Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud

 

 

Meursault, contre-enquête, publié aux éditions Barzakh (à Alger) en 2013 et chez Actes Sud en 2014 1 est un dialogue fort avec L'Étranger d'Albert Camus. Reprenant l'histoire du crime commis pour des raisons obscures par Meursault dans une Algérie française, le narrateur, frère de la victime, tente une reconstitution des faits. Il se confie à un universitaire, dans un bar. Kamel Daoud marque ainsi sa proximité avec un autre livre de Camus qu'il aime beaucoup, La Chute.

L'Arabe tué par Meursault dans le roman L'Étranger n'est pas incarné, pas même nommé, et le narrateur, Haroun, endosse le poids de cette insignifiance, cherchant à redonner vie à ce frère anonyme, Moussa. Kamel Daoud part donc de cet angle mort du texte de Camus qui occulte la personne derrière « l'Arabe ». Il en fait le point à partir duquel toute la colère se déploie: « Et encore! Quand je repasse cette histoire dans ma tête, je suis en colère – du moins à chaque fois que j'ai assez de force pour l'être. C'est le Français qui y joue le mort et disserte sur la façon dont il a perdu sa mère, puis comment il a perdu son corps sous le soleil, puis comment il a perdu le corps d'une amante, puis comment il est parti à l'église pour constater que son Dieu avait déserté le corps de l'homme, puis comment il a veillé le cadavre de sa mère et le sien, etc. Bon Dieu, comment peut-on tuer quelqu'un et lui ravir jusque sa mort? C'est mon frère qui a reçu la balle, pas lui! C'est Moussa, pas Meursault, non? Il y a quelque chose qui me sidère. Personne, même après l'Indépendance, n'a cherché à connaître le nom de la victime, son adresse, ses ancêtres, ses enfants éventuels. Personne. Tous sont restés la bouche ouverte sur cette langue parfaite qui donne à l'air des angles de diamant, et tous ont déclaré leur empathie pour la solitude du meurtrier en lui présentant les condoléances les plus savantes. Qui peut, aujourd'hui, me donner le vrai nom de Moussa? Qui sait quel fleuve l'a porté jusqu'à la mer qu'il devait traverser à pied, seul, sans peuple, sans bâton miraculeux? Qui sait si Moussa avait un révolver, une philosophie ou une insolation? »
On peut donc lire Meursault, contre-enquête comme la réhabilitation du peuple algérien, occulté dans l'univers de Camus. Le célèbre auteur français a donné un point de vue. Passons donc de l'autre côté du miroir.

L'Étranger de Camus devient L'Autre de Meursault. Le livre existe et constitue la quête du narrateur qui découvre son histoire en le lisant. Mais les personnages et les faits subissent l'érosion de l'interprétation, du doute, du temps qui passe. Le ressassement opère son travail de délitement. Comment reconstituer les faits, quand le lien filial avec la victime est à peine reconnu par la société, que le corps du mort a disparu et que la géographie même du lieu a changé: disparus le cabanon, les rochers, il ne reste qu'une plage déserte et le soleil brûlant. Le jeu littéraire tire sa force de ces zones occultes qui permettent de créer l'illusion romanesque et de la rompre aussitôt. Les personnages sont fictifs et ils voient leur propre irréalité, comme si l'Algérien, sans nom, ne connaissant pas sa date de naissance, avait du mal à s'incarner. « Les noms de famille étaient aussi flous et volatils que les dates de naissance à cette époque, je te l'ai déjà dit. Moi j'étais ould el-assasse. M'ma était l'armala, « la veuve » (...) » Le narrateur est en retrait ou décalé par rapport à cet univers. Il est seul. C'est cette solitude, son sentiment d'étrangeté au monde qui en fait un double inversé de Meursault, car sa distance ne provoque pas une apparente indifférence mais une colère, entretenue par M'ma, la mère monstrueuse.

Le narrateur révolté par la destinée que subit son frère l'est tout autant par la nonchalance des Algériens qui, après l'Indépendance, ne parviennent pas à hisser le pays au-dessus de la misère. Ce peuple soumis à Dieu n'exerce pas son esprit critique. Tout se meurt dans cette terre d'Algérie. « Tu vois, regarde bien cette ville et ces gens, là, autour de nous, et tu comprendras. Tout se mange déjà depuis des années. Le plâtre, les pierres rondes et bien polies qu'on retrouve en bord de mer, les restes de poteaux. Avec les années, la bête est devenue moins regardante et mange même les morceaux de trottoirs disponibles. Elle avance parfois jusqu'au seuil du désert – qui ne doit sa vie sauve qu'à sa fadeur, je crois. Les animaux n'existent plus depuis des années et ne sont plus que des images dans les livres. Il ne reste plus de forêts dans ce pays, rien. Les nids volumineux des cigognes eux aussi ont disparu, nids perchés sur le sommet des minarets et des dernières églises qu'adolescent je ne me lassais pas d'admirer. As-tu vu les paliers des immeubles, les logements vides, les murs, les vieilles caves à vin des colons, ces bâtisses délabrées? C'est un repas. Je m'égare encore. Je voulais te parler du premier jour du monde et je me retrouve à parler du dernier... »

