J.-Ph. Domecq - Dictionnaire des mots manquants

 

 Ni Je, ni Nous, ni On, ni… 

par Jean-Philippe Domecq

 

 

Le texte suivant est extrait du Dictionnaire des mots manquants, ouvrage collectif dirigé par Belinda Cannone et Christian Doumet et publié en 2016 aux éditions T. Marchaisse.
 
 
Comment dire le point de vue qu’on a sur tout à partir de tout sauf soi? Comment dire que « je » perçois si souvent tout, même « moi », depuis tout sauf « moi », depuis tellement loin de « je » alors qu’il vient intimement de « moi » ce point de vue? Comment dire le point d’où nous percevons-pensons avec ce recul que donne la conscience d’un jour devoir mourir alors que nous ne sommes pas du tout à l’article de la mort, alors que nous sommes bien portant ou enfant ou jeune ou heureux, alors que nous ne pensons pas du tout à la mort, alors que nous faisons tout, tout, y compris vivre, pour ne plus y penser? Alors que nous ne voulons surtout pas le savoir et Dieu sait!? Comment dire ce recul refoulé dans l’œil mental et perceptif que nous posons sur toute chose, tout être, toute situation, toute perception, toute sensation, toute réflexion tandis que nous vaquons à cette vie apparemment humaine? Comment, depuis quel sujet, depuis quel pronom dire le radical retournement d’optique que ce fut dès l’instant où nous avons su, un jour, une nuit, vers l’âge de six ans, tous, que ça s’arrêtera tout ça? Comment dire la perception élémentaire que nous en avons depuis, de tout ça, tout, tous, les autres, nous-mêmes, nos plaisirs et nos peines tellement passionnants depuis qu’on sait cela? Comment dire « je » à partir de cette non-vie antérieure et future dont nous avons conscience sans savoir pourquoi nous le savons, comment dire encore « je » quand nous savons que notre petite existence, notre petit « moi » sont nés de là, de la non-vie, de l’infini, de l’infini de l’univers, tellement infini qu’il n’est sans doute pas L’univers ni un univers ni des univers, que ce ne sont là que des mots par lesquels nous mettons en équation ce que nous ne résoudrons jamais mais sans quoi il n’y aurait ni équation, ni pensée, ni vie, ni ma vie, ni « moi »? Comment dire cela qui est en chacun comme une infime particule d’énergie multi-nucléaire, plus énergétique même que le désir, que le désir qui vient sans doute de là, d’une soif d’après néant, de la conscience du rien, de rien, de l’infini qui serait fini, et de l’infini que nous découvrons, étonnamment, dans un être fini, aimé? Comment dire cette perception qui ourle et réfracte les choses et les êtres de l’intérieur dès lors qu’on voit de ce point de vue qu’on dit « métaphysique », qui traverse en effet tout ce qui est physique et sans quoi nous ne verrions peut-être rien de physique? Comment dire ce point de vue qui est tout sauf moi en moi, tout sauf « je » lors même que c’est en moi, dans l’infini de mon boîtier crânien? Comment dire ce point laser mobile partout qui est « mon » point de vue d’où je perçois depuis ma mort dans la vie? Comment le dire, par quel pronom personnel qui ne peut être « je »; qui ne peut être « on » car l’impersonnel c’est déjà quelque chose; qui ne peut être « nous » car ce serait croire que ce point de vue est partagé alors que chacun en a l’histoire comme le désir son roman familial; ni « nous » ni « tous » car ce serait rester dans le règne humain, or ce point de vue est dans l’homme le trou laissé par la conscience de ce qui n’est pas l’humain, un trou comme il y aurait un au-delà du ciel (disent immanquablement les enfants), un au-delà d’au-delà qui est en deçà d’au-delà si le cosmos se tirait - oui, quel pronom « personnel » pour dire en nous le tout sauf personnel, le plus et moins qu’impersonnel, quel pronom universel pour dire l’infini, l’infini rien, la non-vie d’où nous naissons et où nous retournons et qui nous donne l’exact goût de vivre? Il n’y a pas de pronom universel, pas de pronom infini, pas de pronom de l’inconnaissable qui me fonde, pas de pronom pour dire l’étonnement d’exister.
 
 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *