Aimer et ne pas l'écrire de Claire Tencin

 

Chère Claire,

 

Je n'avais encore rien lu de toi, si ce n'est quelques textes sur ton site. Hier soir, j'ai lu Aimer et ne pas l'écrire1. Voilà un texte qui m'a fait me questionner sur le statut de l'auteur et du lecteur, sur les limites des genres aussi. On peut dire qu'il s'agit d'un roman, d'un roman court. Mais l'écriture m'a dévoilé tout autre chose. Je l'ai davantage lu comme le récit d'une mise en abyme qui permet de démultiplier des regards afin d'en faire sentir un, celui de la lectrice.

Tout se jouerait sur l'aptitude que tu as eue en tant que lectrice et en tant que femme à te glisser dans la peau d'un personnage qu'on a injustement oublié, Marie de Gournay, fille par alliance de Michel de Montaigne.

Tout se joue dans ce silence dans lequel tu t'es immiscée, silence de la postérité qui n'a jamais éclairé cette relation, silence de l'auteur qui n'a jamais osé écrire ses sentiments pour Marie, silence qui entoure une forme d'amourtié, terme dont se sert Bernard Morlino pour décrire sa relation à Emmanuel Berl, qu'il reprend dans Parce que c'était lui2 pour nommer le lien qui unit Montaigne à La Boétie et qui pourrait tout aussi bien illustrer celui qui unit Marie à Michel.

Ce n'est pas seulement une réhabilitation que tu proposes. Peut-être s'agit-il de portraits par lesquels tu montres le lien très particulier qui peut unir un homme et une femme. L'union, tu la déclines: elle n'est pas seulement amoureuse, tendue par des élans charnels, elle est aussi à l'image de cette femme indépendante et libre. Il s'agit d'une relation intellectuelle, forte car irréductible. Dans cet interstice de l'innommable, dans le secret de cette relation méconnue, tu t'es glissée et tu nous as fait percevoir avec beaucoup de tact et d'intuition ce qui a pu exister. Je ne sais pas si c'est historiquement vrai mais je sais que c'est humainement juste. C'est très mystérieux et très beau. Sans rien forcer de cette relation, tu as su la mettre à jour, lire entre les lignes, faire affleurer à la conscience ce que des siècles de lecture et de déni ont omis.

Je ne sais ce qui t'a inspirée, et peut-être accepteras-tu de nous le dire, mais il me semble que tu as lu en Marie parce qu'elle même lisait en Montaigne mieux que quiconque. Tu as écrit un roman sur l'aptitude qu'on a à déceler la force d'une œuvre, et ce qui découle de cette lecture. Tu as réussi cette gageure de te défaire des commentaires théoriques, analytiques, pour montrer ce qu'il en est quand on lit, de l'intérieur. Quand on lit de cette façon, c'est un dialogue qui commence et qui ne se termine pas. C'est une façon de rentrer en communication profonde avec un être au point de s'oublier soi-même. Il y a, dans ce mode opératoire, pour reprendre ton expression, une façon de renoncer à dire ses propres aspirations, parce que l'autre les a déjà mises en lumière.

Et il reste cette partie de la réflexion que Marie offre à Montaigne, sur l'égalité des hommes et des femmes, tout ce qu'elle lui apporte et qui le bouscule parce qu'elle lui donne un souffle, un espace qu'il n'a pas songé à explorer. Tu as senti, avec toute l'humilité que cela requérait, ce qui advient quand un être se dévoue à l'autre par amour pour son œuvre. Tendresse, affection, loyauté, constance, toutes ces vertus, tu les a fait vivre grâce à cette présence féminine.

Andréa est le personnage chargé de relater l'histoire. « La sortie du labyrinthe, elle l'entrevoit: les trois mois que le vieillard et la jeune pucelle ont partagé dans l'intimité. Ces trois mois que l'Histoire a répudiés arbitrairement. Andréa voudrait reconstruire la plastique du temps, la reconstruire à figure humaine. Refaire vivre l'amour de Michel et de Marie. Oh! Très modestement, car la correspondance des deux amants a été perdue. Et reconstruire est donc impossible. Reconstruire sans défigurer, sans plaquer un masque rigide sur cet amour-là, c'est en effet impossible. Alors juste retracer des lignes. Une chirurgie plastique qui refaçonne légèrement ce que le temps a défait. Un retour vers le visage que l'on a eu, qui s'opèrerait par analogies. De là-bas jusqu'à ici. »

Il n'est pas étonnant, dès lors, que Marie soit une fille par alliance: elle est celle qui assure la postérité de l'œuvre. La filiation est réelle et elle est avant tout spirituelle. Tu as montré que Marie accouchait de l'œuvre de Montaigne. Elle est un passeur. Un passeur d'âme. « C'est peut-être à ça que servent les rêves, à conserver dans la mémoire des hommes tout ce qui n'a pas pu être écrit. Les noms qui se sont perdus. Les filiations perdues. Les liens de parenté que des hommes et des femmes ont dû inventer pour se reconnaître au-delà du temps. Ne pas se perdre de vue. S'inventer dans un devenir dont on ignore la destination. »

Faut-il être écrivain ou lecteur pour jouer ce rôle de passeur d'âme? Ne faut-il pas avant tout se soustraire à toute forme de manipulation comme Andréa tente de se soustraire au narcissique et docte Martin? Ainsi, en rejoignant Marie par le truchement d'Andréa, tu échappes aux codes sociaux, tu te défais des lois aliénantes des hommes pour toucher ce qui fait la force de la littérature. Tu regardes d'ailleurs. De ce point de vue qui fait du bien à l'âme parce qu'il donne de la hauteur.

