Horloges à automates de Sophie Képès


(Une histoire vraie)

 

 

Quand vint le moment de perdre mon père, je traversai la France du Nord au Sud pour lui dire adieu. Il n’était plus tout à fait lucide, mais je pus lui dire tout ce que j’avais à dire. Il y a une infinité de choses que je regrette dans ma vie, mais pas de ne pas avoir dit ce qu’il fallait, pas de ne pas avoir posé toutes les questions, même si elles n’obtenaient pas de réponse. Ça, non.

Ma sœur, de sa voix la plus mielleuse, celle qui suscitait en moi un malaise physique, informa le personnel médical que le malade avait pris congé de « tout son petit monde » et suggéra qu’on abrège ses souffrances – autrement dit, qu’on l’expédie ad patres. Je saluai les personnes présentes et partis en sanglotant, manifestation émotive qui sembla la déconcerter.

Je rentrai par le train. Je n’avais trouvé de place que dans le dernier wagon, tout au fond, le dos contre la paroi. Quand on est assis à cet endroit, on ressent fortement les cahots du convoi. Mon voisin, un homme âgé, râlait ferme. Au bout d’un moment il m’adressa la parole et m’interrogea sur l’objet de mon voyage. Bouleversée comme je l’étais, je répondis sans ambages que je venais de dire adieu à mon père mourant. ll répliqua qu’il se doutait de quelque chose de la sorte. Il affirma qu’il était hypersensible et qu’il devinait beaucoup de choses sur les inconnus rien qu’en s’approchant d’eux. Il ajouta que cela lui rendait la vie impossible, car il était sans cesse assailli d’affects étrangers qui l’encombraient et polluaient ses propres affects. Je ne sais pourquoi, j’eus l’impression qu’il disait vrai. Ensuite il parut faire une fixation sur mes chevilles et me posa des questions sur les soins que je prodiguais à mes pieds. Je redevins très froide.

 

* * *

 

Le surlendemain, un samedi, j’étais invitée à une soirée d’anniversaire. Bien que disponible, j’hésitais à m’y rendre, me demandant s’il était correct (à mes propres yeux, car personne n’était au courant) de faire la fête alors que j’étais sur le point de devenir orpheline. Mon père avait sombré dans le coma mais vivait toujours. C’est dans cet état d’hésitation que je sortis l’après-midi faire quelques courses. Sur le trottoir, quelqu’un me héla. Je ne tournai pas la tête, je n’avais guère envie de bavarder. Mais ce quelqu’un revint sur ses pas et me héla de nouveau. Je levai alors la tête et le regardai. La voix de cet homme m’était familière, mais pas son visage. Au bout d’un moment, j’eus un déclic : c’était mon ex-mari. Il s’était laissé pousser la barbe, comme la mode l’exigeait. Je ne l’avais pas revu depuis des années, la fin de notre histoire ayant extirpé chez moi tout désir de rester en contact. Ce n’était pas de la rancœur mais quelque chose de bien plus terrible – il m’avait tuée et je ne pouvais en parler à quiconque sans risquer de m’effondrer.

Je n’avais pas eu le pressentiment de notre rencontre, contrairement à la précédente, elle aussi de hasard. Dix jours avant qu’elle se produise, je l’avais « vu » – car c’est ainsi : dans mes prémonitions, je vois ou j’entends les gens auxquels je suis liée – passer en bicyclette devant l’immeuble où nous avions vécu ensemble (or à l’époque il refusait de faire du vélo). Et cette vision s’était concrétisée de façon parfaitement conforme. Ce samedi-là, la surprise passée, je me dis qu’il n’était pas illogique que je tombe sur un homme important de ma vie au moment où je perdais l’Homme Important de Ma Vie. À l’idée que mon père était sur le point de mourir, une étrange sensation de liberté coulait dans mes veines, une excitation insolite, probablement due à la simple certitude que j’allais lui survivre. Je me sentais forte. C’est ainsi qu’à ma stupéfaction, je m’entendis proposer à mon ex-mari d’aller prendre un café dans le premier bistrot venu pour échanger des nouvelles. Il accepta.

