercle de Prague ou un Congrès de Hambourg, c’est donc à la Compagnie des Quelques de lancer dans l’histoire ces mots de « bêtise intéressée », dangereux à manier, susceptibles de prétention dont l’accuseront les imbéciles intéressés. Autre apport de la Compagnie à l’usage humain, autres risques et périls, mais quoi, nous sommes seuls, rien à gagner, à mains nues nous parions, sans soutien aucun, la liberté n’est jamais donnée mais elle en est là en régime de Culture contre la culture.
La culture est le meilleur banc d’essai pour observer le libre abrutissement, en roue libre exactement : plus qu’en tout autre champ on est libres et informés en culture, on a le choix de penser tout à fait autre chose que ce à quoi l’on tient.
Situation que nous connaissons tous : que faire lorsqu’un cultivé nous freine la discussion ? Le raisonner est vain et sot, étant donné qu’il ne pense que ce qu’il veut et peut penser, ce qu’il pveut, c’est sa boucle. Heureusement, la raison n’est pas notre seul langage, il y a le stylet du minimum de mots qui va toucher le nerf au susceptible endroit et te lui remonte le courant jusqu’aux tempes, au tranquille d’opinion.
Style au stylet, acupuncture à chaque cas improvisée mais pointée par surprise sur la zone névralgique repérée avec la fulgurance de l’intuition : la littérature, quoi. La littérature a les meilleurs moyens de délivrer la pensée des freins qu’on lui oppose, tout comme à l’inverse elle peut émouvoir et mouvoir les corps d’amour. Lorsqu’on se sent responsable d’un peu plus que de son moi, on n’a d’autre choix que de pratiquer l’effet de souffle stylistique à l’encontre des cultivés d’opinion pour qui la vie c’est : Surtout, surtout, qu’on en reste là. La société n’en reste jamais là longtemps, elle régresse, s’en avise tard. C’est bien une faute essentielle de ne pas souffler qui commet la faute de freiner la pensée.
§ 11
Ce que le surréalisme dit de notre époque
Ma foi, s’il y va de notre devoir moral envers les cultivés qui retournent la culture contre la culture… Une étude de cas s’impose, net.
Faites le test. Relisez le titre de ce chapitre : vous pouvez compter sur les Lèvres molles pour aussitôt penser, parce qu’elles voudront le penser, qu’évoquer le surréalisme est nostalgique, retour prôné. Tel est leur intérêt que le test révèle avec l’instantané du réflexe. Où il y a réflexe de réflexion, il y a peur, car, pour qu’une réflexion devienne réflexe, il faut qu’elle soit un vieux condensé, entériné depuis lurette. L’interprétation disqualifiante, l’a priori bondissant sert à évacuer ce qui fait trembloter le quant à soi. Que les « champs magnétiques » du surréalisme provoquent encore ce genre de décharge, certes de mépris mais empressé, sur ceux que Lautréamont baptisait les « têtes molles » (eh oui, il y a de la constante, le ventre mou est culturel, pas seulement sociopolitique), cela confirme plutôt le non-idéalisme de ce que certains Quelques-Unes-et-Uns entendaient par « politique du poétique ». Mais j’ai aussi mentionné, dans les précédents épisodes de cette histoire manifeste, plus que mentionné, insinué, susurré même allez, susurré, comme ça, tenez… : que les Lèvres molles infiltrées à la Table-plus-que-ronde estimaient que le désir de pression poétique sur le monde sentait sa nostalgie du surréalisme. Tant passe pour liberté tolérante le chacun pour soi, qu’en bon nain de jardin il rabaisse d’avance toute initiative d’élargir la vision du monde. Oh affable malignité stratégique du quant à soi petit bourge.
Ça jouait sur le velours d’Ambiance. Le surréalisme a été considéré comme dépassé une décennie après son impact politique insurrectionnel, avec le situationisme, sur la jeunesse mondiale autour de 1968, deux ans après la mort d’André Breton. Au passage, cet impact dément le procès d’irréalisme bourgeois que lui avaient intenté Sartre et les intellectuels communistes, puis les marxiste-léniniste-maoïstes de « l’avant-garde » littéraire Tel Quel, dont la revue pouvait, en1972, consacrer tout un numéro d’ironie aux poètes de l’inconscient et du merveilleux qui n’avaient rien compris à la théorie matérialiste-historique de la production. Il y a vraiment et toujours de quoi repenser sur tous les plans l’idéologique emploi au singulier du mot « réalisme » ; et il n’y a pas à s’en laisser conter en fait de « réalisme », la littérature peut avoir des conséquences plus concrètes que des programmes politiques, tout dépend de la pertinence.
