Extraits de correspondance avec S. Rivron et E. Bart
Août 2013
Partons d'un double postulat: Michel se sent trahi par sa mère qu'il ne croit pas et il porte en lui les stigmates d'un viol qui lui fait perdre toute dignité. L'humiliation est profonde. Guy Goffette, dans Un été autour du cou relate l'histoire d'un adolescent qui a été abusé par une femme, la Monette. Le narrateur déclare à la fin du roman: "Mais la Monette a tout gâché en me prenant pour un jouet qu'on jette une fois le plaisir passé, et c'est pourquoi je ne peux plus entendre la mer au fond du jardin, mais seulement les cris de toutes celles que j'ai brisées à mon tour, en jouant, insatisfait toujours, cynique, odieux, faute de retrouver sous la carapace du temps la fraîcheur, l'émotion, le tremblement de l'enfant que je fus, et le vertige et la foi de l'amour; et c'est pourquoi je vais mourir seul, rejeté, cassé, dans cette caravane enfoncée au bord de la forêt et de la nuit, sans enfants, sans amis, avec cet été à jamais noir, comme un bas autour du cou". Ce roman est le seul roman français que je connaisse qui évoque les jeux pervers qu'une femme fait subir à un adolescent. Philippe Djian effleure cette question dans Impuretés, sans lui donner la dimension littéraire qu'elle mérite. Il fallait pourtant lever ce tabou et montrer comment un être humilié voit ses désirs s'intensifier et perd toute possibilité de retrouver "la fraîcheur, l'émotion, le tremblement" de l'enfant qu'il était. Si on lit l'ensemble du roman à la lumière de cette réalité, on comprend pourquoi une relation qui serait à la fois charnelle et spirituelle entre l'homme et la femme est vouée à l'échec. Le garçon violé et humilié est condamné à gérer une attirance et une répulsion redoutables du sexe opposé. Il devient un pantin en proie à des forces obscures. C'est d'ailleurs en cela que Michel est un personnage à la fois innocent et corrompu. Et vous avez su tirer profit de la tension née de cette ambivalence, jusqu'à la fin du roman.
Ainsi, la déchéance décrite ne serait pas (ou pas uniquement) corrélative à l'évolution de la société du XXe siècle. J'ai le sentiment que vous attribuez à celle-ci des dérives qui résultent en partie d'un rapport entre l'homme et la femme originellement violent et non élucidé. Je ne vous rejoins donc pas sur cette affirmation tirée de l'entretien avec Juan Asensio: "c'est effectivement le sujet principal de La Chair – non pas la sainteté, mais l'exploration des conséquences dans la chair et pour la chair de l'incapacité absolue dans laquelle nous sommes tous aujourd'hui d'accepter la possibilité de la sainteté. En ce sens, Marie et Michel sont tous deux des figures non pas inversées, mais renversées, de la sainteté. La force qui les habite et les conduit est sans cesse empêchée, contrainte, par celle, incroyablement plus puissante, des constructions que notre époque grégaire a élaborées pour parer son impuissance à admettre l'impensable qui l'a fait souveraine." Je crois au contraire que l'incapacité à admettre l'impensable et donc à faire évoluer son mode de représentation du monde est inhérent à Michel. C'est peut-être même lié au fait qu'il est un homme et qu'il a du mal à se changer. C'est ce qu'on lit au chapitre XXVII Pages arrachées, "Tu peux les exalter, tu les rends pas meilleurs, tu peux les insulter tu les rends pas meilleurs". Et nous arrivons tout naturellement à la conclusion: "Tu peux crever pour eux. Tu peux ressusciter. Les hommes, tu les rends pas meilleurs". L'homme n'est pas impuissant parce que c'est un homme moderne. Il est impuissant parce qu'il ne surmonte pas la difficulté qu'il éprouve à entrer en relation avec la femme qui l'aime, que ce soit sa mère, sa fille ou sa maîtresse. C'est une autre particularité du roman de montrer que la douceur et la générosité d'une femme aimante n'ont aucune prise sur les forces obscures qui assiègent l'homme.
