Lire au XXIe siècle

 

A force de réduire ou de taire nos aspirations, face à la mondialisation, face à l'uniformisation et au mercantilisme imposés par l'Europe des technocrates, nous en sommes à chercher secrètement, à l'insu de tous, ce qui fait sens pour nous. Les attentats ont rappelé que la crise des valeurs était l'enjeu majeur du XXIe siècle. Qu'avons-nous à opposer à des barbares rebelles prêts à imposer les lois les plus dures? Qu'avons-nous dans le même temps à opposer à la loi du marché qui dicte nos comportements et nos trajectoires de vie? Il ne suffira pas d'évoquer le « vivre ensemble », les valeurs de la « République », d'imposer l'apprentissage du chant de la Marseillaise en primaire, de répliquer que l'Europe nous protège de toute guerre et que, par conséquent, nous faisons ce que nous avons à faire.

La résistance à la barbarie s'organise de l'intérieur. Elle part de la conviction intime que nous refusons la violence et l'esprit de coercition au nom d'autre chose. Cet autre chose est avant tout ressenti. Il est profondément ancré et tient en nous contre toute oppression et contre toute menace de mort. C'est une conviction profonde. C'est la parcelle de lumière qu'aucun régime, qu'aucune idéologie ne pourra atteindre. C'est la part d'humanité qui me relie aux autres. C'est ce qui fait qu'à tout moment la solidarité peut s'organiser.

La littérature trop immanentiste me désespère. Certains sont enclins à croire que nous sommes notre propre monde et qu'il suffit d'en créer la cohérence interne pour faire oeuvre d'art. Or, aujourd'hui, chaque texte, implicitement confronté à la barbarie et à la mondialisation, doit répondre à la question suivante: en quoi leur résiste-t-il? Ce texte-là est-il au moins une amorce de réponse au dégoût que suscitent toute guerre sainte et toute exacerbation de l'individualisme? M'aide-t-il à vivre mon époque?

Nous sommes en pleine transition. La mutation qui s'opère appelle une littérature intime. C'est un appel qui vient du fond des entrailles et qui rayonnera par son pouvoir émancipateur, quand bien même il serait murmuré ou chanté.

Quelle transcendance voulons-nous pour échapper au poids des guerres économiques et religieuses? Quelles sont les valeurs universelles, intimement éprouvées, et donc authentiquement transmises, que nous demandons à lire, dans les textes à venir? Quel est cet absolu qui fait que je ne désespère pas et que je sais, par conséquent, répondre à mon voisin en déréliction? Comment nommer cette transcendance qui ne va pas m'enfermer dans une exigence spirituelle déshumanisante mais qui va porter ma parole, de sorte qu'elle allègera tous les fardeaux et permettra de retrouver un regain d'énergie collectif? Quelle sera la prophétie littéraire qui me permettra de renouer avec mes ancêtres et d'envisager positivement ce que j'ai à transmettre à ma descendance?

Le siècle des Lumières a créé l'arrogance qui nous fait nous suffire à nous-mêmes. Nous avons occulté, dans l'usage du libre arbitre fondateur de notre civilisation, le lien ancestral qui nous relie malgré tout, en dépit de tout, à l'autre. Nous aurons beau surenchérir dans la concurrence bien installée, dans cette compétition de la communication qui tend à braquer les projecteurs sur notre personne, autre chose demande à vivre en moi et sans moi. Et cette chose se passe de tout narcissisme et de toute arrogance. Elle est la racine invisible qui me relie à l'humanité. Elle est la trajectoire secrète qui permet de sentir sans nommer, de comprendre sans parler. Elle est ce qui fait qu'on va me répondre même si je n'ai pas interpelé. Nous ne sommes pas des mécaniques, isolées, indépendantes les unes des autres. L'humanité est avant tout ce qui fait que chaque partie est reliée à une autre, qu'agir sur tel point entraîne des conséquences sur telle région de l'être et de l'autre. C'est ainsi que la question de notre responsabilité se pose.

Nous sommes un grand corps qui souffre d'avoir été surmédicamenté et qui a besoin d'un temps de repos et de retrait pour sentir ce qui se trame en nous, au plus profond. L'atomisation, la rupture entre les parties constitutives du tout, la surenchère dans la quête d'intensité liée à un esprit consumériste, font de moi un être chroniquement fatigué. Quand on retrouve la conscience du lien, l'effet de causalité, la vitalité revient d'un coup. C'est écouter attentivement et se connecter à ce qui existe marginalement. C'est parvenir à ne plus hiérarchiser les fonctions, à ne plus en mépriser certaines, mais percevoir, avec délicatesse et douceur, leur interdépendance. C'est, enfin, comprendre qu'aucune partie de moi n'existe indépendamment des autres, tout comme mon être n'existe pas indépendamment de la société dans laquelle je vis.

La littérature à venir ne sera pas idéologique, ni narcissique. Elle est une promesse. Elle est une source féconde dans laquelle je vais puiser à l'infini, pour faire face aux décérébrés qui veulent me tuer, qui veulent séparer hommes et femmes, comme s'il n'était plus possible de renvoyer dos à dos misogynie et misandrie, qui ne sont que les concepts les plus aboutis de notre peur de l'autre et de notre incapacité à la surmonter.

La littérature à venir créera l'unité que nous sommes en train de perdre. Elle dépassera les peurs et tous les petits systèmes de représentation qui tournent à vide sur eux-mêmes et engendre indéfiniment les mêmes réflexes et les mêmes réactions. A défaut de modifier le monde, je peux me modifier moi-même. Et c'est, pour chaque écrivain, un défi que j'appelle de mes voeux.        VR

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