La rencontre
Le 16 janv. 2014 à 19:37, jean-philippe.domecq0562 a écrit :
Bonjour,
La galerie La Ralentie m’a transmis votre message avec vos coordonnées, je vous transmets donc les miennes par ce courriel.
Bien cordialement à vous,
Jean-Philippe Domecq
Bonjour Monsieur Domecq,
Je vous remercie de me donner la possibilité de vous parler. Je suis une lectrice de la région lyonnaise. Je lis La situation des esprits avec le sentiment de me retrouver dans un espace familier, ce qui est plutôt agréable. Je vous rejoins et souhaiterais vous poser quelques questions. Accepteriez-vous d’y répondre?
Bien cordialement,
Valérie Rossignol
Bonjour Valérie Rossignol,
A mon tour de vous remercier de votre intérêt pour un de mes livres. Cela donne une identité à qui me lit. Vos questions préciseront cette identité et concrétiseront le dialogue. A bientôt donc,
et bien cordialement à vous.
Jean-Philippe Domecq
Le pari
Le 18/01/14 18:13
Objet : Le pari
Bonsoir Monsieur Domecq,
Ce matin, avant de recevoir votre message, j’ai douté que vous auriez envie d’échanger sans que je ne vous dise rien de mon identité et je suis tombée sur ces mots, qui m’ont mise en confiance : « Reste que mon pari est là, perdu peut-être: susciter le débat, ne pas laisser passer l’autocensure et la servitude volontaire de ceux qui ont le choix de penser autrement. » et plus loin « Je parie sur les individus. Et sur l’opinion. ». Je suis plus jeune que vous et mon pari est le même que le vôtre. J’essaie de prendre mes responsabilités, « à ma petite échelle individuelle ».
Je me lance donc. Voici mes premières questions:
Avez-vous identifié ces dernières années ou ces derniers mois, des foyers d’insurrection ou de créativité (en art et en littérature), qui annonceraient le changement que nous attendons ?
Sur la vidéo que j’ai vue, vous faites allusion à « l’individualisme qui est en train de s’effondrer en ce moment et heureusement ». Quels sont les signes de cet effondrement ?
Bien amicalement,
Valérie
Le 19/01
Comme quoi nous avons raison de parier… Vous choisissez ce mot et vous pariez. Or, cela ne pouvait m’aller mieux. Car, qu’en pensez-vous, mais vivre c’est parier – à tous égards, non?
Votre mot de « pari » tombe on ne peut mieux aussi parce que vos premières questions font mouche dans ce que j’essaie de faire, en parallèle à mes romans qui certes pour moi sont l’essentiel (à tort ou à raison) et qui sont aussi un pari, le plus risqué sans doute. Mais enfin, je peux déjà commencer à vous répondre. J’ai toujours parié sur des individus qui, à eux seuls, peuvent mettre le monde en tension poétique (comme le firent, à une poignée, les surréalistes ou les situationnistes par exemple, et sans adopter ces exemples). Eh bien chez moi par exemple se regroupent à nouveau des carbonari que j’ai nommé les Quelques-Uns. Vous voyez… Deuxièmement, plutôt que cette vidéo de la Ralentie, regardez-en une autre, réalisée dans la même galerie, et qui est ce que j’appelle un « casse culturel » comme j’aime en commettre. Pour cela, cliquez TOTAL READY MADE sur YouTube ou surtout sur mon blog www.leblogdedomecq.blogspot.com (où vous trouverez aussi telle émission de France-Culture, etc). Cela va donner un livret prochain. Vous comprendrez en quoi cela répond à vos questions, me semble-t-il.
Etc.. Le titre de la première version de Qui a peur de la littérature? , disponible en librairie, était Le Pari littéraire, première version qui fut passée sous silence par la presse, et pour cause. Vous comprendrez après cela qu’on se méfie de moi. Mais…parions.
Donc, parions sur notre dialogue. Ne me parlez pas d’âge, cela n’existe pas, tout dépend de ce que l’on fait avec le temps, pour ma part je sens que la vie est un autre nom pour l’infini, tout est possible. Et, puisque vous avez noté que je suis curieux des êtres (« Il y a quelques êtres humains parmi les hommes », observait Schoenberg), permettez-moi de vous demander un peu qui vous êtes. La curiosité est tout sauf un vilain défaut.