Michel a les sens exacerbés. C'est sa sensualité qui le lie aux femmes et l'amène à vivre des relations d'une rare intensité. Alors que le corps permet une union avec son double tant recherché, l'esprit, meurtri, crée un méandre qui éloigne l'être de toute possibilité de rédemption. Il aurait fallu pour que Michel soit sauvé, qu'il pardonne. Or, dès qu'il est en présence d'une femme qu'il aime son esprit laisse la chair s'ériger en seul guide. Il se rapproche pourtant d'un état d'innocence perdue avec la rencontre fortuite de Carole. Le mot tendresse est évoqué. Surtout, Michel semble s'être débarrassé de l'engrenage qu'il subit depuis toujours: dans un premier temps, cette femme n'éveille pas sa chair, elle permet plutôt de goûter au sentiment de tranquillité, de paix, qu'obtiennent ceux qui ont expurgé d'eux tout désir de posséder. Cette échappée est courte. La féminité de Carole, volontairement exacerbée, les ramène l'un et l'autre à l'attrait du corps. C'est ainsi que la chair se substitue à la parole, empêchant l'être d'accéder à un désir de Vérité. Ce n'est pas la société en pleine décadence qui perd Michel. Michel aurait pu exister à n'importe quelle époque. Ce qui le conduit à sa perte, c'est son incapacité à s'épancher auprès de la femme aimée. Parler de soi le conduirait au secret des origines, à une réconciliation avec le sacré, à un amour d'une pureté inconcevable. C'est pour cette raison que les femmes qu'il rencontre sont invariablement des doubles. Femmes également charnelles, sensibles, offertes au plaisir, elles se présentent comme des âmes sœurs. Une femme qui chercherait à faire parler Michel deviendrait vite à ses yeux une hystérique. Pas de femme qui se livre à une psychanalyse sauvage de son partenaire. Pas de femme qui dans un miroir inversé va créer l'image d'un être naïf, innocent et ouvert au secret des origines, mais des femmes qui l'aideront à s'en éloigner. Dès que l'une d'entre elles découvre le secret et tente d'en parler, Michel l'esquive, même s'il s'agit de sa fille, même si cette femme fait preuve de bonté et de compassion. C'est le destin qui le rattrape. Seule une logique supérieure, celle de la narration, peut contraindre Michel à faire face à l'inacceptable. Il n'est dès lors pas étonnant d'aboutir à une scène de carnage. Dans le refus de croire en la parole de la seule femme qui ait aimé Michel de façon inconditionnelle, dans son incapacité à entrer en relation avec elle et à lui pardonner le fait de le mettre face à l'inconcevable, Michel commet la pire des transgressions. Il se consume une nouvelle fois dans l'amour adultère et tue sans le savoir sa sœur. Michel est comme Œdipe. C'est un héros tragique. C'est en cela que votre récit relève du mythe et que la question de la modernité est moins centrale qu'il n'y paraît. Et finalement, il était important qu'on referme le livre sur l'image de Marie, non pas folle, mais sacrifiée. Quand l'homme reste sourd à la Vérité au point de commettre l'irréparable, il ne reste à la femme qu'une issue, celle d'assumer le rôle de rédemptrice. Cela Marie l'a toujours su. Elle a donné sa vie à son fils et lui a pardonné d'avance son aveuglement. Marie échappe ainsi au système de représentation de Michel et fait de La Chair non pas un roman houellebecquien, mais une énigme non résolue. Qu'aurait-il pu se passer dans la vie de Michel, que peut-il se passer dans la vie d'un homme, pour que, habité par ses désirs charnels, il accède enfin à la vérité des saintes?
Réponse de Serge Rivron
Votre lecture est intéressante en ceci qu’elle m’ouvre des perspectives sur mon propre roman, ce qui est assez rare pour être souligné – et même si je n’épouse pas votre interprétation fondamentale, à mon avis entachée de causalité matérialiste, de psychanalyse. Je ne suis pas certain, en effet, que la perte du désir que je fais ressentir à Michel – et qui me paraît en partie commune aux hommes et aux femmes de notre temps – soit essentiellement due à quelque “engramme” bourgeonné de son enfance ou de sa rencontre de pré-pubère avec une jeune perverse. Lorsque vous faites de cette raison toute personnelle la cause de son errance charnelle, vous n’avez pas complètement tort sans doute, car la manière dont chacun d’entre nous forge son rapport au sexe, à la jouissance et à autrui, est bien sûr principale dans notre conduite vis à vis de ces aspects de notre relation au monde. Je crois cependant que pèse encore plus fort sur chacun le poids de la chair et de l’esprit, et je crois que ce poids est proprement nié par la doxa de notre époque : oui, le miracle nous est impensable parce qu’il est scientifiquement impossible. La quête de sacralité est stupide, parce que le sacré est interdit et parce qu’elle est inefficace.
Il y a de multiples différences mentales entre un homme et une femme, mais tous deux sont également soumis à la Chair, et chaque homme et chaque femme la guettant ou la traquant en lui selon les heures, les jours, les âges, ses dispositions et son histoire. Vous voyez, je mets votre affaire d’histoire en dernier. Notre histoire personnelle est un dernier ressort, non en ce qu’il ne compte presque pas, mais en ce qu’il est à mon sens le rouage le plus malléable, le plus rachetable. Si ce n’est pas le cas, la liberté n’existe pas, dont nous savons pourtant tous que nous pouvons au moins espérer la conquérir, et pourquoi pas, la porter.
Réponse de Valérie
J'espère que vous ne m'en voudrez pas de chercher à approfondir la question, mais il y a quelque chose qui me tracasse vraiment. Partons de votre postulat que l'être humain doit gérer le poids terrible de la chair et de l'esprit. Vous avez approfondi à l'extrême chacune de ces possibilités et montré ce qui se passe quand on ne pose aucune limite à l'appel de la chair et quand l'esprit est confronté à l'inconcevable, autrement dit au miracle. Je n'arrive toujours pas à faire la part entre le social et l'histoire personnelle de Michel dans sa déchéance.
