Une fin de vie volée de Magali Croset-Calisto

 

Une fin de vie volée (Le Bord de L'eau, 2019) raconte la façon dont Alice, la grand-mère de Magali Croset-Calisto est morte, à l’hôpital, en deux jours, alors qu’elle devait subir des examens de routine. "Je devais passer la journée avec elle, ma grand-mère, la "femme de ma vie". J'arriverai trop tard. Je les avais pourtant prévenus : sans oxygène dans le nez, c'était la mort assurée. La surveillance fut défaillante.", écrit l'auteur, qui restera près d'Alice durant de longues heures. Cette mort, par manque de soin, par négligence du service hospitalier, met Magali dans l’obligation de dire en tant que thérapeute mais aussi en tant que femme et petite-fille en quoi cette mort est insupportable.

Cet ouvrage est un récit qui fait de la vieillesse une étape fondatrice.  Alice n’est pas seulement une grand-mère fragile, qui risque de mourir à tout instant par manque d’oxygénation, elle est la gardienne de valeurs fortes, que sa petite-fille reçoit et restitue dans un cycle infini. C’est une partie de l’enfance heureuse de Magali que l’on découvre avec ravissement. On aime Alice comme on devrait aimer nos vieillards. Ce récit accorde une place centrale au lien qui nous unit aux ancêtres et fait de la filiation un principe fédérateur : nous ne sommes libres que de la liberté octroyée par le lien fort entre deux êtres. Ici, la liberté ne concerne pas seulement Magali, elle nous concerne tous dans la mesure où nous venons « d’eux », nous sommes nés de ce qu’ils nous ont donné, nous procédons de pères et de mères, même adoptifs ou symboliques, qui ont bien voulu nous faire grandir.

Ce sanctuaire étant créé, le récit fait de la mort même un point d’accès crucial à la vie. Parce que la société la refoule, la considère comme honteuse et dégoûtante, nous sommes amenés à secouer doucement l’interdit qui nous empêche de chérir le mort et de passer des heures avec lui « après ». Peut-être le récit atteint-il une acmé au moment où l’auteur dit éprouver le besoin de serrer le corps inerte de sa grand-mère, de le chérir. A ce moment-là, l’amour dépasse les sentiments de colère, de honte et de culpabilité qu’éprouve Magali. Il déborde. « Faire son deuil » sera inutile mais suivre la vague d’amour puissante qui envahit l’être devient capital. Quelques heures ont passé depuis qu’Alice a rendu son dernier souffle et déjà, nous sommes au-delà, non dans la mort mais dans la vie, avec elles.

Le contraste avec l’accueil hospitalier et les silences entretenus sur la cause du décès est vif. Outre la négligence ou l’absence d’explication, inadmissibles, sans doute est-il légitime de déplorer ceci : nous avons perdu la perception de ce qui est sacré. « La mort n’arrive qu’une seule fois dans une vie. Alors pourquoi vouloir la relativiser ? La dédramatiser ? », écrit Magali Croset-Calisto. Pourquoi vouloir en faire un moment dénué de profondeur quand on sait qu’il s’agit d’une étape initiatique qu’aucune civilisation n’a négligée ? Nous vivons le point d’orgue d’une société techniciste, follement indifférente, à laquelle on ne peut résister par un procès ou un violent réquisitoire mais à laquelle on résiste par la force poétique des mots.

C’est pourquoi la mort d’Alice est un défi. Un défi à l’hôpital, à la société. Parce que la grand-mère a initié sa petite fille à des valeurs indépassables, liées à la vie à la campagne, à la façon dont on prend soin des autres, au sens de l’hospitalité et de la générosité, elle nous met, par sa mort, face à notre honteuse inaptitude à préserver ces valeurs. Où sont les veillées mortuaires, les gestes sacrés, les rituels qu’Alice connaissait si bien et qu’elle savait transmettre ? Les protocoles, l’indifférence des soignants ou leur fatigue ont remplacé ces valeurs ancestrales. La politique de la rentabilité et de l’efficacité autorise à balayer la mort d’un revers de la main, avec le plus grand cynisme. Elle en a fait une réalité abstraite, à peine palpable.

Magali Croset-Calisto, qui explore sans relâche sa colère, sa culpabilité et son aptitude à aimer, Magali dont le rôle est aussi de « soigner », de « prendre soin », appelle à inverser ce processus, dangereux pour tous, et à remettre au cœur de la vie et de sa fin, la beauté du geste qui fait de ce moment un précieux passage initiatique. Sans cela, nos petits-enfants risquent de vivre dans un monde absolument désespéré.         

                                                                                                       VR

 

Magali Croset-Calisto est écrivaine, sexologue clinicienne et psychologue spécialisée dans le domaine des addictions. Voir son site.

1 réflexion sur « Une fin de vie volée de Magali Croset-Calisto »

  1. Votre texte, Valérie,est à l'unisson de ces "Heures d'après" qu'affronte et transcrit le récit de Magali. Vous relancez cette méditation au-delà, au-delà de l'épicentre où s'est retrouvé Magali, femme libre de ce temps qui dit hautement que sa grand-mère des montagnes de la Résistance, là-bas, fut "la femme de sa vie". Le sacré qui ne dit pas son nom est désormais notre sacré.
    Jean-Philippe Domecq

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