Pourquoi cette enquête ?
Quoique pure littéraire, je m’intéresse depuis toujours aux grandes avancées technologiques qui débarquent dans nos vies et les transforment. Depuis plusieurs mois, j’accumulais de la documentation concernant l’impact de l’intelligence artificielle sur l’écriture de fiction.
Fin septembre, alors que la polémique autour de Thélyson Orélien enflait, j’ai découvert la similarité de style entre le dernier livre d’Arthur (l’animateur de télévision), Même la nuit ne veut pas de moi, également publié chez Grasset, et le style de C’était ça ou mourir : « Je ne savais pas que lui aussi était un Québécois d’origine haïtienne. Ah, ce rythme ternaire, typiquement créole… Et puis ces comparaisons audacieuses, tellement luxuriantes… », ironisais-je alors.
À partir de la découverte des plagiats, il ne me restait quasiment plus aucun doute, surtout lorsque Thélyson Orélien a brutalement fermé son blog. Lors d’un échange de messages avec un écrivain haïtien, celui-ci m’a mise au défi de retrouver, non pas des billets de blog, mais des ouvrages littéraires qui mettraient en évidence des plagiats postérieurs à ceux que T.O. avait fini par admettre.
J’ai tenté de relever ce défi.
L’arrivée de l’IA en inquiète plus d’un, et il y a de quoi puisqu’elle remet en question la nature même du concept d’œuvre. Certains vont jusqu’à craindre d’assister à la fin de la littérature.
Je voudrais réfuter cette hypothèse.
Pourquoi ? À cause d’un facteur essentiel, pourtant jamais mentionné : le besoin de l’écrivain sérieux de continuer à écrire « comme avant ». De continuer à écrire, tout simplement. Comme je le dis dans Désappartenir – Psychologie de la création littéraire, écrire est une absolue nécessité, écrire est une manière d’être au monde, on est tout le temps écrivain même quand on n’est pas assis à son bureau.
Et ce n’est pas une question de génération. Je suis convaincue qu’il y aura toujours des individus qui auront besoin de peindre alors qu’il y a la photo numérique, de sculpter alors qu’il y a des imprimantes en 3D, de monter des pièces de théâtre avec des acteurs en chair et en os alors qu’on pourrait se servir d’hologrammes, etc.
Ce que j’appréhende en revanche, c’est l’incapacité croissante des lecteurs à distinguer la littérature des salmigondis algorithmiques taillés pour séduire. Là est à mon avis le véritable danger. Et à consulter les commentaires énamourés des lecteurs de C’était ça ou mourir, il est à nos portes.
Enfin, ce que j’appelle « La Fraude Orélien » est un incroyable révélateur de l’état de l’industrie du livre et de l’institution littéraire francophone. Je m’abstiendrai de qualifier cet état. Ce qui compte, c’est que nous tenons là une occasion unique de porter le fer dans la plaie et d’amener certains acteurs de ce milieu, sinon à une remise en question que je crois peu probable, du moins à l’instauration de précautions élémentaires.
Une nouvelle « ère du soupçon » s’ouvre devant nous, qui ne concerne plus le statut du personnage de fiction mais l’honnêteté de l’auteur et l’authenticité de l’œuvre. C’est fascinant et on n’a pas fini d’en parler.
Sophie Képès
LA FRAUDE ORÉLIEN Première partie
Le 23 septembre 2026, sur son compte Substack, Nicolas Casaux a mis le feu aux poudres en recensant de nombreux plagiats commis par Thélyson Orélien, qui tous prenaient place dans les années 2010. D’autres ont emboîté le pas à Casaux, par exemple dans L’Obs. T.O. se montre très éclectique quand il fait son marché, et il y va de bon cœur: ainsi Milan Kundera et l’Encyclopaedia Britannica figurent dans son panier. Ce garçon est un vrai lecteur, à n’en pas douter! Il s’autorise même à piller le journal qui lui ouvre régulièrement ses colonnes, La Presse.
Le jour même, T.O. ferme son blog personnel.
À la suite d’un échange de messages avec un écrivain haïtien, je me suis lancée dans une enquête sur les publications de T.O. antérieures à celle de C’était ça ou mourir. Je voulais savoir si l’on pouvait repérer d’autres plagiats en dehors de ses nouvelles primées, sa poésie ou ses articles et chroniques – à savoir, dans ses livres.
Eh bien, il est impossible de le vérifier. TOUTES les maisons d’édition ou plateformes d’auto-édition et TOUS les sites de vente en ligne ont retiré les écrits de T.O. antérieurs à son roman à succès. Peut-être cela a-t-il été fait sur la demande des Editions du Boréal, qui voulaient présenter T.O. comme un primo-romancier?