Vous faites de Michel un être uniquement social, comme si parce que la doxa de notre époque était de rendre le miracle impensable, il était condamné à se conformer aux représentations imposées par la société. Un être peut-il être à ce point conditionné?
Si oui, je comprends pourquoi il serait vain de chercher des causes d'ordre psychanalytique (entendons liées à son histoire) à son errance. Dans le même temps, Michel a bien accès à tout ce qui n'est pas scientifiquement démontrable et efficace: il aime peindre, il est touché par le tableau La Chair, il écrit des textes qui échappent complètement à la doxa de notre époque. De l'art pictural et de l'écriture à la quête de la sacralité, il n'y a qu'un pas à faire, qu'il ne fait pas. Empêché par quoi?
Je ne peux m'empêcher de penser que la perte du désir, commune aux hommes et aux femmes de notre temps, n'est pas uniquement entravée par la société qui nie le poids de la chair et de l'esprit. A un moment donné vous montrez que Michel décide de "faire de l'argent", pour fuir ce qui le rattrape. Il semblerait qu'il préfère le grand divertissement à toute prise de conscience, parce qu'être conscient justement, ça fait mal. Michel, sachant ce que la société détruit en nous, aurait pu choisir de se marginaliser (de réduire les points de contact avec le système) afin de préserver son désir au sens le plus large. Certains d'entre nous le font, heureusement. Ce qui m'intéresse, c'est pourquoi lui (personnage fictif certes, mais emblématique) ne le fait pas.
Pourquoi les femmes de votre roman auraient-elles accès à cette croyance, à la possibilité que le miracle ait eu lieu et pas Michel? Elles subissent bien les mêmes lois de la société que lui?!
Réponse de Serge
Un personnage de roman est un être fictif, et si son “inventeur” le crée bien sûr par nécessité intérieure, il lui fait agir, advenir ou faire des choses qui n’ont pas vocation à embrasser tout le réel. Qui, même de chair et d’os, d’ailleurs, parvient à embrasser tout le réel ? Ainsi, oui j’ai fait de Michel un être malléable, ne parvenant pas échapper aux représentations imposées par son environnement social ni au doute qui le ronge quant à ses origines. En réalité, bien sûr, je place quelque espoir dans le fait que chacun d’entre nous puisse échapper en partie à ce genre de déterminismes. Mais eussé-je permis à Michel un destin moins tragique et plus ouvert à la providence, “La Chair” aurait simplement été une autre histoire.
Vous posez la question de savoir ce qui empêche Michel, dont certains goûts et talents relèvent de la création et presque du sacré, de franchir le pas. Pour vous faire plaisir, imaginons que Michel ne soit pas un personnage, mais un être de chair : n’avez-vous jamais connu de forts ou impuissants athées tout à fait inventifs ? - ici un nom me vient à l’esprit que vous connaissez comme moi, celui de Michel Houellebecq, mais il y en a tant d’autres, de plus ou moins notoires. Posez-vous aussi la question de ce qu’il pourrait en être d’un homme ou d’une femme ne pouvant opter à définir son origine paternelle qu’entre “ma mère me ment”, “ma mère se ment et est dingue” ou “mon père physique est le Saint-Esprit”. N’éprouveriez-vous pas une certaine difficulté à dépasser ces questions, surtout dans la mesure où la doxa de plus d’un siècle réfute absolument la possibilité du mystère et du miracle ?
Si certaines femmes de ce roman (en fait, deux seulement, Marie et Elodie) admettent le miracle, n’y voyez pas d’autres raisons que ces deux-là: ces deux personnages sont précisément dessinées pour illustrer ce que pourrait être de vivre en acceptant le sacré ; j’ai toujours pensé que les femmes avaient, pouvaient avoir, un rapport au réel beaucoup plus patient et tempérant que les hommes. Il ne vous aura pas échappé que Marie, en particulier, a fort à voir avec la mère du Christ. Quand à Elodie, elle pourrait ressembler à une Jeanne d’Arc.
