Journée d'un enseignant après les attentats du 13/11

Pour la deuxième fois de l'année, j'ai la responsabilité de répondre aux questions de jeunes de douze ans. C'est l'improvisation complète. Je ne peux les faire réfléchir sur la liberté d'expression, les droits de l'homme, comme je l'avais fait au mois de janvier. Le combat idéologique est perdu d'avance: aucun symbole n'a été touché. C'est la vie d'innocents que les barbares ont sacrifiée et à cela que peut-on opposer?
Je n'ai pour moi que mon sentiment de responsabilité et mon empathie, parce que je les aime, ces gosses et que je n'ai pas envie de les laisser en proie aux pires angoisses. Beaucoup de mains se lèvent. Ils me font confiance et pensent sans doute que j'ai une réponse pour chacune des questions. Ils ne savent pas à quel point nous ignorons ce qui va se passer après. A quel point les adultes ne sont pas préparés à cette guerre. Et pourtant, dans ce flou politique, dans l'ignorance complète de la façon dont nous pouvons nous organiser pour lutter, une certitude émerge et nous nous le disons, eux avant moi: nous aimons la France. Nous nous sentons concernés par ce qui est arrivé à Paris. Nous ne voulons pas laisser croire que nous ne ferons rien. Nous donnerons des signes de solidarité aux familles endeuillées, nous affirmerons notre amour de la vie au-delà de toute croyance. Une jeune fille pleure. Une autre me demande comment font les innocents non armés pour se défendre.
Au-delà du désarroi, il n'y a qu'une chose qui m'importe, je suis avec eux, ils sont avec moi et, protégés dans cette salle de classe, nous osons montrer nos sentiments, sans les juger. La confiance qui règne, la douceur du dialogue, les aident à réfléchir, posément. Nous n'avons pas encore la possibilité d'analyser la situation. Pour l'instant, nous plongeons en nous-mêmes, nous sondons nos âmes pour y faire sortir nos armes de demain: le dialogue, l'écoute, l'envie de vivre et surtout de rester unis. Je suis le chef d'orchestre de cette assemblée de jeunes humains, et ce n'est pas un cours sur ce qu'il convient de penser ou non mais un cheminement. Ils ont compris qu'on n'était pas obligés d'être silencieux, ni même passifs. Ils ont compris qu'ils faisaient corps dans le sentiment même de solidarité. Et des propositions émergent, pour faire savoir qu'ils sont prêts à défendre leur pays et les victimes des barbares. Je les écoute et les encourage en notant leurs idées. Je garde en moi les miennes car je sais que ce cours-là n'est que le début d'un long combat et qu'il ne suffit pas d'une heure d'écoute mais de tout un plan pour organiser la réflexion à un niveau collectif.
Il est difficile de se représenter ce qui se passe dans une salle de classe dans ces moments. Je suis écrasée par la responsabilité qui m'incombe, fière de voir les têtes se redresser, une lueur passer dans leur regard. Ce ne sont pas des élèves, ce sont de jeunes citoyens. Nous ne sommes pas une famille, nous sommes l'antichambre de la société de demain. Le terrorisme a plusieurs visages. Il n'est pas même une guerre contre l'occident puisque la Turquie, le Liban ont subi les mêmes actes et qu'on n'en parle malheureusement pas assez. Il me faut lire, pour comprendre et être à même de répondre aux questions qui me seront posées, dans quelques semaines, quelques mois. VR

Un article à lire de Farhad Khosrokhavar dans Le Monde

http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/17/farhad-khosrokhavar-un-erasmus-djihadiste-menace-une-europe-mal-coordonnee_4812190_3232.html

4 réflexions sur « Journée d'un enseignant après les attentats du 13/11 »

  1. BELLO Robert dit :

    Plus je me tiens informé (presse, radio, télé), moins je comprends ces guerres, surtout qu'on nous mène en bateau. C'est d'une complexité incroyable où se noient l'influence, le pouvoir, la possession, les intérêts, la bêtise, la cruauté, la politique, l'hypocrisie, le tout couronné de guerres tribales.
    Le monde est devenu fou.
    Je suis dépassé quant à ce qu'on peut faire mais je pense sincèrement que l'humain ne mérite pas sa planète.