Toujours est-il qu’après le demi-siècle où le surréalisme a été relégué, un événement a pu surprendre en 2024 : l’immense succès public de l’exposition que le centre Pompidou lui consacra pour commémorer le centenaire de la parution du premier Manifeste. Qui dit commémoration dit passé ; mais, lorsque le public vient en foule continue pendant des mois, ce n’est pas seulement pour « revoir », ni pour « revenir à » ; pas à ce niveau statistique ni avec cette allègre intensité. On a vu le public se presser, murmurer et se taire, faire attention aux œuvres et à l’attention d’autrui dans le faisceau des ondes que chacune diffuse. Une attention de rêve, à vrai dire. Le public s’est réjoui, un refoulé a sauté. La nostalgie n’était pas dans les yeux, ce fut plutôt un choc d’intensité ; une confrontation avec notre époque. Bien que forclos en tant qu’esthétique qui a épuisé son potentiel, le surréalisme ne renvoie pas qu’à lui-même, son interrogation sur le désir de vivre a interrogé notre présent plus que le passé, en miroir face à nous aujourd’hui
Aujourd’hui, une déclaration d’intention aussi intensément exigeante, inventive et réfléchie, que le fut le Premier manifeste du surréalisme, passerait moins qu’inaperçue : elle ne passerait pas du tout, ne passerait tout simplement pas la rampe de l’édition et encore moins de la presse. Pourquoi ? Tout est dans ces mots d’intense exigence qui condensent le ressort mental du surréalisme. Or on n’en voulait plus, d’exigence, dans l’actuelle Ambiance, dont le groupe surréaliste n’aurait d’ailleurs pas laissé tranquilles la vulgarité thématique, les simplismes intellectuels et les sirops d’audace. L’Ambiance a pris cette boule d’énergie en plein ventre, tel un soudain symptôme révélant en creux une aspiration.
Il vaudrait mieux ne plus l’oublier. L’opinion savante est désormais à la remorque de l’« opinionesque » (tiens ?! Lâchons ce dogue de mot), les doctes font de médias doxa, à longueur de synthèses courant après l’actualité, l’université et les revues s’empressent de cautionner ce que promeut la grosse (Houellebecq est très lu, donc il est significatif). Ce faisant, on nivelle tout. Les œuvres « dont on parle » sont entérinées comme autant d’étapes historiques qui seraient toutes également significatives. Elles le sont, tout est significatif, mais de là à rabattre le significatif vers la surface ?... Non, à côté de l’histoire admise, certes toujours nécessaire pour la continuité d’une civilisation, il y a une autre culture, des intensités font effet plus que mémoriel.[2]
A la faveur de cette rétrospective analogue aux expositions-événements que montaient Breton et le groupe, les gens ont constaté que le surréalisme avait inventé quasiment toutes les révolutions plastiques dont on prétend après coup l’enterrer. Comme l’œuvre de Marcel Duchamp d’une autre façon, celle de Magritte fut conceptuelle dans les années trente, bien avant qu’une avant-garde des années soixante prenne le mot à la lettre et isole le concept comme s’il était indépendant du percept. Les Rotoreliefs de Marcel Duchamp contenaient le futur art cinétique. Son ready made a été la caution d’aubaine des suiveurs un demi-siècle plus et trop tard. Les photomontages de Man Ray ont démultiplié les potentialités du développement photographique. L’ombreuse chambre d’hôtel fantasmée par Dorothea Tanning, où le fauteuil, le lit et les murs sont gonflés d’un lin qui saille de gestes et fouilles intimes qu’on soupçonne férocement suaves, contient déjà les impressionnantes installations de l’Américain Edward Keinholz, qui va tellement plus loin car moins gratuitement que tant d’installations qu’a multipliées par paresse et panne l’Art du Contemporain. Les collages de Max Ernst sont autrement productifs spatialement, mentalement, oniriquement, que ceux de Picasso qui démontre toujours qu’il et on « peut le faire » (et alors ? Ce n’est pas qu’on fasse quelque chose de nouveau qui importe, du nouveau il y en a partout, l’important est ce qu’il révèle ou pas, question de niveau d’intensité, là encore et tout simplement). Max Ernst plus que Picasso fut le grand expérimentateur du XXème siècle, avec ses frottages, cordages, décalcomanies, ses Jardins gobe avion, ses forêts lunaires à l’image de L’Europe après la pluie. La gestuelle de l’Action painting, les drippings de Jackson Pollock agrandissent all over les phosphènes griffés et espaces stellaires que déployait Matta. La peinture surréaliste est alors sortie de l’imagerie dont Salvador Dali, si doué de sa main, a répandu ses pitreries molles ; avec sa nouvelle génération d’après 1945, l’esthétique surréaliste a trouvé l’automatisme mieux que l’écriture automatique, dont Breton eut le discernement de mesurer « l’infortune continue ».
Bref, le surréalisme a inventé tous les nouveaux langages qu’ont ensuite perpétué les avant-gardes du XXe siècle : abstraction lyrique par l’automatisme en peinture, actions et happening dès les spectacles à scandale dadaïste, Living theatre, frottage, fumage, intervention in situ et art mural, films expérimentaux, photographies médiumniques, environnements de salles et remises en cause des cadres d’exposition… toutes ces ruptures furent mises en œuvre par le surréalisme mais de manière propositionnelle, et non théoriquement négatrice.
