Pour la deuxième fois de l’année, j’ai la responsabilité de répondre aux questions de jeunes de douze ans. C’est l’improvisation complète. Je ne peux les faire réfléchir sur la liberté d’expression, les droits de l’homme, comme je l’avais fait au mois de janvier. Le combat idéologique est perdu d’avance: aucun symbole n’a été touché. C’est la vie d’innocents que les barbares ont sacrifiée et à cela que peut-on opposer?
Je n’ai pour moi que mon sentiment de responsabilité et mon empathie, parce que je les aime, ces gosses et que je n’ai pas envie de les laisser en proie aux pires angoisses. Beaucoup de mains se lèvent. Ils me font confiance et pensent sans doute que j’ai une réponse pour chacune des questions. Ils ne savent pas à quel point nous ignorons ce qui va se passer après. A quel point les adultes ne sont pas préparés à cette guerre. Et pourtant, dans ce flou politique, dans l’ignorance complète de la façon dont nous pouvons nous organiser pour lutter, une certitude émerge et nous nous le disons, eux avant moi: nous aimons la France. Nous nous sentons concernés par ce qui est arrivé à Paris. Nous ne voulons pas laisser croire que nous ne ferons rien. Nous donnerons des signes de solidarité aux familles endeuillées, nous affirmerons notre amour de la vie au-delà de toute croyance. Une jeune fille pleure. Une autre me demande comment font les innocents non armés pour se défendre.
Au-delà du désarroi, il n’y a qu’une chose qui m’importe, je suis avec eux, ils sont avec moi et, protégés dans cette salle de classe, nous osons montrer nos sentiments, sans les juger. La confiance qui règne, la douceur du dialogue, les aident à réfléchir, posément. Nous n’avons pas encore la possibilité d’analyser la situation. Pour l’instant, nous plongeons en nous-mêmes, nous sondons nos âmes pour y faire sortir nos armes de demain: le dialogue, l’écoute, l’envie de vivre et surtout de rester unis. Je suis le chef d’orchestre de cette assemblée de jeunes humains, et ce n’est pas un cours sur ce qu’il convient de penser ou non mais un cheminement. Ils ont compris qu’on n’était pas obligés d’être silencieux, ni même passifs. Ils ont compris qu’ils faisaient corps dans le sentiment même de solidarité. Et des propositions émergent, pour faire savoir qu’ils sont prêts à défendre leur pays et les victimes des barbares. Je les écoute et les encourage en notant leurs idées. Je garde en moi les miennes car je sais que ce cours-là n’est que le début d’un long combat et qu’il ne suffit pas d’une heure d’écoute mais de tout un plan pour organiser la réflexion à un niveau collectif.
Il est difficile de se représenter ce qui se passe dans une salle de classe dans ces moments. Je suis écrasée par la responsabilité qui m’incombe, fière de voir les têtes se redresser, une lueur passer dans leur regard. Ce ne sont pas des élèves, ce sont de jeunes citoyens. Nous ne sommes pas une famille, nous sommes l’antichambre de la société de demain. Le terrorisme a plusieurs visages. Il n’est pas même une guerre contre l’occident puisque la Turquie, le Liban ont subi les mêmes actes et qu’on n’en parle malheureusement pas assez. Il me faut lire, pour comprendre et être à même de répondre aux questions qui me seront posées, dans quelques semaines, quelques mois. VR
Un article à lire de Farhad Khosrokhavar dans Le Monde
http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/17/farhad-khosrokhavar-un-erasmus-djihadiste-menace-une-europe-mal-coordonnee_4812190_3232.html
Plus je me tiens informé (presse, radio, télé), moins je comprends ces guerres, surtout qu’on nous mène en bateau. C’est d’une complexité incroyable où se noient l’influence, le pouvoir, la possession, les intérêts, la bêtise, la cruauté, la politique, l’hypocrisie, le tout couronné de guerres tribales.
Le monde est devenu fou.
Je suis dépassé quant à ce qu’on peut faire mais je pense sincèrement que l’humain ne mérite pas sa planète.