La déshumanisation face au COVID

 

 

Etienne Chabert est masseur et psychothérapeute. Le texte qu'il a écrit en septembre 2020 met en lumière ce que j'éprouvais et que je ne pouvais exprimer alors. J'en ai rédigé un en mai 2021, sans connaître celui d'Etienne Chabert. Il montre en quoi les mesures sanitaires occasionnent des changements radicaux. Si, pour certains d'entre nous, les décisions prises ont été existentiellement catastrophiques, le bouleversement aura permis de faire se rencontrer des êtres qui partagent la même sensibilité.

 

 

Par Etienne Chabert

 

Abasourdi par la réaction de la société face au covid-19, je pense que la situation actuelle met en exergue la folie à laquelle peut mener une société individualiste, qui fait de la mort un tabou et qui se fige dans la peur de cette mort, au détriment de son prochain.

Sur la base d'un postulat simpliste "je porte un masque – je sauve des vies", chacun peut facilement se retrancher derrière la bonne conscience d'être altruiste, de prendre soin des autres avec une action finalement très simple qui consiste à porter un masque et ne rien faire d'autre.

Ce n'est pas si contraignant, on s'habitue puis finalement cela ne peut-il pas s'avérer pratique pour se fondre dans la masse et se "laver" du sentiment d'être égoïste dans notre petit monde privilégié ?

De plus, les grandes instances de santé, scientifiques, qui détiennent forcément la vérité, encouragent et valident cette action. Donc tout va bien, nous sommes des êtres bons et solidaires.

Seulement cela ne marche pas, ce serait trop facile et je trouve même ces réactions dénuées d'humanité, sous couvert de l'être.

Que signifie prendre soin de l'autre ? Le mettre à distance, dresser une barrière entre vous et lui ? Et se cacher derrière un masque, pour être sûr d'avoir encore moins de chance de le voir, de l'entendre, d'entrer en lien ?

Beaucoup de gens s'accordent à dire que la crise est beaucoup plus d'ordre politique que sanitaire. Tous les chiffres donnés aujourd'hui montrent la chute du nombre d'hospitalisations et de morts depuis plusieurs mois. Certains professeurs de médecine concernés de près par l'épidémie l'expliquent clairement et ne sont pas contredits. Et pourtant, les décisions politiques s'accentuent dans le sens des privations de liberté, avec beaucoup de non-sens, ou de contre-sens, qu'il n'est, je pense, pas utile de rappeler tellement ils sont gros.

De plus, la population se met au pas, peu de gens osent dire que quelque chose cloche. Sidérant !

Enfin, si les langues se délient petit à petit, mais cela semble si difficile, si lourd à faire bouger, le poids de la culpabilisation est énorme.

Ne touche-t-on pas à la peur de la mort et à cette croyance véhiculée par la société moderne qui consiste à croire qu'on pourrait la contrôler, la maîtriser ? Avec cette idée que la science peut être plus forte, qu'elle peut anticiper, prévenir, guérir, jusqu'à faire disparaître toutes les maladies ?!

Nous constatons que ce n'est pas le cas et, sans enlever à la science tout ce qu'elle peut apporter au monde, il y a sans doute d'autres paramètres à prendre en compte. Surtout que cette science peut se contredire, comme nous avons pu le constater avec les points de vue et études divergentes. Seulement, cela fait peur, cela met face à une angoisse existentielle, face à notre condition d'être humain qui ne peut pas maîtriser la mort, et donc la vie.

Cette angoisse peut être si forte dans notre monde moderne, où le virtuel, le confort, l'asepsie, le détachement par rapport à notre environnement prennent tant de place, qu'elle mène à des aberrations qui peuvent être acceptées sans aucune prise de recul. Le plus important étant de soulager quelques instants cette angoisse, la focaliser sur un objet, et croire qu'on la maîtrise.

Nous sommes face à la phobie de la mort, assénée par le virus qui tue !

Tout cela m'inquiète, car je vois comment à une vitesse folle, l'être humain pourrait se déshumaniser, dominé par cette peur inconsciente.

L'état de guerre déclaré par M.Macron au début de l'épidémie pourrait avoir du sens. Pas celui d'une guerre contre un virus, mais bien d'une guerre entre êtres humains. Car se décharger de la sorte du poids de la culpabilité et soulager son angoisse, amène à faire ressortir les failles psycho-affectives sous-jacentes liées au déplacement inconscient de la problématique.

Cette gestion de la "crise" montre bien comment des processus de délation et de répression peuvent se mettre rapidement en place et créer des scissions, de l'injustice, de la violence.