Seule la plateforme Amazon France en a conservé une partie, mais ils sont tous marqués indisponibles. On peut néanmoins constater que ces titres n’ont recueilli que très peu de notes: généralement 0, dans le meilleur des cas, 2.
De sorte que plus personne ne peut accéder à de nouvelles preuves de plagiats qui auraient été commis APRÈS les années 2010 et AVANT son roman à succès. C’est ainsi que T.O., dans son récent communiqué de presse d’excuses, peut les présenter comme des “erreurs de jeunesse” qu’il regrette sincèrement.
En résumé, voici ce qu’on (ne) trouve (pas) sur les sites et plateformes les plus fréquentés:
- Amazon France – KDP: 6 titres marqués indisponibles
- Kobo: rien
- Fnac et E. Leclerc: rien, je me suis arrêtée là pour les sites de vente en ligne
- Edilivre: rien
- Lulu: rien
- Goodreads: rien, renvoie systématiquement à Amazon France
Je dresse ci-dessous la liste chronologique des publications de T.O. faites sur l’ensemble des canaux de diffusion que j’ai pu glaner dans toutes les sources habituelles (Wikipédia, IA, Google, articles sur l’auteur présumé, etc.):
Mars 2006
Au-delà du silence
Poésie
Editions Fomalhaut et Editions Rocheuses
Réédité en Juin 2023 par Editions Rocheuses
Réédité en Juin 2024 (présenté cette fois comme une auto-édition)
2007
Les couleurs de ma terre
Poésie
Prix international des jeunes auteurs en Suisse
Editions de l’Hèbe (Suisse), retiré du catalogue après la révélation du plagiat.
Juillet 2011
Poèmes déshabillés suivi de fragments de voix
Poésie
Edilivre (auto-édition)
Novembre 2015
Le temps qui reste
Poésie
Lulu (auto-édition)
Novembre 2015
Dans l’écriture de Thélyson
Genre???
Lulu (auto-édition )
Juillet 2023
Eternels amants
Roman
Editions des Marges et Lulu (auto-édition)
Avril 2024
Penser le mot en N
Essai
Editions Rocheuses
Avril 2025
Tant que le silence saigne, je parlerai
Poésie
Editions Rocheuses
Août 2025
Le rêve de la Mer noire
Roman
3 Editions
Aucun de ces ouvrages n’est accessible à l’heure actuelle. AUCUN. Le ménage a été soigneusement fait.
Je suis donc allée plus loin dans ma quête obstinée des faits. J’ai recherché sur Internet chacune des maisons d’édition mentionnées sur les couvertures et dans les descriptifs des livres en question. Voici le résultat:
- Editions Rocheuses (Ottawa): n’existe pas parmi les éditeurs enregistrés officiellement au Canada. En revanche Rocky Mountain Books existe en Colombie-Britannique et en Alberta, mais n’a publié aucun livre de T.O.
- Editions des Marges (Montréal): n’existe pas non plus. Par contre, les Editions En Marge existent au Québec, mais n’ont publié aucun livre de T.O.
- Editions Fomalhaut: n’existe pas. Par contre, Fomalhaut est mentionné dans les anciens répertoires d’édition au Québec (liés aux Editions de l’Hexagone). Fomalhaut est le pseudonyme de Charles Nicoullaud (1854–1923), auteur du Manuel d’astrologie sphérique et judiciaire (1897).
- 3 Editions: n’existe pas non plus. Par contre Les Éditions TROIS ont bel et bien fonctionné à Montréal de 1985 à 2005, dirigées tout ce temps par la traductrice Anne-Marie Alonzo.
Je suppose que vous avez noté la même chose que moi: les maisons d’édition des livres de T.O. ont des noms qui RESSEMBLENT à de véritables maisons… mais n’existent pas.
Je suppose aussi que vous êtes enclin(e) à en tirer la même conclusion que moi: pour s’auto-éditer, le faussaire a forgé des noms de maisons d’édition fictifs très proches de maisons ou collections existantes ou ayant existé. Une seule raison peut motiver ce choix: l’intention expresse d’induire la confusion chez le lecteur-acheteur.
Même si “le faisceau d’indices concordants” n’est ni une preuve ni un aveu, à la longue ça finit par y ressembler, non? Moi, je crois que T.O. en avait marre de rester obscur malgré toutes ses tentatives de briller aux dépens des autres. Alors, quand il a découvert cet outil génial, tout nouveau tout beau – l’IA générative –, vu ses mauvaises habitudes, il n’a pas hésité un instant!