Réponse de Valérie
Quand vous parlez de nécessité intérieure de créer un personnage, vous pointez un problème qui mériterait un vrai débat. Ce n'est pas tant la personnalité de Michel qui m'intéresse que le fait que vous le confrontiez à la question de la sainteté. En creusant l'écart entre la chair et l'esprit, entre le déterminisme lié à notre société et notre liberté individuelle, vous montrez que son impuissance n'est pas seulement liée au fait qu'il ne croit pas au miracle, mais au fait qu'il ne croit en rien. Il ne fait pas confiance. Il n'est d'ailleurs pas question d'embrasser tout le réel, mais de se demander pourquoi les écrivains ont à ce point occulté la dimension spirituelle de leurs œuvres ces dernières décennies. Il me semble que nous n'avons pas besoin d'être croyant (par opposition à l'athéisme que vous évoquez) pour cheminer et faire exister le sacré. L'inventivité de Michel Houellebecq a ses limites. Il montre ce qui est. Il ne nous emmène pas au-delà. Je n'aime pas le lire peut-être parce je n'ai absolument aucune place dans son univers. C'est à peu près comme si on me disait: il peint le monde tel qu'il est et ce que tu es n'existe pas dans ce monde-là. Cette impression d'étrangeté, je ne l'ai pas eue à la lecture de votre roman parce que vous n'avez pas fait de vos femmes des stéréotypes. Qu'elles soient charnelles, mystiques ou saintes, elles sont là pour questionner le monde et pousser Michel dans ses retranchements. Elles dérangent. Il y a quelque chose de fantasmagorique dans la façon dont vous les inventez. J'ai l'impression que vous avez créé une fenêtre pour échapper au réel. Un peu comme si vous mettiez en lumière des structures profondes dans la façon dont nous entrons en relation avec le monde.
Si tous les êtres qui nous entourent étaient comme Michel, l'humanité s'autodétruirait. C'est la possibilité de créer une confrontation avec autre chose qui donne l'espoir d'avancer. Et je ne crois pas que cet autre chose soit forcément Dieu. C'est pour cela que je vous demande avec autant d'insistance ce qui empêche Michel de faire le pas, comme je pourrais le demander à chacun d'entre nous. La réponse n'est peut-être pas liée à lui. Elle est peut-être à découvrir.
septembre 2013
Réponse d'Elisabeth Bart à mon premier commentaire sur La Chair, de Serge Rivron
En effet, vous faites une lecture tragique de La Chair, autrement dit vous placez le roman dans une perspective intemporelle. Le fait que Michel ne puisse accepter la sainteté serait inhérent à lui-même, lié à la difficulté de se changer, en d'autres termes de "se convertir". Ce qui est inhérent à Michel, si je vous suis bien, n'est autre que le péché originel. Il est impuissant à se libérer des forces obscures du mal. Victime, enfant humilié, pour reprendre un terme bernanosien, il laisse la chair le guider de sorte qu'elle se substitue à la parole. De ce fait, il est impuissant à briser les chaînes du ou des déterminismes qui l'ont fait naître. Vous le reconnaissez alors comme un héros tragique, le roman prenant sens à travers le mythe d'Oedipe. Vous récusez l'intention de Serge selon laquelle c'est la modernité qui empêche son personnage de reconnaître la sainteté, l'existence du surnaturel. Or si j'ai bien compris Serge, son personnage est allégorique, c'est-à-dire qu'il incarne l'homme de la métaphysique moderne. Je crois que le malentendu est là.
Quand Serge Rivron parle de modernité, il se place sur le plan métaphysique et non pas sur un plan sociologique ni même historique, sauf s'il s'agit d'histoire de la métaphysique, il se place donc dans une perspective historiale sinon intemporelle. Je veux dire par là qu'il me semble que l'intention de Serge n'était pas d'écrire un roman réaliste qui enregistre, décrit, la société positiviste actuelle qui a évacué le surnaturel, mais de tenter de descendre au fond de l'âme, de la "mentalité" positiviste: c'est en ce sens que la "modernité" empêche Michel de reconnaître toute sainteté. La question que pose ce roman est celle de la représentation: il nous est devenu impossible de nous représenter la sainteté, de même que, comme le montre Günther Anders dans Nous, fils d'Eichmann sur lequel Juan Asensio a écrit sa dernière note, il nous est impossible de nous représenter les actions et évènements qui, à l'ère de la Technique et sous son emprise, sont devenus irreprésentables car trop grands pour notre raison, inintelligibles. De même que nous ne pouvons pas nous représenter Auschwitz et Hiroshima (trop grands pour nous dans le Mal) de même nous ne pouvons pas nous représenter la sainteté (trop grande pour nous dans le Bien), notre langage positiviste étant impuissant à trouver les mots. En fait, le "trop grand" renvoie au surnaturel.
On peut dépasser, il me semble, l'apparente contradiction entre votre point de vue et l'intention de Serge. Car justement, le tragique, pour Serge, se trouve dans cette impossibilité de représentation (ce que Günther Anders nomme la catégorie subliminaire) qui constitue l'impasse du positivisme. C'est cette impossibilité, cette impasse qui est tragique, dans le sens où les grecs entendaient le tragique. Le tragique, à notre époque, revient dans cette nouvelle ténèbre engendrée, paradoxalement, par la philosophie dite des Lumières, une métaphysique de la création selon Maria Zambrano: l'homme a érigé la raison en déesse, nous sommes dans une hubris de la Raison, (cf. le culte de la Raison de Robespierre), l'homme moderne se concevant comme Créateur est devenu incapable de se concevoir comme créature. De ce fait, il tente de repousser à l'infini toutes ses limites au moyen de la Technique (la procréation, par exemple) tout en devenant incapable de concevoir qu'il y ait quelque chose hors des limites de sa raison. A cet égard, la grandeur de La Chair est de faire sentir le tragique de cette situation métaphysique de même que la grandeur de la pièce de Pascal Adam, Créon, était de faire sentir le tragique de la disparition du sacré, le sacré pouvant se définir en premier lieu comme ce qui est hors des limites de la raison, et que les anciens grecs avaient circonscrit, en découvrant les dieux, par le sacrifice.