Si un mouvement culturel a pu à lui seul ouvrir et baliser tant de voies d’expression, révolutionner et dévoiler tant de territoires de l’inconscient, du désir et « le fonctionnement de la pensée » comme l’espérait Breton, c’est qu’il a aboli les frontières non seulement entre les genres, comme cela avait commencé à se faire bien avant lui, mais entre les différentes voies d’expression. Que la poésie soit écrite ou peinte, photographies ou filmée, qu’elle passe par l’objet ou la promenade, laquelle donnera ensuite la « dérive » situationniste : du moment qu’elle révèle. « Révèle » est le verbe du verbe, toujours, si la culture nous concerne par rapport à notre vie.
Un des facteurs d’actualité pérenne légué par le surréalisme : dans le prolongement direct du Premier manifeste, de fin 1924 à janvier 1925 Breton écrit une Introduction au Discours sur le peu de réalité dont le titre condense ce qui restera son impératif : « Le procès de l’attitude réaliste demande à être instruit. » De la lutte promise contre la version univoque d’un réel prétendument unique par quoi s’imposent toutes les aliénations, émergera la fameuse conception démultipliée de « la » réalité, la surréalité, « où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. » (première annonce du Second manifeste). Peut-on reprocher à Breton de poser cette question qui devrait nous être éternelle autant que quotidienne : « c’est la réalité même qui est en jeu » ? Or, aujourd’hui on reste rêveur lorsqu’on l’entend énoncer cette « révision absolue des valeurs réelles sur laquelle aujourd’hui tous les esprits s’accordent »… Où l’on comprend pourquoi le surréalisme n’entendit pas être un mouvement littéraire de plus, mais une discipline d’Eveil. Breton eut même le culot de vouloir lancer rien moins qu’une « civilisation surréaliste ». A comparer avec les petits jeux d’aujourd’hui. De l’air, de l’air en grand, ce n’est jamais trop grand, l’air à vivre.
Et c’est un autre motif qui explique le rappel de tonicité que le surréalisme injecte à « notre » époque : l’intensité de la remise en cause, du passage au tamis de toutes les valeurs héritées. Au début il y avait l’intense exigence. Cette exigence, douce à qui veut vivre, est violente à l’hystérie des modérés, elle leur est insupportable. Symptomatique à cet égard : que n’a-t-on entendu depuis des décennies, depuis les années 1980 au bas mot, sur l’auteur des Manifestes… Ils en avaient assez de celui en qui ils voyaient le terroriste intellectuel en mal de papauté littéraire, l’intransigeant - ce qu’il était effectivement -, qui excluait ceux qui abandonnaient l’enjeu de « changer la vie » et l’amour et le monde. Il est vrai que le Second manifeste aligne des pages d’anathèmes et de règlements de compte, qu’en 1946 dans la réédition Breton ne cache pas regretter, « à mes dépens, les jugements parfois hâtifs que j’y ai portés ». Mais quinze ans auparavant, il couronnait de comique ses excommunications en s’accusant, de quoi ?... : « S’il est une accusation à laquelle je reconnais avoir longtemps donné prise, c’est assurément celle d’indulgence », et suit une de ses notes fulminantes de trois pages où il se tance « d’avoir tardé à pratiquer cette hécatombe » contre « les essoufflés », « voyous de presse », « les viveurs, deux ou trois maquereaux de plume, un crétin », pour conclure d’un mot, en majuscules et paragraphe : « MERDE. » Sidérant. Mais quoi, cela fait rire et dissuaderait aujourd’hui le marché d’une littérature et de débats dont les fins lourds et doux douteurs s’accommodent au motif « qu’on n’y peut rien ». Tout laisser dire « avec nuances », c’est étouffer la tolérance par l’indifférence ; comme en politique c’est rabaisser a priori le bien commun, les aspirations potentielles de tous, c’est bien se mépriser soi-même.
« Comme la vie est lente. Et comme l’espérance est violente ! », chantait Apollinaire qui créa d’intuition le mot « surréalisme ». La violence excluante de Breton, ah pour ça on en entend parler de nos jours. De quoi tremblez-vous donc, mes doux doux, tout doux douteurs. Il ne s’agit que de vivre.
En vérité, il y a toujours moyen d’en même temps jouir et se dresser, sous l’ambiant courant qu’il y a toujours.
Au reste, hormis sur Robert Desnos, poète si médiumnique mais Breton s’est blâmé ensuite de l’avoir blâmé, sur Artaud exclu pour avoir joué du Strindberg à l’ambassade de Suède ( !), sur Bataille exclu pour noirceur systématique et culte de la déchéance (ce qui n’était pas faux), etc, il faut reconnaître que Breton ne s’était pas trompé sur l’arrivisme débordant puis franquiste de Salvador Dali auquel il troussa l’anagramme « Avida Dollars », sur l’art mondain d’ « un cocktail, des Cocteau » (c’est si vrai), sur Aragon dont la licence poétique sut avaler et cautionner le stalinisme sa vie toute, Eluard aussi peu regardant, etc, etc. A vrai dire, le bilan de l’exigence est dans les quarante ans de vivacité intégrale, qui se devait d’être aussi intègre, pour tenir le cap de l’enjeu, créer plus qu’un mouvement culturel. « Je ne nie pas que se superpose pour moi une autre anxiété : comment soustraire au courant (…) l’esquif que nous avions, à quelques-uns, construit de nos mains pour remonter ce courant même ? », s’explique-t-il en rééditant son brutal Second manifeste.