Pour raconter ce que sa mère M'ma, illettrée, ne comprend pas, pour échapper à la misère et retrouver force et dignité, le narrateur apprend le français. Kamel Daoud, lui-même, a choisi d'écrire en français: « la langue arabe est piégée par le sacré, par les idéologies dominantes. On a fétichisé, politisé, idéologisé cette langue. »2 Ce choix est d'autant plus intéressant qu'il permet à l'auteur de conquérir un espace perverti par la colonisation, la guerre d'Algérie, la distance froide qui sépare l'Algérien du Français et inversement. Sans porter un jugement de valeur qui ferait naître la suspicion en enfermant le langage dans des présupposés idéologiques, l'auteur parvient à hisser dans un territoire vierge les blessures laissées par des enquêtes non résolues.
L'échappée est littéraire. Elle résulte du jeu qui consiste à faire du narrateur un meurtrier, à créer une symétrie entre les deux œuvres: la figure de la mère devient centrale, Marie dans L'Étranger est remplacée par Meriem, la langue atteint le tranchant de l'évidence, évitant tout effet de lyrisme, elle dénude la réalité, met à vif l'Absurde, l'effet profondément destructeur du meurtre. A l'inverse de Camus, K. Daoud écrit en creux l'importance d'édifier la vie, de la sauver: «  A quoi bon supporter l'adversité, l'injustice ou même la haine d'un ennemi, si l'on peut tout résoudre par quelques simples coups de feu? Un certain goût pour la paresse s'installe chez le meurtrier impuni. Mais quelque chose d'irréparable aussi: le crime compromet pour toujours l'amour et la possibilité d'aimer. J'ai tué et, depuis, la vie n'est plus sacrée à mes yeux. Dès lors, le corps de chaque femme que j'ai rencontrée perdait très vite sa sensualité, sa possibilité de m'offrir l'illusion de l'absolu. A chaque élan du désir, je savais que le vivant ne reposait sur rien de dur. Je pouvais le supprimer avec une telle facilité que je ne pouvais l'adorer – ç'aurait été me leurrer. J'avais refroidi tous les corps de l'humanité en en tuant un seul. D'ailleurs, mon cher ami, le seul verset du Coran qui résonne en moi est bien celui-ci: « Si vous tuez une seule âme, c'est comme si vous aviez tué l'humanité entière. »

Il n'y a pas de fautes à expier, dans Meursault, contre-enquête. Kamel Daoud ne se pose pas en directeur de conscience, ni même en guide. C'est, au contraire, du fond de sa propre mélancolie qu'il s'exprime, depuis ce désespoir qui lui donne la force d'écrire ce qu'on tait, sans atteindre pour autant un point de résolution qui procurerait un soulagement. La révolte initiale est nuancée par un sentiment d'impuissance et d'étrangeté au monde qui finit par l'emporter. Kamel Daoud et Albert Camus se sont ainsi rencontrés à travers une œuvre et une langue qui deviennent communes. L'Arabe n'est plus un individu anonyme. Il n'existe plus sous le regard du colon, mais sous l'œil de l'écrivain algérien francophone, prêt à lui redonner une histoire complète faite de points de vue inversés et de colères partagées.                                   VR

 

 

1  Il obtient le prix Goncourt du premier roman en 2015.
2  Kamel Daoud, l'invité surprise des prix littéraires, Le Figaro, le 16/10/2014 (
http://www.lefigaro.fr/livres/2014/10/16/03005-20141016ARTFIG00018-kamel-daoud-l-invite-surprise-des-prix-litteraires.php )

1 pensée sur “Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud”

  1. claire tencin dit :

    Chère Valérie,

    Finalement ce roman aura eu ses défenseurs et ses détracteurs. Pour ma part, j'ai été assez sceptique sur l'utilisation que fait Daoud de l'Etranger et surtout de la manipulation fictionnelle du crime de l'Arabe sur la plage.

    Si la quête d'identité a sa légitimité pour un algérien de la post-indépendance, il me semble que Daoud fait un contresens magistral sur le texte de Camus. Le meurtre de l'Arabe dans l'Etranger relève à mon sens de "l'acte gratuit" tel que Gide a pu l'incarner avec le héros des Faux Monnayeurs, un acte "aveuglé" par le soleil sur une plage, un acte de l'absurde (concept qui n'est pas anodin dans l'oeuvre de Camus).

    De surcroît, j'ai eu du mal à supporter la plainte affectée d'un narrateur infantilisé par sa relation avec la mère.

    Ce roman m'est apparu davantage comme le produit d'une prose journaliste ; la contre-enquête comme une investigation d'un oubli de mémoire dénature le désir de la littérature (Camus) pour le recadrer dans le désir d'une réparation factuelle, historique.

    Toute lecture est subjective comme tu le sais, voilà la mienne, ce qui ne retire en rien le soutien que je peux avoir pour les prises de position de Kamel Daoud le journaliste. Courageuses et légitimes.

    Amitiés

    Claire Tencin

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