Violence et littérature
Dans Troisième nuit de Walpurgis (voir la nouvelle édition d’Agone établie par Thierry Discepolo, préfacée par Johann Chapoutot et traduite par Pierre Deshusses), livre écrit en 1933 alors qu’Hitler prend le pouvoir, Karl Kraus note : « Pour la première fois depuis que la politique existe, l’essence s’est désolidarisée de la tournure et la fleur de rhétorique est désormais recouverte d’une sorte de rosée sanglante ». « Dans tous les domaines du renouvellement social et culturel nous assistons à cette éclosion de la phrase qui devient acte. » L’extrême violence d’un régime totalitaire est celle qu’on inflige à la langue quand on lui ôte la possibilité du sens figuré, de l’abstraction. Quand la parole est un acte, quand elle prend au premier degré ce qu’elle énonce, un espace est définitivement oblitéré. Cet espace est celui-là même qui permet à l’esprit de se développer, à l’imagination d’opérer du sens, à tout être humain de poursuivre en son for intérieur une réflexion engagée par la parole de l’autre. Ce que montre Karl Kraus, c’est qu’en 1933, le discours d’Hitler, Goebbels, des SA, des journalistes, devient effroyablement efficace au point où aucune dialectique de la pensée n’est possible. Je ne parle pas même des contradictions à opposer, puisqu’ils ont réponse à tout, n’hésitant pas à mentir ou à éliminer. Je parle des conséquences sur l’esprit libre, sur l’être qui a besoin d’altérité, de dialogue pour penser. La langue étant progressivement distordue, restreinte, il en résulte chez ceux qui refusent cet appauvrissement une solitude terrible, une sensation d’étouffer, de mourir psychiquement, auxquelles on ne peut échapper qu’en misant sur un interlocuteur imaginaire, capable d’entendre et de répondre.
Il est faux de dire que les êtres humains se valent. Je pense que la différence que je viens d’énoncer qui opposent ceux qui ferment volontiers le langage et ceux qui ne peuvent vivre qu’à condition de l’ouvrir induit une différence de comportement qui rendent les uns absolument étrangers aux autres. Partant de là, il est possible d’imaginer comment certains usent de violence sur d’autres. Et comment la loi du silence, par la peur, la lâcheté, la naïveté, la confusion, s’immisce dans la population, laissant les mains libres à ceux qui ont le pouvoir et qui, bien évidemment, n’en lâche pas une fraction. C’est à ce moment que la littérature intervient : quand on s’étonne que plus personne n’ose dire, quand, ce que l’on pense, on semble soudainement être seuls à le penser alors que ça devrait être si évident sinon pour tous au moins beaucoup, il reste l’espace de l’écriture. Cet espace d’abstraction et de création que les régimes totalitaires détruisent, va devenir le lieu de tous les possibles. La parole demande à naître, trouve son interlocuteur, un ami, un alter ego, un inconnu, une personne qui a fait naître l’espoir par sa capacité à écouter et à entendre, et soudain quelque chose semble possible. Il faut repousser très fort le carcan de l’oppresseur, parier sur le fait que ce que l’on va dire à force d’images, de précision, grâce à une forme idéale trouvée, va mettre à nu le bourreau tout en redonnant sa dignité à l’opprimé. Il s’agit de faire en sorte que l’essence ne se désolidarise plus de la tournure. Écrire Troisième nuit de Walpurgis est un tour de force : Karl Kraus a dû prendre au sérieux un discours qui ne se fonde que sur l’irrationnel pour montrer ce à quoi on aspire, nous, les Quelques. C’est faire tenir debout un dialogue de sourd, montrer le paroxysme de l’étrangeté, recevoir quantité de mensonges et d’aberrations, venus d’esprit très étroits, pour la renvoyer en effet de miroir à ceux qui les ont énoncés et à ceux qui n’ont pas voulu les dénoncer. C’est une forme particulière, un essai qui donne volontiers la parole à Goethe et qui a eu du mal à naître tant le désespoir initial est fort. Ça devient une mise à nu imparable. C’est le projecteur placé sur les violences les plus abjectes, dont l’absence de dénonciation et de révolte font partie.
La violence, le sentiment d’étouffer dans des représentations voire même des fantasmes qui ne sont pas les nôtres, font écrire. J’en ai fait l’expérience dans la Lettre à Louis Calaferte. Je découvre un auteur dont la poésie me touche, suscite en moi un sentiment de reconnaissance absolu et qui dans le même temps me blesse par la représentation qu’il a des femmes, une sorte de misogynie douloureuse que je refuse soudain. Alors, pour transmuer cette violence, la digérer et la lui renvoyer sous une autre forme, je lui écris une lettre.
Valérie Rossignol
Et vous, les Quelques, comment faites-vous ?
Laurent Champs-Massart : On a autour de nous, d’emblée en tête l’agression de la Russie contemporaine contre l’Ukraine. On ne parle pas d’un totalitarisme passé. C’est aujourd’hui. Quitte à le subir, pensons-le. La Russie, c’est exemplairement le triomphe politique et social du mensonge, de la violence, celle de État comme celle entre les gens, de la clôture du langage et partant, du rabougrissement de la pensée. Au fait, quelle philosophie pertinente et nouvelle les Russes ont-ils produit sous le soviétisme ou aujourd’hui ? Aucune. Ils ont utilisé leur cent dernières années à ruminer du marxisme ou cuisiner l’« eurasisme ». Est-ce une philosophie ? Quant à leur littérature, elle mériterait une analyse à part, à laquelle, écœuré, je renonce tout de suite.
Le totalitaire ne veut pas écouter. Il ne le peut pas, et puisqu’il est fanatique, cette fermeture de la dialectique lui apparaît primairement comme un devoir. Face à un parpaing pareil, toute tentative de prise de contact est vouée à l’échec. Vain de tenter de parler à celui qui méprise le contenu du langage. Et si la prise de contact vient du fanatique lui-même, qu’envisager d’autre qu’une fin de non-recevoir ? Ou bien il faut aimer perdre son temps. Ou croire à une forme désuète d’humanisme partagé, croire qu’on parle le même langage. Ou s’exposer au permissif, à l’insidieux, à la contamination.
L’« espace de l’écriture », qui établit la solitude de l’individu tout en cherchant à la dépasser (trouver « un interlocuteur capable d’entendre et de répondre ») fait penser à l’expérience des samvydav (ukrainien, en russe : samizdat), brochures et livres clandestins qui nourrissaient la dissidence anti-soviétique. C’était l’un des rares moyens de fronder le totalitarisme sans verser dans la bombe ou l’assassinat, c’est-à-dire en refusant l’alternative de la résistance par la violence. C’est palpable, cette écriture n’avait pas pour interlocuteur l’ennemi totalitaire. On parle entre gens capables de parler.
Avec qui le dialogue est-il possible ? Avec un individu, sous condition qu’il soit de bonne foi. Louis Calaferte l’était peut-être. Celui-ci aurait sans doute été capable de dialogue, mais chose intéressante, Valérie, tu as écrit à un mort, un individu incapable de réponse. C’est souligner la fonction que possède, entre autres, l’écriture, face à la profération d’une injustice, sinon d’un mensonge : celle de défouloir.