L'objectif premier de cette "campagne" sanitaire, a été de faire comprendre à la population que les personnes "fragiles", principalement les personnes âgées, étaient à risque, et que la société entière se devait de les protéger. Avons-nous demandé à ces personnes âgées leur avis ? Ont-elles accepté que, pour leur bien, personne ne les approche et que même les enfants à l'école portent des masques et se tiennent à distance ? Que leurs proches ne puissent pas les prendre dans leurs bras, les embrasser ?

Avons-nous réellement pris soin de ces personnes en les isolant de force ?

Est-il cohérent d'empêcher la vie pour se préserver de la mort ?

Où est passé notre humanitude ?

La vie passe par la relation, les sens, le contact, le mouvement, la danse, la connexion, la présence, le regard, le sourire, un geste d'attention, un câlin... beaucoup de choses dont la société manque déjà beaucoup et que les décisions actuelles visent à enterrer plutôt qu'à développer.

Ces mots "distanciation", "gestes barrières", "masque obligatoire" nous éloignent encore plus les uns des autres et abîment la relation, la vie. Ils désignent l'Autre comme un être potentiellement dangereux, qu'il faut mettre à distance. Ils imprègnent dans l'inconscient collectif l'idée du danger de la proximité, de la relation.

Ces mots nous isolent et nous mènent encore plus dans un monde virtuel où tout est permis, sans limites, où la vie n'est plus que fantasmes. Où le désespoir est grand !

La situation ne justifie pas un mode de survie. Il est temps d'appréhender différemment la mort pour ne pas tuer la vie. Libérons-nous du masque de la peur, pour vivre pleinement, avec amour, en prenant soin les uns des autres, et de notre planète !

E. C.

 

 

 

Par Valérie Rossignol

 

J’ai été professeur de français pendant vingt ans et je vais quitter l’Education Nationale.

Quand j’ai su que j’allais devoir, pour un temps indéterminé, enseigner masquée, devant des élèves masqués, j’ai senti un vertige si puissant que j’ai su que c’était la fin. Enseigner, pour moi, c’était sourire et obtenir un sourire. C’était percevoir en un coup d’œil la détresse, l’ennui, l’agacement, la joie, le plaisir, la complicité, qu’elle me soit destinée ou pas. Enseigner, c’était, quel que soit le contenu du cours, obtenir le meilleur de l’autre et de moi-même, par ces armes si puissantes que sont la séduction et la réciprocité. J’aime les jeunes. J’ai aimé les observer, les écouter, les soutenir. J’ai aimé les questionner, les guider au plus profond de leurs entrailles par la littérature, les tenir par l’autorité de l’humour. J’ai aimé leur demander toujours plus et qu’ils finissent par trouver normal de « travailler ». J’ai aimé et je les abandonne cette fois, par incapacité d’enseigner dans les conditions qui nous sont imposées.

Je n’ai pas peur d’attraper le Covid et, quand je me suis aperçue que beaucoup de collègues et de syndicats réclamaient toujours plus de mesures de protection, j’ai été sidérée. Ainsi, ce qui faisait la valeur irréductible de mon enseignement ne valait que pour moi. La nécessité absolue d’être protégés l’emportait sur celle de vivre intensément ses rapports aux autres.

Tout doucement, progressivement, un processus de repli s’est mis en place. Je me suis désengagée, tout comme je me suis désengagée auprès de toutes sortes de connaissances apeurées. J’ai senti que ce qu’on me demandait, à l’école ou dans la rue, dans le cadre de « l’urgence sanitaire », allait agir comme un poison sur ce que j’ai défendu depuis toujours en littérature et dans ma vie. Qu’était-ce ? La joie ? La quête de la vérité ? La création ? La pensée audacieuse, outrancière, libre ? L’humour ? Ce qui fait la saveur de l’existence a soudainement été pris en otage. Alors, plutôt que de perdre cela, je me suis retirée.

Et, depuis ce lieu de retranchement, j’observe comment mon corps a lutté, comment mon esprit a mis en œuvre un vaste programme pour résister. Et je comprends, progressivement, que la créativité va être de plus en plus forte dans ma vie et qu’il faudra que j’invente des moyens de passer cette créativité auprès de mes semblables, ou tout du moins, auprès de ceux qui ne vivent pas avec la peur au ventre, auprès de ceux qui sont prêts à vibrer par leur sensibilité et leur émotion. L’écriture, toujours, et la sculpture.

V. R.

 

Photogaphies de Rémi Prades

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