Si Breton n’avait été qu’un surmoi, son autorité serait inadmissible ; elle fut élévatrice et nécessaire à la révolte dont le surréalisme fit un de ses ressorts que nulle époque ne devrait éluder. Au lieu de l’hystérie modérée qui s’agace de son et toute exigence, on ferait peut-être mieux de sonder cette énigme dérangeante, dangereuse mais anthropologique, qu’il faut apparemment une autorité magique pour fédérer une recherche collective de « l’or du temps » dont Breton fit son épitaphe. Le mot de « magie » encourt le flou mais permet d’inclure les logiques que la rationalité n’a pas encore su expliquer.
En culture l’autorité n’est pas le pouvoir, elle est discernement prescient. Des Lèvres molles ont tenté de reprocher à Breton d’avoir voulu mettre Le Surréalisme au service de la révolution (titre d’une de leurs premières revues), comme s’il avait été « compagnon de route » du communisme à l’instar de tant d’intellectuels français, de Sartre à Malraux, sans oublier Picasso. Faux : la lucidité de Breton fut si rapide à comprendre qu’elle resta une leçon pour les générations futures, notamment celle de 1968. Après avoir introduit Freud dans le débat intellectuel français, Breton n’a pas écarté Marx, et alors ? Au vu des souffrances sociales et de la brutalité économico-politique du capitalisme, « je pense qu’on ne s’étonnera pas de voir le surréalisme, chemin faisant, s’appliquer à autre chose qu’à la résolution d’un problème psychologique, si intéressant soit-il. (…) J’estime que nous ne pouvons pas éviter de nous poser de la façon la plus brûlante la question du régime social sous lequel nous vivons », explique Le Second manifeste du surréalisme. Moins de dix ans après la Révolution bolchévique de 1917, quelques matinées lui auront suffi pour comprendre que le Parti lui demandant sans cesse à quoi devait servir la poésie, tout serait asservi, à partir de cette simple question qui n’était pas que littéraire si toutefois les mots engagent l’être et les actes : « Je n’ai pu en ce qui me concerne, par exemple (…) au cours de trois interrogatoires de plusieurs heures, j’ai dû défendre le surréalisme de l’accusation puérile d’être dans son essence un mouvement politique d’orientation anti-communiste et contre-révolutionnaire. »
Tout comme de nos jours, il n’était déjà pas question de se contenter de créer un mouvement littéraire de plus ; l’exigence poétique n’allait tout de même pas s’encombrer d’un si menu désir. Du bord du désespoir absolu, ô combien compréhensible, que nous devrions garder à l’esprit et à chaque pas dans cette comédie humaine, André Breton en poète penseur tire ce défi d’où vient jusqu’à nous l’énergie : « Et pourtant je vis, j’ai découvert même que je tenais à la vie. Plus je me suis trouvé parfois de raisons d’en finir avec elle, plus je me suis surpris à admirer cette lame quelconque de parquet : c’était vraiment comme de la soie, de la soie qui eût été belle comme de l’eau. J’aimais cette lucide douleur, comme si tout le drame universel en fût alors passé par moi, que j’en eusse soudain valu la peine. Mais je l’aimais à la lueur, comment dire, de choses nouvelles qu’ainsi je n’avais encore jamais vu briller. » (Premier manifeste du surréalisme).
Le choix de vivre, et donc éventuellement de « préférer ne pas », ponctue ainsi tous les écrits de Breton. Cela devrait calmer l’hystérie des modérés Il va falloir se calmer, les « modérés ». Ils « en ont assez » ? De l’exigence. Que Breton incarne assez par l’alliage de la rigueur de pensée et de la créativité poussée. « Trop exigeant » à l’égard de quoi ? En toute tolérance qu’ont -ils gagné à doux-douter ? Nous autres, c’es-à-dire Nous les autres, nous sommes Quelques à en avoir assez de ceux qui estiment « qu’on n’y peut rien ». Telle est l’Ambiance qu’à tant craindre l’exigence, on a perdu et en liberté et en intelligence.
La quête artistique et poétique est indissolublement philosophique et existentielle, suprême : « Cette passion de l’éternité » …« pourtant se peint toujours l’irrémédiable inquiétude humaine »…
Au fond, c’est l’art comme pratique d’Eveil. Mais d’éveil à la différence de celui proposé par la mystique ou les méditations orientales : par l’invention, sans limites ni contenu a priori.
§ 12
La vilenie littéraire française
(1er abord)
Quiconque ne vivant pas directement dans la production culturelle – mon voisin boulanger, notre postière en tournée, votre chef du protocole - pourrait penser que dans ce champ au moins, la culture ! on peut librement discuter de tout. A tout le moins, des œuvres proposées, puisqu’on nous les propose… - Vrai, ça ne mange pas de pain les œuvres, pensé-je en boulanger.