Dans La Presse, un article du 14 octobre 2026 (hier) rapporte: « Mardi dernier, l’auteur s’est défendu en disant qu’il avait amorcé la rédaction de son livre à l’automne 2017, puis remis son manuscrit deux ans plus tard (en 2019). Il nie avoir utilisé l’IA au cours du processus. « Aucune phrase de ce livre n’a été créée par une machine », a-t-il insisté.
« Nous aurions aimé pouvoir apporter des réponses définitives aux allégations qui le visent, mais outre sa parole, nous ne disposons pas, à ce jour, d’éléments nous permettant de retracer avec précision l’historique du manuscrit avant le 12 septembre 2025, date à laquelle il a été reçu par notre équipe », expliquent Les Editions du Boréal dans un communiqué publié mercredi. »
On sent comme une pointe de lassitude chez l’éditeur canadien de C’était ça ou mourir, malgré l’oseille qui rentre en masse au fenil. Finalement, l’éditeur français, Olivier Nora, a eu de la chance: ayant été congédié, il n’a pas à affronter directement la tempête résultant de son dernier achat à prix d’or pour Grasset (on cite 80.000€ ou 300.000€ selon les sources). Merci qui? Merci Bolloré!
Hum… A moins qu’il ne s’agisse d’une vengeance de Nora? Quel scénario de série ça ferait!
LA FRAUDE ORÉLIEN Deuxième partie
Jean-Claude Romand trompait son entourage en se faisant passer pour un grand médecin qui travaillait à l’OMS. Avec T.O., nous tenons le Jean-Claude Romand de l’institution littéraire francophone.
oct. 20, 2026
Je n’avais pas l’intention de revenir sur ce sujet, mais les réactions des lecteurs et l’apport de nouvelles informations m’y ont amenée. J’espère sincèrement que cet article sera le dernier, vu que j’ai un nouveau roman sur le feu. Eh oui, ça prend du temps, écrire. Qui l’eût dit ?
Sûrement pas Thélyson Orélien.
Un internaute très actif sur cette question, Grompf, m’a révélé l’existence des archives du web (j’en vois qui rigolent, mais avouer ses lacunes, c’est courageux, non ?). Il m’a envoyé des liens et j’ai ainsi pu compléter la recherche effectuée dans mon précédent texte, qui révélait que les maisons d’édition dans lesquelles Orélien avait publié ses précédents livres n’existaient pas.
J’en profite pour rectifier une erreur: 3 Editions est en réalité C3 Editions, le logo étant peu lisible je n’avais pas repéré le C. C’est donc une exception notable : il s’agit d’une maison haïtienne qui fonctionne bel et bien. Cela étant, Orélien a pris soin de rendre indisponible aussi le titre publié par cette maison, qui elle-même le présente comme toujours disponible.
Poussant plus loin les investigations, il s’est avéré que deux des maisons d’édition aux noms fictifs (mais proches de ceux de véritables maisons), les Editions Rocheuses et les Editions des Marges, figuraient dans le répertoire des entreprises canadiennes sous un même numéro. Et que leur fondateur était… Mais oui, vous avez deviné ! Notre T.O. !
Ces deux maisons n’offrent à part cela qu’une seule preuve d’existence qu’on retrouve dans les archives du web : une simple page Internet présentant un ouvrage d’Orélien parmi une pincée d’autres titres. Je vais me concentrer sur les Editions des Marges.
En dehors du roman supposé de T.O, trois titres de trois auteurs différents sont proposés:
- Denise Bernhardt existe, mais n’a publié aucun livre intitulé Ma nacelle de rêves (cf. Wikipedia).
- José Le Moigne existe, mais il a publié Echos de l’île en 2013 dans une autre maison d’édition et non aux Marges en 2023.
- Patricia Thaon existe et fait bien le métier de psychologue, mais n’a jamais publié Juliette on borderline ni aucun autre livre.
Il est clair que cette maison bicéphale a été créée par T.O. dans l’unique but de diffuser deux pages web entièrement fabriquées, destinées à accréditer un ouvrage auto-édité en le diluant dans une vague liste de titres et d’auteurs glanés ici et là, afin de créer l’impression d’une publication à compte d’éditeur. C’est une filouterie supplémentaire.
Quelle ingéniosité ! Le gars n’y va pas de main morte quand il s’agit de se créer une fausse légitimité. Vraiment dommage qu’il n’ait pas employé tous ces efforts d’imagination à écrire un véritable livre. Ça ne lui aurait pas coûté beaucoup plus de temps. Plus de talent, sans doute.