A suivre
Jean-Philippe
Oui, j’avais vu cette vidéo, qui m’a beaucoup plu, il y a quelques semaines. Un bel exemple d’insurrection. Qui sont, aujourd’hui, les Quelques-Uns? Eric Naulleau, Pierre Jourde? Ne sont-ils qu’à Paris?
Pour répondre à la question que vous me posez, je vous propose de découvrir mon site, en particulier la page Connivences. http://lescorpscelestes.fr/
Vous comprendrez en quoi je vous rejoins quand vous dites: « Dans mon existence, j’ai trop conscience des limites individuelles pour y coincer ma vie, alors je ne vais pas m’y mettre dans mes livres. Non, toujours prendre sa personne comme lieu de transit – d’un néant l’autre, bien entendu, c’est tellement plus vertigineux comme ça. Et tant qu’à vivre, autant faire comme si. »
Vivre, c’est parier. Je parie que je peux contribuer à faire connaître aux générations à venir, les hommes/femmes de génie, méconnus ou noyés dans le flux médiatique. Créer des ponts, voilà ce qui m’intéresse.
A tout bientôt,
Valérie
26/01
N’interprétez pas mal le délai à vous répondre, c’est pour la bonne cause de l’écriture qui réclame son dû, en roman et textes, et tout ce qu’il faut faire pour tout écarter afin de s’y livrer, jamais assez.
J’ai visité votre site, site de passeur/e en effet, tel est votre but, me dites-vous et je comprends un peu mieux. Je regrette seulement de ne pas y trouver ce que vous faites et/ou êtes. Pardonnez mais vous avez vite compris que je crois aux individus – « Comment faire une émeute sans la meute, telle est ma question à moi », ai-je glissé dans mon Bref Happening Mondial que vous avez entendu et vu, à paraître bientôt aux nouvelles éditions Tituli.
J’avais mentionné l’initiative que je nomme des Quelques-Uns, entre autres choses que j’entreprends depuis ma Tour-d’y-voir-venir. Naulleau y est venu à l’occasion. Pourquoi me parler de Jourde? Parce qu’il est venu des années après moi et a voulu m’occulter ; Le Pari littéraire, première version de Qui a peur de la littérature? était sorti en 1994, et Jourde, qui en avait parfaite connaissance ainsi que de mon casse culturel puisqu’il était venu me voir après ma première salve dans la revue Esprit en mars 93, tenta de me gommer et y est assez bien parvenu. Ainsi les « rebelles » sont aussi concurrentiels que les libéraux-ultras ; c’était bien la peine.
Bien.
Ce que vous citez de mes Entretiens encore une fois m’est cher; depuis le début de notre correspondance je remarque que ce qui vous a fait l’amorcer et la nourrir vient de phrases où je m’étais engagé en secret.
Continuons donc!
A bientôt,
Jean-Philippe
Message du 29/01/14 10:47
J’ai enseigné le français pendant dix ans en lycée et collège à Lyon. Depuis quelques années, je travaille en collège uniquement, à la campagne. J’aime mon métier, épuisant.
Pourquoi parler de Jourde, en effet. Je l’ai invité il y a quelques mois à découvrir mon site. Il n’a pas répondu.
Ce que vous me dites me fait penser à la réaction de Juan Asensio. (Merci de garder pour vous ce que je vous raconte.) Asensio, donc, pour qui je ne suis pas une inconnue, a tout simplement refusé de parcourir mon site. Pas le temps, soi-disant. Dieu sait s’il défend Serge Rivron. Je m’appuie par ailleurs sur certains de ses textes pour approfondir ma réflexion. Mon analyse était susceptible de l’intéresser. Je ne m’attendais pas à un tel mépris: nous avons la même passion pour le même auteur. Le chacun pour soi l’a emporté. Ces rapports de force sous-jacents en disent long sur ce qui se passe. La critique institutionnelle est sans saveur et corrompue. La critique en marge, même si elle est riche et intéressante, verrouille – elle aussi et c’est bien le drame – les possibilités de rencontres et de débats.
On découvre les possibilités qu’on a à la façon dont l’autre fait de nous un être insignifiant ou pas. Seule la guerre des ego – cet ego en constante recherche de publicité et de reconnaissance – maintient l’inertie environnante. Et c’est pour cette raison que je suis très attentive à la façon dont les dissidents permettent l’échange ou le bloquent. Pourtant, il ne faut pas grand chose pour déplacer le centre de gravité et mettre les idées en mouvement. C’est ce que nous allons faire, non?