  2. Valerie Rossignol dit :

    Je comprends votre réaction, Robert Bello, et je tiens à remercier chaleureusement tous ceux qui ont pris le temps de lire ce texte. Jacques Cassabois m'a dit qu'il l'avait diffusé auprès de ses amis.

    Voilà un extrait de ma correspondance avec lui que je souhaite partager avec vous:
    Il y a beaucoup de tabous dans mon métier, d'abord le devoir de réserve qui fait je ne suis pas censée témoigner, puis les échos que les médias donnent et qui ne rendent pas compte de ce qui se passe dans l'intimité de la classe. Je suis bien déterminée à décloisonner au maximum tous ces pans de la vie qui nous concernent tous: enseignement, quête mystique, littérature pour les jeunes et les adultes, philosophie. Il nous faut donner une chance au dialogue, celui qui déstabilise et fait cheminer et renoncer aux rapports de force qui ne cessent de durcir quand chacun sent qu'on touche à des représentations solidement ancrées et qu'on ne souhaite pas changer. J'ai observé que ces attentats avaient pour ainsi dire révélé la personnalité des gens. Ainsi l'individualisme que je croyais enraciné chez beaucoup n'est pas aussi fort que je le pensais. Ce que tu me dis sur cette soif d'amour et de compassion me réconforte. 
    A présent, je réfléchis à deux orientations qui me préoccupent beaucoup, puisque la question religieuse sera au centre du débat.
    Il me semble que la seule façon que nous ayons de ne pas nous désolidariser, c'est de considérer qu'il existe un point de bascule qui fait qu'on peut se questionner sur le sens de notre vie et de fait avoir envie de religion ou de quête mystique. Dans ce moment d'introspection, tout est possible et je crois important que les athées ne tentent pas de décourager ceux qui cherchent et de même que les croyants ne cherchent pas à faire du prosélytisme quand ils sont convaincus d'avoir trouvé. Si les jeunes sentent que tout est possible dans un cadre assuré par la démocratie, ils comprendront que le cheminement est bien plus intéressant que la voie choisie et assumée. Ils verront que les adultes sont prêts à les initier à ce qui existe avec discernement et ouverture d'esprit et sauront alors trouver la voie qui est juste pour eux.
    Ma seconde préoccupation est de saisir ce moment où un jeune est prêt à basculer et à servir Daesh. De quoi les a-t-on privés pour qu'ils prennent une décision dont les conséquences sont destructrices et irréversibles? Adultes, on se complaît parfois dans des modes de vie bien installés, des conceptions toutes faites. On ne peut plaquer nos représentations dans l'esprit d'un jeune: il nous faut éveiller son esprit critique. Et ces attentats éclairent brutalement ce à quoi nous nous sommes habitués et qui a tant de prix pour nous tous: la liberté avant tout, mais aussi la fraternité, bien malmenée. Tu dis que beaucoup sont prêts. Alors poursuivons notre dialogue. Et que chacun se sente libre d'écrire sur Les Corps Célestes.  

  3. martin dit :

    Jacques Cassabois m'a transmis ce mail. Je suis perturbée parce que comme grand-mère cela m'a semblé simple de discuter avec mes petits enfants de 12 et 14 ans.
    Lors du réveillon de Noël avec 2 autres de mes petits enfants du même âge, ce sont eux qui ont entonné la Marseillaise après "petit papa Noël".

  4. Valerie Rossignol dit :

    D'après ce que vous me dites, vous parvenez à discuter librement avec vos petits-enfants. Je suis convaincue de l'importance de prendre le temps d'expliquer ce qui se passe. Les jeunes se nourrissent de ces dialogues par lesquels nous leur donnons les moyens de penser le monde.
    Quant au chant de la Marseille, je suis étonnée que vos petits-enfants en aient eu l'idée. Je ne sais pas comment l'interpréter.

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