Terrasse à Rome de Pascal Quignard

 

 

On peut lire Terrasse à Rome de Pascal Quignard (Gallimard, 2000) comme la biographie d'un graveur fictif du XVIIe siècle, le texte s'ouvrant sur ces mots: « Meaume leur dit: « Je suis né l'année 1617 à Paris. J'ai été apprenti chez Follin à Paris. Chez Rhuys le Réformé dans la cité de Toulouse. Chez Heemkers à Bruges. Après Bruges, j'ai vécu seul. À Bruges j'aimais une femme et mon visage fut entièrement brûlé. » Ce graveur, qui signe Meaumus sculpsit, côtoie les artistes de son temps, dont Claude Gellée dit le Lorrain, et voyage beaucoup. L'auteur en sait suffisamment long sur l'époque pour en épouser le langage et les coutumes. « Ce fut auprès de Monsieur Gellée que Monsieur Meaume apprit à graver les paysages en arrivant à Rome l'année 1643. Monsieur Gellée disait de Monsieur Meaume que son génie n'avait pas le sentiment de la couleur. L'intensité de la vision préoccupait sa main et elle n'avait plus le souci pour rien d'autre. Jamais en trente-cinq ans de travail il n'aperçut sa main. Il fallait que ce qu'il voyait au fond de son crâne, derrière ses yeux, surgît. La vision se découpait sur l'ombre, sortait du fond, s'arrachait à la nuit qui ne connaissait pas la lumière. » Mais le détour imposé par la forme et le sujet permet surtout à Pascal Quignard d'explorer les espaces mentaux liés à la création.
 

Terrasse à Rome transpose en une forme nouvelle (ce n'est ni un roman, ni un récit) ce que les graveurs du XVIIe siècle ont découvert: les personnages et paysages vus, sentis, passent par une déconstruction et une reconstruction mentale, puisque le graveur, par les creux et les reliefs qu'il imprime, place les ombres du tableau à venir. Toute représentation se calque alors sur un jeu d'ombres et de lumière qui précède l'art de dessiner. La narration part de cette source, lumineuse, mentale avant d'appartenir au monde extérieur. Celle-ci éclaire une succession de tableaux, qui doivent leur intensité à leurs contrastes. L'image est vue en noir et blanc. Donc, tout est sombre ou lumineux. L'art consiste à faire surgir la lumière. Il n'est dès lors pas étonnant de voir le graveur parcourir de longues distances pour trouver la lumière éblouissante de Rome. Sombre est l'ombre de la montagne, lumineuse la gorge de Nanni. L'écriture construit un univers fait de visions fortes, qui sont tout autant celles du narrateur que celles du graveur Meaume. Terrasse à Rome est donc l'œuvre d'un visionnaire sur un autre visionnaire. Tout se joue dans l'image, dans l'interaction entre l'art de écrivain et celui du graveur.
   Il faut laisser l'interstice permettant à l'écriture de se glisser entre ce que l'on sait de la réalité (les techniques de gravure du XVIIe siècle, eau-forte, pointe sèche, manière noire) et ce que l'on sait de celui qui peut être tourmenté par le seul besoin de représenter ce qu'il voit ou imagine. Le graveur, comme l'écrivain, doit restituer de façon précise, les images qui s'imposent à lui. L'art de décrire rejoint l'art de graver. Terrasse à Rome est donc une succession de tableaux décrits. Et les frontières se déplacent imperceptiblement car, si un tableau raconte une histoire, souvent, l'histoire elle-même se fige en un tableau, à tel point que les frontières sont abolies entre représentation intérieure et représentation extérieure, entre rêves et réalité, entre gravure et description, gravure et narration, comme le chapitre IX qui est le récit d'un rêve et qui pourrait tout aussi bien être une gravure érotique: "Le rêve de Meaume est celui-ci: Il est à dormir dans sa mansarde de Bruges (dans le logement que Jean Heemkers lui a accordé au-dessus de son appartement, au troisième étage de la maison sur le canal). Son sexe se dresse brusquement au-dessus de son ventre. La lumière blanche, épaisse, torride du soleil ruisselle autour du buste nu d'une jeune femme blonde au long cou. La lumière déborde tous les contours de son corps, rongeant les silhouettes de ses joues et de ses seins. C'est Nanni Veet Jakobsz. Elle penche la tête. Elle s'assied sur lui. Elle le plonge en elle d'un coup. Il jouit."