Réponse de Valérie
Michel incarne l'homme de la métaphysique moderne, non pas en ce qu'il laisse la Raison s'emparer de son âme au point de rendre tout cheminement spirituel impossible, mais dans la mesure où, assoiffé de puissance et d'indépendance, il refuse que son système de représentation s'effondre. Cette rigidité n'est pas seulement liée à une sorte de conditionnement qui découlerait du positivisme. Quelle que soit l'époque choisie, c'est une épreuve pour un être humain d'envisager que sa gestation aurait duré vingt mois. Cette situation inédite permet de mettre en tension le rapport qu'entretiennent les hommes avec le divin d'une part, avec la féminité d'autre part. L'auteur met son personnage dans une posture intenable dans la mesure où la superposition du divin et de la féminité crée un conflit intérieur assez violent. C'est en cela que Serge Rivron ouvre une nouvelle fenêtre sur le réel. Dans son œuvre, seules des femmes ont part au sacré, celles qui n'y ont pas accès sont des femmes inoffensives car elles sont des doubles de Michel, comme Claire ou la prostituée du début du roman. Ce n'est pas une configuration anodine. Ce que l'auteur montre, ce n'est pas seulement la vie d'un homme moderne perverti par l'argent, dominé par la chair, c'est ce qui se passe quand aucune passerelle n'est possible entre deux mondes. Entre la parole et le silence, l'affrontement et le repli, le courage et la lâcheté et en définitive le sacré et le profane, la scission est complète et permet la confrontation de forces antagonistes incarnées par les sexes opposés. L'auteur a polarisé cette question autour de la féminité. Si ce n'est Dieu, c'est la femme qui détient le mystère des origines. C'est elle qui donne vie et c'est elle qui est prête à sacrifier la sienne pour sauver son enfant. Marie, la mère de Michel, le met face à l'inconcevable. Admettons que Michel soit un héros moderne, dans la mesure où son incapacité à accepter le sacré relève d'un conditionnement profond lié à la société rationaliste dans laquelle il vit. Michel ne doit pas seulement faire face au mystère de son origine, il doit faire face à ce qu'est sa mère: une femme pudique qui aimait la chair, qui a fait preuve d'humilité et de douceur toute sa vie, qui a gardé les preuves tangibles de la paternité de Serge jusqu'au jour où elle comprend que son fils ne la croira pas. Elle a donné sa vie pour lui. Elle a accepté de le perdre, avec l'espoir qu'il reviendrait de lui-même à elle. La question de la sainteté et de la difficulté d'en admettre l'existence n'est pas seulement liée au miracle. Elle est liée à la représentation qu'un homme se fait d'une femme. Pour Michel, Marie n'existe pas. Il fuit tout ce qu'elle est dans la mesure où il ne peut pas intégrer dans son mode de représentation ce qu'elle est. Quelle place un homme moderne peut-il accorder à la patience, au sacrifice, au pardon? Ce qui est magnifique dans ce roman et ce qui l'inscrit dans le mythe, c'est qu'une fois l'échec de l'entreprise de Marie avéré, une fois admise l'idée que sa foi en son fils a été vaine, c'est au tour d'Élodie, la fille, de poursuivre le processus spirituel engagé par la mère. Nous sommes à nouveau en présence d'une femme bienveillante, douce, prête à ouvrir des portes que le père refuse obstinément d'ouvrir. On peut à nouveau penser que c'est l'ère du progrès et de la technicité qui empêche Michel d'entendre ces paroles de femmes. Mais alors, pourquoi les femmes échapperaient-elles au nihilisme? Élodie n'est-elle pas une jeune femme parfaitement moderne? Qu'est-ce qui lui a permis de devenir mystique? Il n'est possible de dépasser ce problème que si l'on se place non pas du point de vue de la modernité mais de la question de la confrontation entre deux conceptions de l'existence, celle de l'homme et celle de la femme. L'auteur restitue à celle-ci une fonction originelle que la société lui a confisquée. La femme est une initiatrice. Elle porte en elle l'origine et la finalité de l'existence.