L’autre jour, quelqu’un qui de temps en temps poste sur Facebook ses notes de lecture littéraire, sans prétention ni parti-pris, qui nous en apprennent même sur des auteurs que nous connaissons bien, l’autre jour cet honnête homme s’est senti obligé, par… honnêteté intellectuelle, d’expliquer qu’il a été quelque peu déçu par la dernière œuvre, tout l’hiver attendue de tout Paris-provinces, d’un auteur contemporain embaumé, mausoléifié depuis trente ans que chacun de ses ouvrages ouvragés est accueilli d’une même psalmodie pointillée… « là au moins, n’est-ce pas…, l’écrituuure, n’est-ce pas…» (d’un air très entendu, le n’est-ce pas). L’intéressant là-dedans étant qu’après la note de lecture nuancée, une commentatrice a laissé échapper : « Quel courage ! ».
Détail, simple anecdote, objecteront les pondérés fervents du « il en est toujours ainsi ». Ils ont tort et le boulanger, la postière et le chef du protocole ont raison, il n’en fut pas toujours ainsi : à commencer par la période de belle critique rebelle rappelée par le précédent chapitre. Que les fervents du pondéré ont déjà évacué, au lieu de se marrer de l’échantillon de bondieuserie littéraire si typique que je viens de livrer. Le chapitre signalait pourtant, avec cette inaptitude à l’euphémisme qui me caractérise et n’échappe à personne même idiot, que c’est à de tels réflexes intellectuels que se trahit l’intérêt conservateur. La bonne littérature d’écriture effectivement ça conserve ; bichonnée bichonnante, elle vous évite la littérature d’éveil, qu’elle écarte de l’offre au public, lequel ne peut supposer l’aliénation culturelle ainsi diffusée. L’expression « bêtise intéressée » n’était pas plus violente que ce qu’elle désigne, finalement. Ça a été plus fort qu’eux, le test a marché. Nous avons pas mal de tests comme ça à proposer, nous autres. Il y va de notre devoir de n’en pas louper l’occase. Le désir a ses devoirs, oui, et c’en est un essentiel que de souffler mot pour mot les niais cultivés, parce qu’ils oppriment le désir humain de vivre un peu plus que la vie. Qu’ils aient besoin de bichognouxpoutresapparentesdurafifi (entre autres !...), c’est leur droit, mais qu’ils contribuent à réfréner l’aspiration par la culture, c’est faire des dégâts considérables, mine de rien, sauf à vivre la littérature comme rangées de bibliothèque. (Il y en a qui ne comprennent toujours pas ce que je dis là…)
Quand on y pense tout de même, nos sociétés ont conquis l’entière liberté de critiquer leurs gouvernants et il faudrait se trouver bien que la critique culturelle s’autocensure ! En vertu de quoi ?
La timide commentatrice sur le réseau social a craché le morceau, sans crier gare : qu’il faille du « courage » pour critiquer finement un ouvrage de littérature encensé, en dit long sur la situation des esprits. Une conséquence de l’autocensure étant de ne pouvoir se percevoir elle-même, l’autocensure culturelle a atteint aujourd’hui un tel taux que personne n’ose plus. Ni ne peut : il est devenu impossible de publier dans la presse ou l’édition une critique approfondie sur un de « nos » littérateurs qui légitiment le milieu qui les légitime, ni sur les auteurs en gueule qui font tourner les médieux qui les font tourner. (Je peux prouver cette censure de fait, l’ayant éprouvé si bien que je ne peux écrire ceci qu’ici, sur un site numérique, dont on peut tout à fait penser que c’est prendre le radeau de la Méduse pour tremplin. Cette parenthèse, ici glissée juste pour prévenir, n’est malheureusement pas personnelle [3]). Et, comme la culture s’affaisse quand l’esprit s’abaisse, l’épais a comme jamais gagné en puissance d’étouffement général. Les générations futures, si l’Histoire a quelque sens, comprendront pourquoi les gros auteurs et penseurs ont laminé l’offre culturelle. Ce ne fut pas décidé, programmé ; c’est par quiétude ; ce sont les tolérants indifférents qui ont retourné leur culture contre la culture. (Je sens que notre lecteur commence à trouver proprement inévitable et parfaitement nuancée la notion de « bêtise intéressée ».) Bien entendu, ils ressortiront que c’est perdre son temps que de ne pas laisser dire et faire, que l’on a mieux à vivre (eux… !). Il n’a servi à rien, parce que cela ne sert à rien qu’à renforcer la bêtise intéressée, de leur avoir précédemment rappelé que Pascal fut un intempestif, d’une exigence qui l’a porté aux conflits d’idées partout où son temps bloquait, mais que simultanément cela ne l’a pas empêché, bien au contraire, d’atteindre à une spiritualité parmi les plus élevées de tous les temps et civilisations.