Les tableaux littéraires ne sont jamais figés. Ils évoluent de façon à faire sentir ce qu'est l'inspiration. L'artiste n'est pas un technicien. Il est habité par une volonté de faire surgir la vie dans l'image, de faire sentir à l'observateur la force qui anime toute scène et les éléments qui nous entourent. Il en ressort une puissante vibration. C'est aussi l'occasion de s'affranchir des bonnes mœurs et de représenter ce que personne n'ose voir: Terrasse à Rome n'hésite pas à explorer les tabous, les interdits et les transgressions qui donnent parfois une couleur singulière à l'existence. La laideur du visage de Meaume, défiguré, vibre par contraste avec la beauté de Nanni, l'aspiration à l'amour de l'homme épris avec le déni de la femme, les marginaux deviennent des compagnons de voyage. Les bonnes mœurs restent à l'écart des corps souffrant, des petites gens trouvant le bonheur le plus élémentaire dans l'amour. Les scènes prosaïques de la vie quotidienne y sont évoquées. « Il appartenait à l'école des peintres qui peignaient dans une manière très raffinée les choses qui étaient considérées par la plupart des hommes comme les plus grossières: les gueux, les laboureurs, les coureurs de vase, les vendeurs de palourdes, de sourdons, de crabes, de bars tachetés, des jeunes femmes qui se déchaussent, des jeunes femmes à peine habillées qui lisent des lettres ou qui rêvent d'amour, des servantes qui repassent des draps, tous les fruits mûrs ou qui commencent de moisir et qui appellent l'automne, les déchets des repas, des beuveries, des tabagies, des joueurs de cartes, un chat léchant son bol d'étain, l'aveugle et son compagnon, des amants qui s'étreignent dans différentes postures ignorant qu'ils sont vus, des mères qui font téter leur petit, des philosophes qui méditent, des pendus, des chandelles, les ombres des choses, les gens qui urinent, d'autres qui défèquent, les vieux, les profils des morts, les bêtes qui ruminent ou qui dorment. »
   L'écriture, défaite de toute tentative de séduction, de tout ornement, a la froideur de la réalité quand elle est relatée de façon factuelle et la beauté de la poésie quand le voyant parle par énigme. Dans cet écart entre réalité dicible et réalité indicible se déploie la beauté du regard de Meaume. Aussi le récit épouse-t-il la forme de la pensée de Meaume, elliptique et intense. Nous n'avons pas une biographie narrative et linéaire, mais une narration qui s'édifie par touches successives, par visions mais aussi par discours rapportés. L'histoire d'Abraham Van Berchem, avant d'être racontée en détails est montrée dans une gravure, narrée grâce à la gravure, support aux variations de l'imaginaire. Elle est complétée par le récit puis une autre gravure, qui constitue un court chapitre, presque un poème en prose: « Pointe sèche presque complètement blanche. On perçoit une forme derrière des balustres rongés par la lumière. Homme âgé, les yeux fermés, à la barbe blanche, la main entre ses jambes, sur une terrasse, à Rome, au crépuscule, dans la troisième heure du jour, dans le rayonnement d'or du dernier soleil, dans le bonheur d'être libre et dans celui de vivre, entre le vin et le songe. »

Meaume fixe les épisodes fondamentaux de sa vie et de celle des autres, et le narrateur les imprime dans la rétine du lecteur. Il les décline créant un jeu de correspondances qui permet de changer de perspectives, de combler les lacunes, de créer un réseau d'images qui rappelle que le jeu de lumière prime toujours sur la couleur. La vie ne naît pas de la ressemblance. Elle jaillit d'une force incandescente qui doit être saisie dans l'instant même où on l'éprouve. Le discours s'apparente dès lors à la sagesse orientale, immédiate et concise. Il n'est ni le lieu de l'explication ni celui de la justification. Il est au coeur de la vie:

« Fournir une raison dévaste l'amour.
Procurer un sens à ce qu'on aime, c'est mentir.
Car aucun être humain n'éprouve d'autre joie que la sensation d'être vivant lorsqu'elle devient intense.
Et il n'y a pas d'autre vie. »

 

L'histoire de Meaume et le récit qui la relate est comme un polyptyque qu'on ouvre et qu'on contemple jusqu'à la perte de tout repère, parce que le rythme de l'écriture comme celui du graveur à la tâche est lent et appelle à la contemplation et au silence. C'est ce qui permet de penser, à la manière d'Abraham Van Berchem: « En vieillissant il devient de plus en plus difficile de s'arracher à la splendeur du paysage qu'on traverse. La peau usée par le vent et par l'âge, distendue par la fatigue et les joies, les différents poils, larmes, gouttes, ongles et cheveux qui sont tombés par terre comme des feuilles ou des brindilles mortes, laissent passer l'âme qui s'égare de plus en plus souvent à l'extérieur du volume de la peau. Le dernier envol n'est à la vérité qu'un éparpillement. Plus je vieillis, plus je me sens bien partout. Je ne réside plus beaucoup dans mon corps. Je crains de mourir quelque jour. Je sens ma peau beaucoup trop fine et plus poreuse. Je me dis à moi-même: Un jour le paysage me traversera. »        VR

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