Montaigne a précisé dans une correction des Essais qu'il a aimé Marie « beaucoup plus que paternellement ». Et dans ce beaucoup plus, il y a tout ce que tu as écrit, et tout ce qu'on peut imaginer, encore.

                                                                                                                       Valérie

 

1 Claire Tencin, Aimer et ne pas l'écrire, Montaigne et Marie, Librairie Editions tituli, 2014

2 Bernard Morlino, Parce que c'était lui, Les amitiés littéraires, Editions Ecriture, 2015

1 pensée sur “Aimer et ne pas l'écrire de Claire Tencin”

  1. claire tencin dit :

    Chère Valérie,

    Quel plaisir de lire ta critique ! Non parce qu’elle me flatte, mais parce je sens que tu as cerné l’essence et les enjeux de ce court roman. Pour reprendre les points que tu soulèves, il s’agit bien d’une mise en abyme du point de vue de la lectrice en un faisceau de points de vue qui converge vers Andréa, incontestablement le personnage clef de ce texte.

    Pour répondre à ta question sur les sources de mon inspiration, je pourrais dire comme Montaigne parce que c’était lui, parce que c’était moi. Andréa pourrait dire elle aussi en parlant de sa relation avec Marie parce que c’était elle, parce que c’était moi, ce que Belinda Cannone a débusqué intuitivement à la lecture et dont elle fait part dans la postface de ce livre. Andréa ne serait-elle pas le double de l’auteure ? Assurément, il y a là une stratégie de l’auteure pour brouiller les pistes en développant les points de vue, en jouant d’un chapitre à l’autre sur des effets d’écho et de chiasme. Et si la narratrice était vraiment l’auteure de ce roman ? Si ce roman à priori historique était sous les apparences un roman autobiographique ? Je ne t’en dis pas plus, tu as là suffisamment d’éléments pour élucider ta question.

    Il y a un gros travail de recherche historique que j’ai voulu réinvestir dans les personnages eux-mêmes. Rendre les personnages crédibles pour rendre l’Histoire crédible. En effet, j’ai reconstruit la relation de Marie et Michel au regard des éléments historiques et littéraires que j’ai pu rassembler sans me préoccuper de toute la glose critique. J’ai inventé ce que l’Histoire a cru nécessaire d’oublier bien qu’il existe de nombreux ouvrages sur Marie qui ont tenté de réhabiliter son rôle d’éditrice. Il y a aussi beaucoup d’ouvrages critiques sur Montaigne qui évoquent en sourdine sa relation avec Marie, mais très souvent avec des jugements malveillants pour ne pas dire sexistes ou par une vague volonté historique. Je crois qu’Etienne de la Boétie a pris toute la place de l’amitié parce que Montaigne l’a inscrit dans la chair même des Essais. Ce qui m’a troublée justement, c’est l’absence de Marie. Pas totalement absente, mais peut-être absente par pudeur de l’auteur pour cette femme qu’il a « aimée plus que paternellement ». N’est-ce pas là une déclaration d’amour ?

    « Tu échappes aux codes sociaux, tu te défais des lois aliénantes des hommes pour toucher ce qui fait la force de la littérature » écris-tu dans ta lettre. Oui, pour reprendre tes termes, la filiation est réelle, c’est la filiation spirituelle qui se crée entre tout auteur et son lecteur quand le livre réussit à créer un dialogue ininterrompu à travers le temps. Un dialogue qui ne se nourrit pas de l’intercession des hommes, mais un dialogue intime, secret, amical pour le concevoir comme Montaigne l’a conçu à l’origine des Essais.

    Avec Marie, je tenais aussi à percer un vilain point noir sur la figure de l’histoire littéraire, et pas seulement littéraire, l’effacement calculé des femmes dans le champ de la création et de la pensée. Si je suis féministe ?... s’il s’agit de révéler l’illusion qu’on ne doit pas voir, alors je suis féministe. L’illusion que le mot « femme » a labellisé pour mieux nous faire taire. Nous faire dire dans le pré carré de la littérature, la «littérature féminine » qui se vend pour le meilleur et pour le pire de notre réalité sociale.

    Roman court, tu as raison de le signaler. Tout mon travail stylistique s’efforce à rendre au lecteur ce qui appartient au lecteur, son pouvoir d’imagination. Comme je l’ai fait dans mon précédent roman "Je suis un héros, j’ai jamais tué un bougnoul", je dégraisse le texte de tout surpoids narratif, commentaires, anecdotes, analyses psychologisantes pour construire un labyrinthe où le sens se cherche une issue. Disons que le mot doit faire son travail sémantique, la phrase son travail syntaxique au plus juste de l’énonciation.

    Voilà, ma chère Valérie, je te remercie encore pour cette lecture si féconde et comme tu le dis, il y a encore beaucoup à imaginer.

    Claire

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