La France a toujours su être une caisse de résonance pour la littérature mondiale ; les écrivains français ont été les premiers à donner tout l’écho possible aux grands auteurs russes du XIXème siècle, ou à sonner « l’Age du roman américain », ce qui fit que Faulkner eut le Nobel fêté à Paris et gêné aux USA. Cette tendance vient de l’incroyable magistère d’opinion publique qu’exerça la littérature en France comme en nulle autre nation, depuis les Lumières et ce que Paul Bénichou a nommé « le siècle des Grands Ecrivains », jusqu’aux leaders littéraires du XXème siècle et au naufrage de grands « engagés » à la Sartre et Aragon. De là, sur la lancée, le prestige hérité put être usurpé par « les Nouveaux » intellectuels dont le baisser de niveau assumé ne pouvait que nourrir le spectacle médieux. Certains deviendront d’ailleurs des mafieux culturels. Tout cela est connu, ce qui n’empêche pas que cela continue de plus belle. Pour mieux discerner ce qu’il en est aujourd’hui et en sera demain, l’intuition que peut et doit mettre en œuvre un groupe d’affinités qui se sent quelque responsabilité civilisationnelle par la grâce élective de sa simple passion de vivre, nous porte à aller plus avant dans ce qu’il faut dire de l’aliénation culturelle. Il faut le dire, que la France, parce qu’elle a donné une place unique à la littérature, est en même temps piégée par sa sacralisation du style au détriment de la littérature, de la pensée, de l’éthique politique. Les Français adorent se payer de mots, et sont prêts à fermer les yeux beaucoup, beaucoup sur ce qui est vraiment écrit du moment que ça l’est bien. Originalement, joliment, férocement stylé. Le coup de talon stylistique qui vous donne de la colonne au tordu. Je me vois venir et on me voit revenir sur Céline, ou Genet, Sollers et cette engeance qui n’a pu exhaler qu’en ce pays ; y revenir parce que, question de responsabilité éthique là encore, si pénible que cela soit à endosser ; mais, plus impératif encore, c’est aussi la responsabilité que nous avons à l’égard du désir de vivre. Revenir à ce qui s’est mal passé, parce qu’il reste de l’indigeste tout de même, que le temps va permettre de formuler encore avec plus de recul. Mais auparavant, avant de revenir à la pénible particularité de la littérature française en ce qu’elle a de sinistrement typique, voyons dans le champ non pas littéraire mais intellectuel, deux figures magnifiées par la passionnelle vassalité à l’égard du langage pour le langage : Heidegger, et Lacan.
La tradition française du style qui rédimerait de tout a contaminé aussi l’émission et la réception de la pensée. Jacques Lacan a été adulé, et reste intouchable, alors que, dans toute l’histoire de la psychanalyse, il n’est pas un auteur qui de loin soit aussi hermétique et ne s’en cachant pas, abscons au point de jargonner en inversion mallarméenne systématisée et constamment repérable sauf pour la foule qui gloussait dans son Séminaire au moindre borborygme (cela, passe encore, ce n’est que le ridicule de la passion de la servitude intellectuelle), mais surtout ça gloussait à ses condensés de calembour semés comme pépites de trivialités saillant son théorisme de forteresse. Chacun des grands éclaireurs psychanalytiques, depuis Freud, a affronté par les mots les obscurités du psychisme en parvenant à y porter le faisceau de manière à formuler clairement l’obscur en tant qu’obscur. Ils visaient l’atténuation de la douleur humaine par la compréhension ; on ne sent pas la moindre responsabilité de cet ordre dans la pensée et la voix de Lacan. Lire les ouvrages sur lui, qui analysent le plus scrupuleusement possible un penseur qui balance à l’auditoire « On dit que je gongorise. Eh oui, je gongorise ! », cabotin qui se revendique (pour un docteur de nos douleurs…) ; ses potacheries racoleuses sur « l’Amur, l’Amur », des centaines de pages et des volumes de glose durant, tissées de ses formules de bluffeur pour dîners en ville, « La femme n’existe pas », etc… Il y aurait à écrire une comédie réflexive sur ces épais ouvrages de lacaniens sincèrement respectables, déroulant année après année et chapitre par chapitre sur 900 pages la théorisation de « L’amour selon Lacan »… Voir cette incontestable honnêteté intellectuelle, ce souci de ne pas sauter la moindre étape, le moindre entrelacs du penseur narcissiquement opaque, de la variante d’amphigouri typique des penseurs vampires qui vous font miroiter en faisant constamment reculer quelque vérité utilisable si vous acceptez de vous enfoncer dans leur dédale de notions à leur seul usage redéfinies… C’est à se demander, à se demander si on est encore quelque part, c’est une folie de lire et voir cela. Une folie intellectuelle, cultivée… Or, à quoi tient qu’elle ait été prise au sérieux, à genoux ? A la faiblesse française pour le style en tant qu’originalité indépendante de l’enjeu. Pendant ce temps, les Lacaniens concèdent que l’homme Lacan fut un salaud, père lâche, salaud sur le plan de sa fortune énorme, fuitée en Suisse dès que la gauche est arrivée au pouvoir, sur le plan de ses « passes » de cinq minutes pour qu’à la fin le patient demande : « Combien vous dois-je ? – Combien gagnez-vous ? – Tant par mois, répond le patient. – Eh bien donnez-moi tout » répond Lacan – etc, etc. Mais, spécialité française, peu importe l’homme du moment qu’il a…le style. Lequel ?