Il m’est arrivé quelque chose de curieux la semaine dernière. Vous m’aviez évoqué la capacité de certains à mettre le monde en tension poétique. Ca m’a rappelé un témoignage que j’avais lu il y a deux ans. J’avais la vague impression que l’auteur dont j’avais oublié le nom rejoignait vos convictions. Je l’ai retrouvé. J’aime ce texte, qui vous va bien. Je vous montre le passage qui relate la rencontre de l’auteur avec Breton:
« C’est en acceptant, tels qu’ils se présentaient à moi, les événements et les rencontres les moins attendus, c’est en cherchant sans cesse autour de moi des occasions de préférer une liberté inconnue à la mienne, et de me jeter, sans réserve, dans des circonstances auxquelles je n’étais pas préparé, que je crois avoir touché, fugitivement ou non, quelque chose qui semble ne correspondre à aucune des lois reconnues de l’existence.
Je n’ai jamais cessé de penser que, seul, le déclenchement subit d’une possibilité à laquelle nous ne pouvons croire et que rien n’annonçait peut renverser l’ordre dans lequel nous nous inscrivons par toutes nos paresses, par toutes nos habitudes, par tous nos renoncements. Les amis, les femmes que l’on aime, font précisément exception à cet ordre, et c’est le pouvoir qu’ils détiennent dans notre esprit: l’importance qu’ils acquièrent est celle des changements qu’ils apportent à notre vie. Depuis vingt ans, je n’ai pas varié à ce sujet, et le jeune homme timide qui se présenta en août 1946 dans l’obscurité du palier du second étage du Grand Hôtel d’Angleterre à Huelgoat, je lui demeure entièrement solidaire en 1967. L’extraordinaire disponibilité d’esprit de Breton changea cet instant où soudain je crus rêver (il n’y a pas d’autre mot) en une porte qui s’ouvrait sur tout ce que j’avais décidé d’explorer depuis plusieurs mois. Non, ce n’était pas, je l’assure, la simple joie de rencontrer un grand poète, le simple émerveillement d’échanger avec lui quelques mots et d’exister à ses yeux comme d’autres de ses amis, mais la souveraine apparition d’une liberté illimitée: je n’avais qu’à parler, qu’à entendre pour l’atteindre. Jusqu’à ce moment, et comme pour la plupart des adolescents, la poésie se présentait à mes yeux comme un anti-monde: j’y organisais mentalement la conquête d’un impossible. Je ne pouvais imaginer qu’elle pût se manifester réellement, dans la trame même de mes journées, dans les lieux où je mangeais, où je dormais, où je m’ennuyais. L’apparition de Breton dans cet hôtel où j’allais passer mes dernières vacances familiales précisait soudain toute l’orientation de ma vie future. La poésie cessait d’être une « absence », une « fuite », puisque la réalité la plus immédiate se confondait pour moi avec elle. Ainsi, l’existence que j’avais pu mener jusqu’à ce moment m’apparut rétrospectivement comme un monde d’incertitude, où l’être n’avait pas pris forme et, depuis lors, j’avoue que j’ai beaucoup de difficultés à imaginer mon adolescence et mon enfance autrement que comme des nuages. Au moment où Breton m’invita dans sa chambre, située au même étage que la mienne, je me souviens que les murs, les meubles, les pierres qu’il avait alignées sur l’appui de la fenêtre, le plafond, le plancher, le lit sur lequel Elisa était étendue en fumant une cigarette m’apparurent comme le centre d’un tourbillon où nous étions, Breton, Elisa et moi, comme trois gouttes d’eau étrangement distinctes parmi des milliards de gouttes en mouvement. Assis sur la chaise où il m’avait proposé de m’asseoir, l’écoutant me parler des Indiens Hopis, de leurs danses et de Charles Fourier, du livre de Denis de Rougemont sur la bombe atomique et d’Albert Camus, je me sentis devenir, du seul fait que Breton m’interrogeait, le pivot de la révolution mentale à accomplir: la poésie n’était plus, en moi, cette nécessité secrète et violente qui exige du dedans la transformation du monde, c’était le monde qui exigeait du dehors ma transformation. Le vague idéalisme où je perpétuais l’illusion d’une séparation entre la « veille » et le « sommeil », le « réel » et « l’imaginaire », se disloqua en quelques secondes. Je constatai avec effarement que mes idées, mes sensations mêmes étaient en retard sur la vie, sur la réalité, et que ma conscience devait les rattraper. Pour les rejoindre, il allait falloir abolir toutes les frontières que l’on dessine autour de son « moi » pour le distinguer de la société où l’on vit, participer au jeu du monde, et pour cela, oui, accepter d’avance et de tout mon être tous les hasards, tous les événements à la rencontre desquels je venais de découvrir que je me dirigeais. Comme Stendhal, j’aurais pu dès lors me faire une devise de la phrase des Souvenirs d’Egotisme: « Je prends au hasard ce que le sort place sur ma route. » C’est cela, en effet, que cette rencontre avec Breton dans une petite ville du Finistère me révélait d’un seul coup: la vie n’était pas l’opération d’une volonté « personnelle », mais la découverte d’un certain tracé qui se mêle à ceux, plus ou moins lisibles, de l’histoire des hommes. Décrypter le sens de ce, de ces tracés, c’était cela sans doute le but de la recherche poétique proprement dite. J’avais vécu, comme tous les enfants et tous les adolescents de la bourgeoisie, dans la discordance et l’inadéquation; Breton m’aidait, par sa seule présence en face de moi, à comprendre la nécessité d’une coïncidence complète de la pensée avec la réalité toute entière. Y être, être là, c’était la poésie; ne pas y être, ne pas en être, c’était évidemment s’en exclure. La représentation de ma vie cessait, faisant place à la vie même. »
En faisant une recherche sur l’auteur, j’ai découvert que vous aviez écrit un livre avec lui.
Que vous reste-t-il de cette rencontre avec A. Jouffroy, de cette scrupuleuse aventure?
A bientôt pour la suite…
Valérie
Le 2/02
Décidément c’est troublant, troublant de précision, ce que vous m’écrivez depuis le début.
Il n’y a pas que la précision, d’ailleurs, mais commençons par là. Le long passage de Jouffroy que vous avez retrouvé m’avait marqué moi aussi et c’est en fonction de cela que je lui avais envoyé des textes depuis ma province d’alors, puis c’est dans cet état d’esprit, superbement écrit dans ce passage, qu’il m’avait répondu, puis : rencontre à Paris, puis sa venue chez moi, puis moi m’installant à Paris, etc. Depuis, il y eut bien des choses fortes, mais aussi l’homme dérape, au point que ma maison de campagne, qu’il m’avait trouvée dans le pays pauvre et peu cher du Cotentin, est à trois kilomètres de la sienne et que nous ne voyons plus depuis quinze ans. Il est allé trop loin contre moi lorsque j’ai écrit sur ce que j’appelle l’Art du Contemporain. Et puis il a souvent gâché sa vision, son écriture. Alors qu’il est remarquablement fin, quand il veut. Et d’une grande intelligence de l’autre. Et sans doute le critique d’art le plus cultivé de France. Mais enfin…
Au fait, vous me dites que j’ai écrit sur lui. Non, fort peu; mais lui m’a soutenu d’une généreuse préface.
Toujours est-il que vous me renvoyez à son texte sur ce que c’est que l’appel d’air, la rencontre possible. Et exacte.
D’où la deuxième chose, essentielle, qui me frappe dans vos courriels: votre ton, la vue qu’ils condensent. Vous ne vous payez pas de mots, d’où le vibrato. Un exemple parmi d’autres : « Seule la guerre des ego – cet ego en constante recherche de publicité et de reconnaissance – maintient l’inertie environnante », écrivez-vous. Et en effet, et c’est bien pourquoi ce que vous citez de moi tourne invariablement autour du coup de balai au « moi-même » (rien que le son indispose, vous entendez : moi-m’ême, etc…). Ils mettent bien peu d’Orient dans leur manège, tous ceux-là.
Votre conviction passe, en conséquence, par: « Pourtant, il ne faut pas grand chose pour déplacer le centre de gravité et mettre les idées en mouvement. C’est ce que nous allons faire, non? » Je vous réponds: c’est ce que nous guettons depuis toujours, avons beaucoup tenté, beaucoup enduré pour cela, beaucoup de poignards ont lui et frappé dans le dos, mais enfin, il n’y a que les déçus qui ont tort, ils n’avaient qu’à voir avant.