Dans la conversation qui suivit, je ne lui cachai pas que notre histoire avait détruit en moi la possibilité d’une vie affective. Je parlai sans pathos, calmement, avec une sorte de longanimité qui me venait d’un point très haut au-dessus de nos têtes. Il n’y avait aucune colère dans mes propos, juste une objectivité sereine. À ce moment-là, je pensais simplement que je devais lui décrire les conséquences de ce qu’il m’avait fait – pour le mettre au courant. Pour que ce soit dit juste une fois. Je n’étais pas totalement moi-même, ou plutôt, j’étais moi-même et davantage. Il m’écouta sans m’interrompre. Pour lui aussi, il semblait évident que je disais vrai. Puis nous échangeâmes un certain nombre d’informations, amis, travail, voyages, et nous nous séparâmes sur mon invitation à passer chercher quelques affaires qu’il avait laissées à la cave. Je fis mes courses et rentrai chez moi, l’esprit tranquille. Peu de temps après, mon frère m’appela et me dit que notre père venait de mourir. Je décidai alors d’aller à cette fête.

 

* * *

 

La soirée se tenait dans un grand appartement privé sur l’île Saint-Louis. L’ambiance était très gaie, on buvait, on flirtait et, la vodka aidant, je récoltai quelques succès. Je ne pensais plus du tout à mon père ou à mon ex-mari. Après avoir salué des connaissances, blagué et bavardé, je m’approchai du buffet. Un homme se tenait à côté, seul, l’air un peu perdu. Les cheveux blond-gris, il avait les pommettes rosies par la chaleur ou l’alcool, un regard clair, les lèvres étirées par un demi-sourire. Je ne l’avais jamais vu chez l’amie qui recevait, mais j’engageai la conversation sans la moindre timidité. Je me sentais toujours dans cet état bizarre d’extraterritorialité émotive lié à l’événement qui venait de se produire.

Mais quand il énonça son nom et son métier, mon cœur manqua un battement et mes jambes se dérobèrent. C’était un agent littéraire international que je connaissais de réputation depuis longtemps. Mais ce n’était pas la cause de mon émoi, il y avait autre chose : il se trouvait que ma belle-mère, la troisième femme de mon père qui, cet après-midi même, avait poussé des cris déchirants en apprenant sa perte, ma belle-mère donc, avait été unie auparavant à un certain M. Spire, lequel était l’associé du fondateur de cette agence, le père de l’homme qui se tenait devant moi. Si du moins c’était bien lui… Afin de dissiper tout doute, je m’enquis : « M. Courtier, de la célèbre agence Courtier-Spire ? » Il rectifia : « De l’agence Courtier. »

Comment poursuivre ? L’informer que je connaissais très bien l’ex-femme de l’ex-associé de son père ? Que mon propre père, son dernier époux en date, avait cessé de vivre depuis quelques heures seulement ? Qu’allait-il penser de moi ? Sous le choc, j’essayais de rassembler mes idées. Je savais que Courtier Père était mort prématurément, ce qui avait obligé ses deux fils, encore jeunes et inexpérimentés, à lui succéder. Puis l’aîné était mort, lui aussi prématurément. Restait le cadet, l’homme qui se tenait devant moi et qui, par chance, ne semblait pas s’apercevoir de mon trouble alors que je l’interrogeais sur l’histoire de cette agence autrefois prospère et respectée, un peu poussiéreuse et oubliée aujourd’hui, vivotant sur ses acquis.

Une chose en amenant une autre, je me décidai quand même à lui révéler que je connaissais la femme de M. Spire, sans préciser mes liens avec elle. J’ajoutai qu’elle m’avait décrit l’âge d’or de la compagnie. Elle mentionnait souvent son ex-mari, Juif autrichien exilé en France, qui avait été arrêté en tant que résistant et s’était échappé d’un camp. C’était lui qui gérait pour l’agence littéraire le portefeuille de langue allemande. Quand on lui faisait remarquer qu’il était très dur en affaires et gagnait toujours, il répondait que son intuition du fonctionnement mental germanique, acquise pendant la guerre, lui permettait de prévoir infailliblement les réactions de ses partenaires. Il connaissait par cœur leur mode d’emploi et se montrait implacable avec eux. C’était sans doute une revanche agréable.