Il semblerait que la puissance et l'indépendance revendiquées par l'homme moderne, comme elles étaient revendiquées sous une autre forme par les héros de l'Antiquité, il s'agit là en définitive de l'exercice de la force, l'éloignent du sacré dans la mesure où seule l'acceptation de sa fragilité peut conduire un être à un cheminement spirituel. Serge Rivron semble nous dire que les femmes ont un rôle à jouer dans cette inversion possible. Si les hommes assumaient la vulnérabilité qui résulte de leur condition, les femmes sauraient jouer leur rôle d'initiatrice. C'est parce que Michel se croit incapable de faire face, qu'il fuit. Surtout, la peur des femmes, profondément ancrée en lui, le paralyse complètement. Elodie, sa fille tente de lui faire croire à l'incroyable, "elle le voit livide et ses pensées qui se gravent sur lui, les affres d'une horreur qui éternellement le poursuit, une angoisse qui sans arrêt recommence, les nasses des femmes qui se referment sur lui de tous les côtés, une oppression...toutes, sa mère, sa fille... qu'il n'avait pas sentie depuis des années, qu'il croyait évanouie, une gangue qui l'étouffe... Toutes folles, complètement folles, toutes autour de lui, un abandon complet, tout seul au milieu des cinglées, elles n'en finiront pas de nous chasser du Paradis, le "Paradis", tu parles!". Dans ce passage où la communication est impossible entre l'homme moderne et la femme mystique, une inversion des points de vue s'opère. Pour Michel, sa fille parce qu'elle est mystique est folle. Pour Élodie, son père parce qu'il a peur ne peut accéder au sacré. "Elle entend dans les inflexions particulières de sa voix un peu rauque étranglée cette fausse gouaille de séducteur, dont il s'est fait un paravent pour jouir d'un monde auquel il n'est jamais parvenu à croire. Elle voudrait qu'il comprenne, qu'il attrape enfin cette bouée à côté de lui qu'elle est venue lui montrer. Papa, tu n'as rien à craindre, tu n'as à t'enfuir d'aucune nasse, contente-toi de regarder le sol où tu marches, n'aies pas peur!" C'est ainsi que l'auteur renvoie dos à dos, la séduction et la peur des femmes.
Ce qu'on peut lire en creux, c'est que si les hommes dont Michel n'est qu'une figure allégorique acceptaient de faire confiance, ils verraient que leur émancipation ne peut se faire que par le truchement des femmes habitées par l'amour mystique (aussi rares soient-elles), parce qu'elles perçoivent une réalité qui échappe à la raison. Elles sont la passerelle entre un monde ancré dans le positivisme et le surnaturel. Toute l'oeuvre tourne autour de cette question: dès lors que l'homme n'aura plus peur de la femme, il aura accès à un autre de mode de représentation de la réalité et pourra ainsi échapper aux déterminismes qui orientent sa vie. Michel comprend cela avec Carole. "Il savait qu'il la reverrait, et même s'il ne la revoyait pas il se souviendrait qu'il y avait sur terre une femme qu'il avait pu écouter, regarder et toucher sans arrière-pensées, ni crainte ni concupiscence, une femme qu'il n'avait pas cherchée et qu'il n'avait pas essayé de convaincre, et ça avait suffi à le remettre complètement sur les rails, une femme qui ne lui avait pas fait peur". Ce que Michel ne sait pas à ce moment-là, c'est que Carole n'est pas la femme à la fois charnelle et spirituelle qui pourrait l'amener à dépasser sa condition. Ce n'est pas la femme initiatrice qui l'emmènera au-delà. Elle est sa sœur, son âme sœur. Elle est trop proche de lui-même pour qu'il puisse faire le grand pas. C'est en rencontrant Carole que son destin s'accomplit et qu'il devient l'Œdipe des temps modernes. La dynamique créée donne cependant à penser que la malédiction qui pèse sur la famille de Michel saura être inversée par Élodie, la nouvelle Antigone, celle qui, par sa force d'âme et sa pureté, échappera à la loi de la cité pour créer un ordre nouveau et redonner au mystère son caractère sacré.
Septembre 2013 La Chair de Serge Rivron (suite)
Valérie Rossignol
L'écriture hypnotique par laquelle l'image érotique fait se télescoper fantasme et réalité ne cesse de dire la puissance du désir. La chair est indomptable. Les personnages s'y soumettent avec docilité, avec jubilation, parfois avec un désespoir à peine dissimulé. Par cette image de la chair tantôt consommée, tantôt sublimée, l'auteur balaie l'existant pour offrir une nouvelle vision des rapports possibles entre un homme et une femme. Le tour de force est d'inverser les représentations de la femme que la société des hommes a construites, et de replacer l'amour au centre des destinées.
« Ah! Les turpitudes du sexe... Elles vendent leur corps vingt fois par jour, et je me suis longtemps demandé ce qu'il y avait de méprisable à le leur louer. » La prostitution est le point de départ de la longue errance de Michel. L'homme et la femme s'abandonnent également dans les plaisirs de la chair. Cet abandon, qui échappe à tout jugement de valeur, permet au narrateur d'assumer son désir et l'amène à vivre dans un premier temps des situations humiliantes, que ce soit avec Sybille, l'adolescente perverse: « j'étais liquéfié par la honte et la crainte, la colère aussi d'être livré au caprice infamant de cette petite harpie, à laquelle je ne pouvais plus refuser que mes sanglots, que je refoulais de toute la force qui me restait » ou avec les filles du peep-show: « Il était au sommet de l'excitation, complètement intimidé et ahuri aussi, d'être en vrai dans un de ses fantasmes de chiottes. ».