Le « peu importe » a joué à fond pour que la France soit le pays qui, de loin, a le plus longtemps défendu et à tout crin protégé Martin Heidegger de ses indéfectibles convictions nazies. L’Allemagne l’avait lâché depuis longtemps, sans attendre la tardive publication de l’ensemble des Cahiers Noirs où le brave philosophe en tyrolienne de cuir méditant le Dasein par les sapins préserve sa nostalgie d’Allemagne pure, jusqu’à sa mort en 1976. Mon propos n’est pas d’entrer dans la congruence avérée entre la philosophie de Heidegger et sa pensée politique, que des philosophes ont su diagnostiquer ; me frappe plutôt la déraison de langage qui a obnubilé l’esprit français au point d’abaisser vilement le discernement, et le courage subsidiairement. Thomas Bernhard a exprimé tout le ridicule de Heidegger, dans Maîtres anciens ; mais sur la philosophie donnons la parole à la philosophie. Revenant sur les ruminations, les énigmes à base d’« Etant de l’être » ressassées sans démonstration, sur les étymologies qui ne tiennent que par lui et pour la foule derrière son pipeau d’oiseleur, la philosophe Jeanne Hersch donne la clé d’aliénation : « le ton étrangement autoritaire de cette philosophie (…) ; on assiste à quelque chose qui ressemble à une prophétie. (…) Il y a sans doute un lien entre cette menace cachée, ce langage liturgique où les formules poétiques se répètent comme pour conjurer des puissances secrètes, et l’égarement de Heidegger dans le national-socialisme » (in L’étonnement philosophique. Une histoire de la philosophie, Gallimard, « Folio essais », 2013, pp. 422-423). Jeanne Hersch a suivi les cours de Martin Heidegger au printemps 1933, et ses constatations ne manquent pas de rapport avec ce qu’orchestrait Lacan grand lecteur de Heidegger qui l’a lu occasionnellement et dont Lacan briguait l’avis (ce fut même le seul instant en vingt ans de psychanalyse où Lacan sortit de son courrier et de son mutisme pendant une « passe » avec le traducteur du Maître : « Nous avons parlé de vous cet été, Heidegger et moi. – Ah oui ? Et qu’a-t-il dit ?... ». Le Maître, raconte Jeanne Hersch, n’était certainement pas un homme de dialogue. Il se retirait en lui-même, dans quelque monologue méditatif où les répétitions se multipliaient, de sorte que les formules qu’il proférait donnaient l’impression qu’il était le premier prêtre d’une nouvelle liturgie, ou le dernier d’une liturgie oubliée. Le rapport de Heidegger au langage est si particulier que ses « pensées fondamentales » ou sa « doctrine de base » ne peuvent être fidèlement reproduites que dans ses propres termes. Il a forgé tant de mots nouveaux, ou employé tant de mots anciens autrement que selon l’usage courant ou la tradition, qu’il est impossible de les faire comprendre brièvement. Les termes dont il se sert ne sont pas traduisibles par d’autres (…). Cette impossibilité me prouve à nouveau combien Heidegger était sur la défensive : ses pensées refusent de se laisser toucher sans leur cuirasse verbale. Au fond, ce n’est pas là une défense philosophique (car un philosophe s’efforce toujours de dire encore une fois autrement ce qu’il a pensé), c’est une défense poétique ; c’est en effet une qualité fondamentale de toute poésie que d’être comme elle est et de ne pouvoir être autrement – elle ne se laisse ni traduire ni expliquer ».
Il faut voir en revanche comment les défenseurs et traducteurs français de Martin Heidegger ont persisté à « expliquer », au prix de contorsions rhétoriques qui feraient de la mauvaise foi une variante du grotesque si son but n’était pas de couvrir la vocation nazie, que leur philosophe ne fut pas vraiment ce qu’il persista à être vraiment plusieurs décennies après Auschwitz.
C’est comme l’assistance aux conférences de Jean-Luc Godard, comme les assis à la messe lacanienne - la tradition culturelle française a le curieux apanage de perdre tout recul, toute tenue intellectuelle et acuité littéraire, lorsque le langage lui tourne la tête pour lui-même.
Nous verrons jusqu’où peut mener cette tendance tout à fait rubans aux chevilles. Prochain épisode, à suivre sur ce Tremplin de la Méduse, où nous sommes, où vous êtes libres!...
[1] Inutile d’y revenir ici, ces études sont connues et accessibles, par exemple via le triptyque Comédie de la critique, réédition de 2015, Pocket, coll. « Agora ».
