Lettre de consolation à un ami écrivain de Jean-Michel Delacomptée

 

« Le monde d'hier s'éloigne de plus en plus vite. Ce n'est pas la catastrophe absolue qui atterrait Stefan Zweig à la fin des années trente, mais si la littérature minoritaire disparaît, s'il faut vivre dans une société qui se contente d'une langue appauvrie, encense le vain, le vil, le divertissant, s'émerveille de l'insignifiant, ratifie systématiquement ce qui souille, exalte sans cesse la guimauve, les larmes, le frisson, flatte le convenu, censure l'inconvenant, caresse dans le sens du poil la pensée molle, les écrits fades, si notre société, qui en prend le chemin, se contente d'un tel destin, l'esprit volera si bas, le ciel pèsera si lourd, que la vie deviendra aussi irrespirable que sous la coupe de régimes despotiques. Un autre despotisme que celui de la force brute. Une oppression en mousse, respectueuse des institutions et garante des droits de l'homme, mais d'un terne malgré l'excitation, d'un veule sous les muscles, d'une paresse intellectuelle, d'une indigence morale, d'un rase-mottes si insupportables que les bonheurs se borneront à la clôture des prés où broutent les troupeaux. »

« Je comprends vos moments d'abattements. Mais je suis assuré que vous ne leur céderez jamais. Car finalement vous savez, comme moi, que dans notre pays la littérature, même attaquée par les démons sonnants et trébuchants, même en butte aux forces dissolvantes, persistera, et qu'avant sa disparition, si elle doit un jour survenir, ce dont je doute, des flots d'oeuvres exigeantes couleront encore lentement sous nos ponts. »

Jean-Michel Delacomptée, Lettre de consolation à un ami écrivain, Robert Laffont, 2016

 

Je sens toujours ici et là des forces vives, la présence de passeurs, d'êtres qui, loin d'être insignifiants même s'ils ne sont pas connus, créent des jonctions, des rouages qui enclenchent une dynamique salvatrice.
Je suis convaincue que les forces que la littérature draine nous dépassent suffisamment pour nous porter à notre insu vers des espaces incorruptibles. Et peut-être est-ce ce mot qu'il faut oser. Les vraies rencontres sont des noyaux d'énergie sur lesquels les réflexes consuméristes n'ont aucune prise. Aucune société, aucun déterminisme, ne peuvent enfermer le poète, le philosophe et le lecteur qui les reçoit pleinement. Il y a dans cette dimension occulte de la littérature un absolu qui tient lieu de guide.

La  Lettre de consolation à un ami écrivain aurait pu être adressée à Alain Nadaud, qui, fatigué par la vacuité et la corruption du milieu littéraire, a décidé de se retirer1, alors même que dans les années 90 il alertait sur la situation, soutenant son ami Jean-Philippe Domecq qui faisait de même, dans l'indifférence générale. L'enjeu pour les autres était de sauver leur carrière et de ménager leurs appuis. Aujourd’hui encore, la percée d'un auteur s'apparente à la trajectoire d'une personne qui bénéficie de chance ou de soutiens. Tous les rouages mis en place: rentrée littéraire, prix, publicité aux auteurs à la mode, exercent une pression qui maintient la pleine existence d'un type de littérature dans lequel bon nombre d'écrivains ne se retrouvent pas. Je rejoins Jean-Michel Delacomptée lorsqu'il oppose le roman à d'autres formes qui contiennent des pépites d'inventivité et qui sont marginalisées parce qu'elles ne respectent pas les habitudes de lecture. La forme que l'auteur choisit pour son essai en est le signe le plus probant: la lettre lui permet de s'adresser avec chaleur et humanité à un être désespéré tout en conduisant une argumentation fine et nuancée sur l'état de la réception littéraire. Peut-être suis-je sensible à son texte parce que la forme épistolaire m'est chère, il suffit de parcourir Les Corps Célestes pour s'en rendre compte. Mais si la lettre m'importe tant, c'est qu'elle permet de créer un espace réflexif qui nous sauve. Le mot n'est pas trop fort. Quand plusieurs individus étouffent de l'ostracisme qu'on leur inflige, ils se parlent dans l'intimité d'une relation qui permet le retranchement, l'analyse sereine, la recherche de solutions pour continuer. Car c'est bien de cela dont il s'agit. Au-delà du doute que tout écrivain a sur la qualité intrinsèque de ses textes, qualité rarement reconnue à sa juste valeur puisque la critique discriminante n'existe plus (ou presque plus), il lui faut rester en contact avec le flux intérieur qui l'amène à écrire, chercher des formes nouvelles, des expressions qui rendent compte de sa perception et de sa conception de l'existence. Et le drame d'écrivains comme l'interlocuteur réel ou fictif de Jean-Michel Delacomptée, c'est qu'ils perdent le contact avec ce qui nourrit l'écriture, ils se détachent du monde, non dans un retrait sage et assumé mais dans un processus d'exclusion spontané: on les a rejetés comme un corps étranger.

On ne peut pas rester indifférent à cette situation. On ne peut pas rester indifférent au suicide réel ou symbolique d'écrivains. Chacun a-t-il pris la mesure du risque de cette indifférence? Peut-on par paresse, peur, négligence, cautionner l'éviction des meilleurs? Y a-t-il encore des lecteurs, des professionnels qui souffrent suffisamment de cette situation pour vouloir la changer? Je le souhaite. Je souhaite que les plaies soient suffisamment vives, le dégoût fort, l'air irrespirable pour que quelques-uns d'entre nous aient envie de changer la situation. Sans envie de changement, nous subirons la situation longtemps encore. Il ne faut pas s'en accommoder.
Jean-Philippe Domecq me disait qu'un auteur dont l'oeuvre est suffisamment forte ne renonce pas. J'ignore si cela est juste. Je veux croire que c'est vrai. Tout dépend du seuil à partir duquel le sentiment de solitude devient insupportable. Par ailleurs, il en va de même pour toute personne tentée par le suicide: dira-t-on d'elle qu'elle n'a pas été assez forte ou qu'elle n'a pas trouvé de main pour la retenir?

Je reçois la lettre de Jean-Michel Delacomptée comme une main tendue et, même si je ne rejoins pas toutes ses analyses et surtout celle qui consiste à voir dans la forme de rejet une querelle entre Anciens et Modernes, puisque attentive à l'héritage et à la beauté de la langue française je ne me sens pas pour autant appartenir au monde des Anciens, même si le tri des oeuvres qu'il opère est moins sévère que le mien, je salue son aptitude à poser les enjeux de la situation avec une clarté, une mesure qui nous édifient. Voilà une lettre juste, non seulement par le tableau qu'elle dresse mais aussi par l'espace de respiration qu'elle dégage. Il nous faut à présent agrandir cet espace et poursuivre le dialogue.       VR

 

 

1  Lire ses deux ouvrages publiés chez Tarabuste éditeur: D'écrire j'arrête, 2010 et Journal du non-écrire, 2014

1 réflexion sur « Lettre de consolation à un ami écrivain de Jean-Michel Delacomptée »

  1. claire tencin dit :

    La solitude devient insupportable quand on n'est pas publié ou plus... je crois.
    Mais comme Domecq je crois aussi qu'un auteur sait ou en a l'intuition que son écriture ne sera pas touchée par le vent de l'effleurement de l'imbécillité comme dit Baudelaire - ou à peu près comme ça.

    Amitiés
    Claire

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