Dans mon guet vers les quelques-uns que j’ai toujours cherchés dans ma vie, il commence à y avoir un déséquilibre en ma défaveur entre nous. Car permettez que je voie mieux qui vous êtes, ce que vous faites, puisque depuis le début nous sommes en accord sur la sortie du moi au nom des « quelques êtres humains qu’il y a parmi les hommes » (Schoenberg). Or, sur vous, j’admire le laconisme de votre présentation biographique au tout début de votre mail, relisez donc! : « J’ai enseigné le français pendant dix ans en lycée et collège à Lyon. Depuis quelques années, je travaille en collège uniquement, à la campagne. J’aime mon métier, épuisant. » Point. Désolé, et prenez-le bien, mais « moi » ne m’intéresse pas tant que cela, et sûrement pas au détriment de vous connaître. Vous ne me permettez même pas de vous poser des questions aussi précises que celles que vous me posez (d’une manière si frappante) – c’est pas du jeu, disent les enfants. Et, pour me renseigner, tenez compte de mon peu d’aptitude à naviguer dans les sites et blogs (je n’entretiens même pas personnellement le mien).
A vous !
Jean-Philippe
Message du 05/02/14 22:08
Vous êtes dur!
Je peux répondre en une phrase: « je vis avec un musicien extrêmement talentueux, j’ai deux fils (très beaux bien sûr) », ce qui complète un peu la notice biographique, non?
Et hop, je passe à autre chose.
Je vais protester un peu quand même: si j’en sais plus sur vous que vous n’en savez sur moi, c’est quand même lié à nos statuts respectifs, vous d’écrivain que je peux lire (et écouter) à loisir, et moi de lectrice parfaitement anonyme, comme si on pouvait être sur le même plan! C’est peut-être pas du jeu, mais si je ne vous ai pas autorisé à me poser des questions, je ne vous l’ai pas interdit non plus! Essayez pour voir.
Et vu que je dois tenir compte de votre peu d’aptitude à naviguer dans les sites et vous prendre par la main pour visiter le mien, en faisant une présentation spécialement pour vous, voilà ce que je peux vous dire.
Je peins de temps en temps et je fais du modelage, depuis deux ans d’après modèle vivant. Ce qui m’intéresse ce n’est pas tant l’oeuvre que ce qui se passe entre les êtres au moment de créer. La représentation du corps masculin me fascine dans la mesure où elle m’amène à remettre en cause les représentations de l’homme véhiculées par mes ancêtres et la société. On m’aurait donc menti en me faisant croire que seul le corps de la femme méritait d’être dévoilé, comme si la beauté de la nudité lui était réservée. Par cette simple expérience, c’est tout un regard qui se modifie. La pudeur, l’attention à l’autre, ouvrent des portes que seule l’intuition permet de franchir: c’est une connaissance sensorielle qui part de l’observation et qui est d’autant plus juste qu’elle se passe de mots et va, sans truchement, au coeur des choses. Cette expérience, troublante, se rapproche pour moi (c’est très personnel) de l’expérience de Dieu. C’est la création dont l’objet ne serait que pure médiation, un regard d’amour désintéressé et libérateur.
C’est pour cette raison aussi que je déclare vouloir me défaire des idéologies et lire le monde à la lumière des mythes et textes fondateurs.
Il est probable que les écrivains avec lesquels je corresponds, soient très à l’aise dans cet espace intuitif de création, comme si l’on pouvait se rejoindre dans cette région de compréhension profonde et intime de l’être, région absolument inaccessible à des Sollers, Houellebecq, Angot, Millet (homme et femme) etc.
C’est aussi à ce niveau-là que le centre de gravité peut se déplacer. Pour moi, le combat n’est pas médiatique. Au contraire, plus nous toucherons à la dimension sacrée et intime de l’humain (loin du bruit), plus nous serons à même de montrer l’impuissance totale de ces personnes surexposées, frustrées et très ennuyeuses.
En espérant avoir rétabli un peu l’équilibre. Je reconnais que j’ai du mal à parler de moi. Mais j’ai essayé! J’en ai même oublié de vous poser des questions.