Et pourtant, Michel n'est pas un héros raté. Si l'expérience de la chair ne change pas d'intensité, elle change de nature. Pour montrer ce que la chair a de fondamentalement humain, l'auteur met l'homme et la femme sur le même plan. « Oui, c'est à Claire, sans conteste, qu'il doit les plus belles heures de sa vie, les plus heureuses: elle lui a rendu les couleurs de la chair. ». C'est dans cette parfaite réciprocité que la chair devient une expérience joyeuse. Une nouvelle fenêtre s'ouvre sur la réalité. La femme ne serait pas comme on l'a lu maintes fois une tentatrice ou une proie, elle est une partenaire, un double par lequel l'homme se réalise autant qu'il initie. Il n'y a dans le jeu amoureux plus de dominant ou de dominé mais le partage d'une expérience extrême. Ce bonheur dans la chair connaît toutefois ses limites. Il est fondé sur une parfaite complicité mais ne peut tenir dans la durée. « Leur vie commune évidemment ne pouvait durer, trop exigeante, trop folle. Une passion plus irascible que la colère. ». Avec Claire, la pulsion n'est plus masculine ou féminine, elle est humaine.
En permettant cette assomption du désir charnel et en créant un équilibre dans le rapport amoureux, l'auteur dégage un espace dans lequel la réflexion spirituelle peut exister. La fin de l'expérience ultime avec Claire ouvre une brèche dans la vie de Michel. La stimulation sensorielle qu'il ne cesse de chercher le conduit progressivement à sa perte. Michel incarne l'homme moderne: la corruption par l'argent, le besoin de se sentir invulnérable et de vivre avec frénésie, la peur de voir ses failles s'ouvrir, de faire face à toute introspection l'amenant à se remettre en cause l'isolent et lui font perdre le goût de la vie. C'est à ce moment aussi que la présence de Marie, discrète, devient lourde de sens. Qu'est-ce qui permet à un homme perdu de se racheter? La réponse se lit encore une fois dans le lien indéfectible entre l'homme et la femme. L'homme seul ne peut rien.
Michel fuit sa vie infernale en s'installant à Barcelone et c'est là qu'il y rencontre la femme qui aurait pu changer son existence. Avec Carole, le désir ne s'impose pas avec violence. Avec elle, Michel est sur la voie d'un rapport pacifié, apaisé. Et même si l'attirance charnelle finit par les dominer l'un et l'autre, le sexe n'est plus une expérience ultime. La tendresse, la parole, la pudeur s'installent dans une relation qui trouve sa complétude dans l'amour. Michel qui s'est trouvé si souvent laid est embelli par le regard de Carole: « Elle l'a aimé dès qu'elle l'a vu. Elle a aimé sa sensualité, sa douceur, les craintes de sa chair jusque dans l'ardeur des étreintes. Elle le regarde dormir: qu'il est beau! ». C'est avec Carole que Michel s'approche de son point de résolution. Il vit à nouveau une relation d'une parfaite réciprocité, dans laquelle l'appel de la chair signe la réalisation d'un amour plein entre un homme et une femme. « Ils s'étaient fait l'amour presque sans discontinuer pendant les trente-six heures suivantes, se couvrant de tous les « je t'aime » que ni l'un ni l'autre n'avait presque jamais dits à personne, et plusieurs fois, entre les mots qui font venir le plaisir, après les râles et les rires, s'étaient laissé pleurer contre l'autre assouvi, des larmes venues du tréfonds de leurs corps qui, parce qu'ils s'étaient tout pardonné l'un à l'autre, s'écoulaient sans impudeur ni honte dans la mémoire qu'ils s'étaient entrouverte. ». Nous sommes à la fin du roman, dans le chapitre intitulé « Le jardin des délices ». A ce stade, la chair n'est plus une turpitude. Elle est transmuée par l'amour et magnifiée. L'auteur met en tension le mythe et la réalité et nous amène à interpréter ce chapitre à la lumière du Cantique des Cantiques. C'est dans cet amour partagé, équilibré, d'une parfaite réciprocité que l'homme et la femme ont été créés à l'image de Dieu. Ils ne sont qu'un. La sensualité inhérente à l'amour humain permet de se rapprocher de l'amour de Dieu parce que c'est dans cette forme d'amour, dans laquelle la domination n'a aucune part, que l'être a accès à un abandon et une confiance absolue en ce qui est. Cette union pourrait être rédemptrice, si Michel avait la foi, s'il pouvait croire Carole. Cependant, la parole proférée par la femme aimée est une fois de plus inaccessible pour un être de raison. « Elle sait qu'elle est ta sœur et toi tu ne le sais pas encore, et elle a compris que tu refuserais même de le croire, si tu le savais. Elle ne te le dira pas. Elle espère simplement que tu reviennes à toi bientôt dans ses bras, et elle saura te mettre au monde à nouveau. ». La seule crainte qui anime les amants est d'être séparés.
