J.-Ph. Domecq, au sujet des attentats de janvier 2015

 

« C'est un bon début dans la vie, en effet, un bon antidote, que la fatigue de vivre.
J'aimerais préciser une chose à ce propos. C'est que l'état de fatigue individuellement collective que j'ai sondé dans Antichambre passe inaperçu – sauf qu'autour de nous ça consomme beaucoup d'antidépresseurs – , mais il prélude peut-être à une autre forme d'individualisme, plus ouverte que le « moi sans l'autre » qui prévaut de nos jours. La fatigue existentielle d'aujourd'hui est le symptôme d'un manque qui, si nous parvenons à bien le dire en le creusant, peut appeler l'avenir positivement. Expliquons. Le manque que révèle la fatigue nouvelle vient de la négation en chacun de l'humanité dont chacun est pourtant un échantillon. Négation du collectif en soi-même et au-delà de soi. C'est venu du raz-de-marée idéologique de la version capitaliste du libéralisme – et s'il y a eu raz-de-marée, c'est que celui-ci a répondu à une aspiration de l'humanité, ne l'oublions pas.
Le malaise de la civilisation actuelle pourrait se résumer – tenez-vous bien... – au titre d'une émission télévisée à succès: « C'est mon choix »... Quand tout est mon choix au self-service du marché, de la cité et des mœurs, chacun dans son chacun n'a qu'à tourner. C'est terrible qu'il n'y ait plus que soi, ses biens et ses proches, c'est terrible de se contenter de soi, de son laps de vie. Petite liberté que la liberté de chacun sans l'autre. Ceux d'entre nous qui subissent cela et en étouffent, comme le personnage d'Antichambre, vivent une nouvelle forme de mélancolie, que j'appellerai « la nostalgie de l'avenir ». Et surtout pas meilleur, l'avenir, on a vu ce que ça donne! Ni meilleur ni pire, mais de l'avenir. Nostalgie qu'il y ait à nouveau de l'avenir: en cette mélancolie d'un genre neuf, j'entrevois l'issue à ce que nous traversons. Qu'il y ait à nouveau de l'avenir, du temps à venir, que l'on ait du temps au-delà du temps dont on jouit à échelle narcissique. Que l'avenir de l'humanité s'inscrive dans le présent de chacun. Retrouver l'avenir, c'est à dire retrouver un nouveau sens ou sentiment du temps qui nous traverse et nous dépasse de tout façon, qu'on le nie ou non. Car, sans ce point aveugle du temps qui dépasse notre temps de vie individuel, on ne voit plus. Face à cette cécité, mieux vaut encore souffrir de cette mélancolie de l'avenir que j'ai découverte dans Antichambre.
C'est l'actuelle façon de nier l'avenir que de se forcer à vivre son temps, rien que son temps. La jouissance de la vie, et singulièrement du présent, s'en trouve considérablement restreinte, lors même que l'on croit jouir comme jamais de nos jours. (...)

Le libéralisme, comme toute bonne idée humaine, produira son Pire à lui, nous n'y échapperons pas, nous y sommes presque. Au XXe siècle, des raisons d'être ensemble ont engendré les barbaries que l'on sait; au XXIe, le sommeil de la raison d'être ensemble engendrera ses monstres. »

J.-Ph. Domecq, La Situation des Esprits, 2006

 

De V. Rossignol à J.-Ph. Domecq, le 7 janvier

Vous avez une vision d'ensemble mais ceux qui débarquent dans ce monde ne comprennent pas tout et vont chercher à comprendre. Ils écouteront les intellectuels et se souviendront de ce qui sera dit. Si je publie quelque chose sur Les Corps Célestes, ce sera le message que nous souhaitons faire passer à ceux qui débarquent là-dedans, ahuris.
En quelques heures se dessinent déjà les réactions des uns et des autres, un révélateur de l'humanité. Il y a des attitudes réconfortantes, d'autres confondantes de bêtise. Et on ne peut pas ne pas réagir. Le silence, même, sera interprété.  Prurit final, peut-être. On a besoin de vous entendre.

 

Réponse de J.-Ph. Domecq, le 10 janvier

Le propos que je peux formuler sur l'événement qui a frappé, doit être ce que je peux ajouter de précis aux autres propos, nombreux et pertinents (de Gilles Kepel, par exemple), tenus actuellement. Je maintiens donc ce que j'ai esquissé dès que vous m'avez posé la question: nous sommes ramenés à des problèmes fort bien résolus par les penseurs des Lumières (en l'occurrence, on n'a plus qu'à citer Voltaire sur le fanatisme); ce qui confirme ce que je vous disais : lorsque la tête civilisatrice n'avance pas, l'ensemble recule. Autrement dit, et j'ai fait le job pour ma petite part, il fallait écrire le grand avertissement, il fut donné et précisé, vous en conviendrez, et plus encore furent écrites la prospection, l'invention, des propositions. Vous êtes d'ailleurs en train d'y participer. Donc, nous devons, pour le champ que nous prospectons, des gens comme vous et moi, rappeler l'avertissement à l'égard des remugles idéologiques que les prescripteurs d'opinion culturelle promeuvent alors que nous voyons et formulons tant de libertés et structures qui remédieraient aux problèmes majeurs de nos sociétés.
Je vous ai donc bien répondu par:
La Situation des Esprits, titre aussi adéquat il y a dix ans qu'aujourd'hui, et dire cela c'est concentrer toute une analyse. Que je ne peux modifier puisqu'elle est confirmée - hélas. Voilà donc ce qu'il me semble devoir être dit : Nous en sommes à revenir aux combats remportés par les Lumières, digne de Voltaire contre le fanatisme, la littérature et la pensée contemporaines en France ayant été enkystées depuis un quart de siècle par ceux qui continuent de promouvoir tout ce qui frappe de réactif et de lourd. L'absence de discernement se paie dans le rapport au monde et aux autres. La Situation des Esprits est telle jusqu'à présent. Il est temps de regarder enfin ce qu'il fallait voir.

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