Valérie
« Texte génial: j’ai rarement lu quelqu’un ayant une compréhension aussi aigüe et fine de tes romans, de ta démarche; qui est-ce? où est-ce paru? ( inutile de répondre, on en parlera demain au téléphone, tu as assez à faire; je voulais juste réagir à chaud à ce texte inspiré ). »
Je vous livre ce mail, que j’ai reçu tout à l’heure d’un être totalement fiable et fin à qui j’ai transmis ce que vous avez écrit sur deux de mes romans que vous avez eu l’intelligence littéraire (laquelle ne m’étonne plus de vous, à vrai dire) de coupler, et dont vous avez parlé en des termes que qualifie bien ce bref mail cité – bref mail car elle me sait malmené et épuisé par mon roman en cours, La Vallée d’avant. Seulement voilà, si je vous cite ce mot avant-coureur c’est aussi qu’elle a la même réaction que j’ai eue à votre égard : « Qui est-ce? », demande-t-elle après vous avoir trouvée « géniale ». Qui est-ce en effet, car, entre nous, c’est toujours pas du jeu, excusez, même si j’adore la manière que vous avez de m’expédier au début du mail ci-dessous, et au début de l’autre quand vous terminez l’annonce de votre extraordinaire texte par « je vous l’envoie voilà c’est fait. » C’est comme votre « Vous êtes dur! » Mais non, voyons, pas assez. « Essayez pour voir », dites-vous, eh bien j’essaie. Car tout de même: me voici en présence d’une interlocutrice vraiment interlocutrice, d’une précision qui me va droit, d’un style dont j’entends l’esprit et que j’admire en conséquence, mais je devrais me contenter de recevoir vos analyses de ce que j’essaie d’accomplir ? Mais enfin! je suis certes narcissique mais juste ce qu’il faut pour ne pas devenir fou, pas plus, je m’arrête juste au bord, voyez-vous, au bord du monde autant dire; en revanche, qui me parle ainsi, voilà qui me change.
Alors tout de même je dois à l’honnêteté de dire que vous avez accepté de m’en dire pas mal. Il y a même une parenthèse qui ne m’échappe pas, quand vous passez de la nudité à Dieu, et vous ajoutez, par pudeur avec le sacré, que c’est sans doute « personnel ». Là non, je ne vous laisse pas. D’abord parce que j’ai toujours pensé qu’entre acteur porno et moine il y a une feuille de cigarette et ma foi j’hésite encore. La preuve, c’est qu’après le texte sur Casanova (homme qui me déplaît) qui va paraître dans l’Atelier du Roman de mars, j’écris (en marge du roman, pour desserrer le licou) un texte sur Sainte Thérèse d’Avila, histoire de dresser l’échelle des jouissances (cela va donner un livre, je sens, d’un auteur à l’autre, un roman de la littérature – bon). Parlez-moi donc un peu de cela.
Et puis vous dites que vous désirez faire passage, et il est vrai que votre site est d’une passeur/e, des plus fines. Seulement, tant qu’à passer, il y a une chose que je comprends mal: comment une femme comme vous, avec le talent et l’acuité que vous avez, peut-elle croire qu’il suffit d’un site littéraire? Alors qu’il y en a tant, des sites (que je ne consulte jamais, me direz-vous, mais c’est affaire de temps, et d’aptitude). Tout le monde dit, comme l’auteur de la Chair dont l’oeuvre est très estimable, qu’il se tient à l’écart du manège médiatique. Mais sans aller jusqu’au manège, il faut se méfier du repli hautain, fort narcissique en sous-main. Vous n’êtes manifestement pas dans le cas, vu votre écriture-pensée-sensibilité, qui ne trompe pas sur votre sensiblité réfléchie et votre rélfexion sensible. Mais voyez, j’ai encore besoin de savoir, d’en savoir plus. Enfants, mari, boulot, lieu, vous avez réglé la question en deux lignes, d’accord; et moi pareillement je peux vous avouer que j’ai une vieille grosse voiture anglaise qui a la marche arrière, donc voilà c’est réglé. Mais encore une fois, c’est pas du jeu. Vous m’avez assez lu (Dieu sait…) pour savoir qu’un être m’intéresse infiniment plus que « moi-m’ême » dont rien que la sonorité m’indispose – tous ces mois qui s’aiment… Bref: vous ne vous en tirerez pas comme ça.
Suggestion par ailleurs : votre texte sur Silence d’un amour et Antichambre est si remarquable que vous devriez aussi essayer de le faire publier en revue, par exemple à l’Atelier du Roman. A son directeur Lakis Prodiguis. De toutes façons, il faut envisager que vous publiiez ce que vous écrivez. Y compris sur moi, et là c’est vrai que j’y tiendrais assez (quand c’est bon, j’y tiens – c’est assez simple, non?).
Vous avez compris: j’attends de savoir ce qui vous a amenée là, à ce regard d’artiste et d’écrivain. ça se joue à deux ces choses-là. Je dialogue avec vous, pas avec un miroir.
On continue
Jean-Philippe
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