Il est écrit dans le Cantique des Cantiques: « L'amour est fort comme la mort, et la jalousie est dure comme le sépulcre; leurs embrasements sont des embrasements de feu et une flamme très-véhémente ». Ainsi, la dernière fois que Carole et Michel font l'amour, ils rejoignent le secret des origines. Le parcours initiatique de Michel culmine dans cette possibilité de revivre l'amour originel. Ce paroxysme dévoile le point d'équilibre à partir duquel tout peut basculer. L'amour a pris une force redoutable qui peut conduire à la destruction la plus complète ou à l'amour de Dieu. « Elle a dégainé ton épée, dans sa main – cette noce qui fera la chair s'unir à la chair à nouveau, cette noce venue du fond de l'homme et de la femme, remontée et attendue du fond des âges, cette noce fomentée et guettée depuis qu'en ce jardin où les anges tombaient, la chair s'est séparée de la chair... ». La scène qui suit crée un tel rapport de force entre l'amour et la mort qu'elle semble hallucinée. L'union biblique vécue sans Dieu, l'amour le plus complet sans la foi, conduisent l'homme à la folie meurtrière. Parce que Michel ne peut pas croire, parce que son esprit ne peut accueillir le miracle qui a eu lieu, la chair en se mêlant à la chair devient carnage. Le langage outrancier, hyperbolique, n'a plus les moyens de transcender la réalité. La peur de la femme, le pouvoir absolu de la chair, les réminiscences du paradis perdu, la lubricité, la volonté d'en finir, de perdre définitivement tout contrôle mettent un terme à la quête de Michel. « La chair est remontée du temps et vous avez vu les choses d'en-dessous, souffle, cœurs mêlés, giclées chaudes... Et la chair à présent épuisée se repose, sang contre sang, soif contre soif. Assouvie. En ce jardin la messe est dite. Et c'est le drap comme une éponge qui boira jusqu'à la dernière goutte chaque jet de nous qui pisse. »
Il est fascinant de voir comment en faisant évoluer la conception des rapports entre un homme et une femme l'auteur trouve le point d'intersection qui permet au charnel et au spirituel de se rencontrer. Comment ne pas saluer le travail de l'écrivain qui balaie d'un revers de la main des représentations erronées car fondées sur des siècles de domination (que le rapport de force soit en faveur de l'homme ou de la femme, le résultat est le même), qui prouve que quand on porte un regard social sur ce qui fonde la relation entre un homme et une femme, on oblitère inéluctablement le rôle de l'amour dans l'accès au divin? Encore une fois le passage de la réalité au mythe permet de dégager les lignes de force qui relient les êtres, de montrer le revers d'un monde factice et de trouver des réponses non morales mais spirituelles à une société en pleine décadence.
VR
Réponse de Serge Rivron
Au passage je relève cette phrase d'une de vos précédentes analyses, qui m'avait échappé et qui me semble à la fois juste du point de vue que vous soutenez, et incomplète du point de vue de ce que j'ai essayé de dire sans le concevoir exactement, lorsque j'écrivais. Vous écrivez: "Dans son œuvre, seules des femmes ont part au sacré, celles qui n'y ont pas accès sont des femmes inoffensives car elles sont des doubles de Michel, comme Claire ou la prostituée du début du roman." Ces femmes qui ont part au sacré sont simplement, en réalité, celles qui aiment Michel, celles aussi sans doute que son âme recherche et veut fuir tout ensemble: sa mère, sa fille, et Carole, sa dernière maîtresse, celle aussi qui découvre in extremis sa parenté avec lui. C'est évidemment de cette symbiose entre amour et parenté, parenté comme "nature", comme irrémissible attirance, qui met cette histoire du côté de la tragédie, du mythe. Et c'est peut-être une réponse possible à votre double question: "Pourquoi les femmes échapperaient-elles au nihilisme ? (...) Qu'est-ce qui a permis à Élodie de devenir mystique ?" - dans cette bizarre et terrible perspective, les femmes dont j'ai toujours effectivement pensé qu'elles étaient ontologiquement initiatrices et pouvaient factuellement porter cet éthos jusqu'à l'incandescence rédemptrice, puiseraient dans la genèse charnelle même la force d'amour qui fait échapper le monde au nihilisme. Il n'est plus alors question seulement d'acceptation de sa fragilité pour conduire un être à cheminer spirituellement. On ne peut se reconnaître vulnérables l'un à l'autre que si l'on se reconnaît profondément semblables - et c'est sans doute le privilège des femmes - dans ma cosmogonie personnelle si j'en ai une - que d'être capable d'accomplir ce mouvement sans crainte (ainsi que le met en évidence le passage que vous citez du monologue d'Élodie: "Papa, tu n'as rien à craindre, tu n'as à t'enfuir d'aucune nasse, contente-toi de regarder le sol où tu marches, n'aies pas peur!").