[2] Pour la continuité de ce que propose notre manifeste ouvert, je restitue ici certains axes de mon texte paru dans ESPRIT, édition papier de novembre 2024 où on retrouve l’intégralité du texte, ainsi que dans le livret « Sur l’ambiance littéraire française », chap.1 : https://lescorpscelestes.fr/domecq-sur-lambiance-litteraire-francaise-2/
[3] Plusieurs de mes livres témoignent de ce qu’il faut bien sans paranoïa qualifier de censure par « mort sans phrases ».









"la démarche humaine ne peut faire autrement que d’empêcher sa chute en mettant un pas devant l’autre, un sens après l’autre." C'est exactement cela et cette phrase, admirable, pourrait éclairer ceux qui ne me comprennent pas lorsque j'ai écrit "C'est la terre qui marche sous mes pas".
Oui, Colette Klein, cette sensation existentielle que "c'est la terre qui marche sous mes pas", est le "peut-être", littéralement, qui nous fait humain dans cet univers, éperdûment. J'ai aussi toujours eu la sensation qu'autour de mes pas, de mes semelles même, "le vide est notre seul appui". Ce vertige n'est pas négatif, au contraire. A condition d'y adhérer. Ce n'est pas le gouffre qui nous donne le vertige, mais de voir en même temps notre chaussure à côté.
Jean-Philippe Domecq
Jamais seul! j'ai marché, je marche ce jour, voire demain, avec mon ombre; ou est-ce l'inverse ? fidèlement accouplée à mes pas elle s'étire au gré d'un soleil couchant quand mon moi doute et se restreint face à cette dualité.
En écho à Harry Le Ret: .. et, plus souvent qu'à ton tour, tu regardes ton ombre te regarder, au sol.
Parfois c'est à deux, sur le chemin. Il serait intéressant de voir aussi ce que ça donne si plusieurs, en compagnie, se surprennent ainsi, sur une place.
Belle réflexion Jean-Philippe. Oui, la pensée est un roman en cours. Et vous terminez par cette phrase magnifique : être seul, n'est pas être seul.C’est peut-être là le cœur : exister pleinement, avec désir, avec cette volonté de transformer le monde rapproche de ceux qui suivent le même chemin.
à Marianne Ginesta: Exactement, Marianne, de la poétique exactitude que nous donnent tels de vos posts faisant de réseaux sociaux bons messagers à qui sait se repérer les uns les autres. Exactement vous le dites: c'est une question de "désir", d'appétit, si Quelques-unes et uns ont voulu et veulent faire pression poétique sur le monde pour le transformer, y compris dans ses contigences. On continue!...
Ah, mais oui c'est tout cela ! Refractants qui cheminent d'incidence en incidence, chaque pas pour lumière : une théorie d'equilibristes et ce vertige qu'il te donne à les voir à contre noir. En fond, la menace et l'aboie de leur chasse
à Ferrière Marzio : "d'incidence en incidence", oui, c'est ainsi que se fraie tout chemin d'affinités. Et comment, aimanté par quoi? Par le vertige de se retrouver là, en ce monde - l'appétence vient de là, qui creuse le désir infini.
"mais le vide de la route même, une image toujours échappée, jusqu'à ce que la tête lui tourne." Avant cela, Henri Thomas écrit : "Horreur des plaintes, des pleureuses, et fascination du désespoir qui n'est que ceci, la route tournante, le mur de la chapelle dont toutes les pierres sont visibles, le virage toujours repris, lentement, attentivement, brusquement en sens inverse." Le goût de l'eternel
à Catherine Ferrière Marzio: ah oui, vous faites bien de convier à rouvrir Henri Thomas. Ce "vide de la route même", que vous pointez, est bien dans la démarche métaphysique, nécessairement métaphysique, de ce temps-ci qu'invoque et appelle le prélude de notre "manifeste ouvert". Ajoutons cette "route tournante, le mur de la chapelle dont toutes les pierres sont visibles"...: lumière de rêve, accrue, que j'essaie justement de capter dans mes actuels "paysages inextérieurs".
...à propos de la parenthèse sur le loup dans mon courriel à Valérie Rossignol, précisons, cela ne fera pas de mal à l'humain : L'organisation socio-politique des meutes de loups intéresse les récents chercheurs et philosophes parce qu'ils ont constaté: que le mâle protège la femelle et la mère, les forts protègent les vieux et les petits, les faibles. Pour un peu le loup serait animal "de gauche"... Les conservateurs américains, au bon temps du maccarthysme, ne s'y trompaient d'ailleurs pas qui lançaient des campagnes de battues massives en faisant du loup une incarnation du "communisme".
Le loup est en train de regagner les contrées du conte, las d'être mal aimé au point d'être "prélevé" comme il se dit entre exploitants et décideurs frileux et apeurés devant la révolte tracticole. Pour ma part tant qu'à dire je serai de sa traîne avec les ceux qui le suivront ! C'est un voyage et rude comme une vie ! Ça va vers le sombre qui guette et accueille, mais ça va, ça ira, ça ira, en compagnie ! Loup devant !