J’ai enfin recherché sur le web le nom de la traductrice Phetia O. Gedeum, mentionnée sur la première de couverture de Erosia, version anglaise des Eternels Amants. Et… devinez ?
Son nom complet serait Phetia Gedeum Orelien et on la repère sur Instagram en tant que décoratrice dans l’évènementiel. Elle signe aussi une photo de T.O. et fait partie des « migrants » remerciés à la fin de C’était ça ou mourir. Bref, il s’agit possiblement d’un pseudonyme de notre faussaire…
En vagabondant sur les réseaux sociaux, je me suis rendu compte que cette affaire stimulait et intriguait de nombreux internautes et que c’était devenu une espèce de défi amusant de repérer d’autres plagiats de T.O. sur ses blogs ou ailleurs. On n’est pas loin de 50 et certains sont beaucoup plus récents que concédé en public (NDLR: le dernier daterait d’avril 2025). Grompf signale un plagiat particulièrement savoureux datant de 2023: il s’agit d’un reportage de la journaliste du Devoir, Lisa-Marie Gervais.
Ne reculant devant aucun sacrifice, Orélien invente un correspondant mexicain de toutes pièces, ainsi que sa photo et sa bio. C’est l’IA qui fait tout le boulot, tant pour le texte que pour l’image. J’avoue que je ne suis pas insensible au charme physique de ce célèbre journaliste, Alejandro Soto Torres, et que j’en aurais volontiers fait mon quatre-heures. Malheureusement, il est fictif comme à peu près tout le reste, et je ne suis pas suffisamment désespérée pour entretenir une relation avec un amant aussi désincarné.
En fait, il semble que les plagiats se soient poursuivis jusqu’en 2023 – année où l’intelligence artificielle générative a fait ses premiers pas vacillants devant nos yeux émerveillés. Plusieurs contributeurs à cette enquête collective font remarquer que le style d’Orélien a changé du tout au tout précisément à ce moment-là. En outre, j’ai appris que ChatGPT offrait à ses usagers la possibilité d’anonymiser les sources. Il est donc possible de continuer à piller et pomper les autres tout en générant du texte. Merveilleux, non ?
A l’issue de cette enquête, je me risquerai à supposer que T.O. n’a en réalité jamais rien écrit d’entièrement personnel. Jamais. Rien.
On se souvient que Jean-Claude Romand avait trompé pendant des années son entourage en se faisant passer pour un grand médecin qui travaillait à l’OMS. Je crois pouvoir affirmer qu’avec T.O., nous tenons le Jean-Claude Romand de l’industrie du livre et de l’institution littéraire francophone.
Un dernier mot sur la séduction qu’exerce sur de très nombreux lecteurs, professionnels ou non, C’était ça ou mourir. Elle est largement due à l’ignorance des capacités extraordinaires de l’IA générative à répondre à nos demandes et à combler nos désirs de la façon la plus adéquate et plaisante possible en l’espace d’une seconde. Ces capacités progressent tous les jours et il arrivera sans aucun doute un moment où nous ne pourrons même plus repérer la provenance artificielle d’un écrit.
Certains lecteurs s’insurgent contre une cabale qui serait motivée par le racisme ou la jalousie. Ils ont raison au moins pour ce qui est du racisme (j’ai creusé la chose mais ce n’est pas le sujet d’aujourd’hui). Je serais désolée de donner l’impression de me joindre à la meute, et j’aimerais dire pour ma défense qu’en fait, je trouve le cas Orélien absolument fascinant. Oui, pour l’écrivain que je suis, il est fascinant d’observer l’addiction croissante à la tricherie d’un individu. Quand on fraude depuis aussi longtemps sans que jamais, JAMAIS personne ne le remarque, on est entraîné à frauder de plus en plus compulsivement, à pousser le bouchon de plus en plus loin. Jusqu’au coup fumant de trop… Mais 15 à 20 ans sans se faire pincer, quel record !
J’ajouterai pour finir que l’être humain Thélyson Orélien mérite une certaine compassion. Parfois, j’en viens à me demander s’il existe vraiment, ou si son avatar lui-même est un fake. On peut espérer que cette histoire l’amènera à revenir sur tout son étrange parcours et à rechercher au fond de lui-même les causes de ses errements. Il paraît que les faussaires sont soulagés quand on expose leurs mensonges.
Le 17 octobre 2026, Orélien annonce qu’il met fin à sa recherche des versions antérieures de son roman à succès.
Deux jours plus tard est créé le Prix Pascal, qui sera décerné à la meilleure œuvre issue de l’IA. Début novembre, les plus habiles prompteurs de France pourront commencer à soumettre au jury leur « mIAnuscrit » !
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