Il avait connu un destin frappant : alors qu’il avait échappé aux nazis dans sa jeunesse, il était mort dans la force de l’âge au cours du tremblement de terre de Skopje, où il était en déplacement professionnel. Mort, ou plutôt disparu, car son corps n’avait jamais été retrouvé. Ma belle-mère m’avait raconté cent fois, mille fois (elle était affectée de logorhée, ce qui la rendait insupportable, alors que je l’aimais bien) comment cette disparition l’avait brisée, puis hantée. Elle répétait à satiété que c’était la plus abominable des douleurs, une épreuve bien plus affreuse que son précédent divorce (comme mon père, elle en était à son troisième mariage). « Rends-toi compte, ne pas savoir ce qu’il était devenu ! Ne pas pouvoir lui donner une sépulture ! » Elle insistait tellement pour que j’admette à quel point son cas surpassait en horreur mon propre divorce, que j’avais fini par me taire à ce sujet. Elle possédait toujours les meubles du défunt. J’avais souvent dormi dans ce décor bourgeois hérité de M. Spire, et je revoyais les armoires et les commodes massives, patinées, de cette maison au bord de la mer où mon père avait emménagé avec elle…

À présent, dévorée de curiosité, je retenais les questions qui me brûlaient les lèvres. L’inconnu devant moi, qui n’en était plus tout à fait un, me donna sa carte de visite quand je lui demandai s’il accepterait de me montrer les locaux de l’agence, inchangés depuis sa création. Il ne tarda pas à quitter la fête.

 

* * *

 

J’avais remarqué que je ne déplaisais pas à Courtier Fils. Fallait-il croire qu’en ce jour crucial, un sort tortueux m’avait confrontée à trois hommes importants de ma vie : mon père qui en sortait définitivement, mon ex-mari qui en était déjà sorti mais venait y refaire un tour de piste, et l’amant potentiel qui allait y entrer ? J’avais l’impression d’être plantée devant un énorme poteau indicateur barbouillé de lettres gigantesques : « Fonce, c’est lui le prochain ! » Je me sentais prise au piège d’une étreinte invisible qui me poussait dans les bras de cet homme, dont j’avais appris le lendemain de la fête qu’il était veuf depuis six mois. Décidément, la mort jouait un rôle majeur dans cette suite d’événements à la Pirandello. J’étais fascinée par l’ostensible apparence de prédestination de notre rencontre, par son inévitabilité lourdement suggérée, comme si nous n’avions plus eu qu’à nous soumettre et à exécuter un scénario écrit d’avance. N’étions-nous pas faits pour nous consoler mutuellement ? N’avions-nous pas en partage un fonds commun, cette scène de nos existences où certains personnages identiques apparaissaient puis disparaissaient, comme dans les horloges à automates ?

Il semblait qu’outre tout cela, j’avais enfin réalisé mon rêve de susciter l’intérêt d’un agent littéraire. Combien de fois n’avais-je pas regretté que ma notoriété relative et mes ventes modestes fassent de moi un auteur peu désirable aux yeux des agents ? J’avais toujours eu beaucoup de peine à vanter mes manuscrits, à tirer les sonnettes des éditeurs. Je détestais cet aspect de mon métier, le côté commercial, la prostitution. Or Courtier Fils – Édouard – se jeta sur mes livres dès le lendemain de notre rencontre, et il s’enthousiasma. Il m’écrivit que j’avais du talent, une personnalité très riche, un avenir de succès et de reconnaissance devant moi. Comme je lui répondis que j’en doutais, il protesta : « La plupart des écrivains que je rencontre n’ont pas d’expérience de la vie, ou alors, ils ne savent pas comment la rendre dans leurs textes, et ils ont beau essayer pendant des années, ce qu’ils produisent est creux, vain. Mais vous, vous pouvez et vous savez le faire ! Vous utilisez pour cela des moyens directs, vous vous effacez derrière ce que vous avez à dire. Votre seul maître est la vie elle-même. C’est rare, et c’est formidable ! » Je lisais ses messages avec perplexité, avec ironie, flattée bien sûr, mais défiante. Pourtant, malgré mon sentiment d’échec et ma lassitude, je couvais encore au fond de moi des attentes inassouvies. N’avais-je pas toujours rêvé de rencontrer quelqu’un qui croie en moi, qui veuille me soutenir ? Ce n’était sûrement pas au sein de ma famille que j’aurais pu trouver cette perle rare.

Les funérailles de mon père eurent lieu quelques jours plus tard. La haine fastidieuse de ma sœur envers moi y trouva une nouvelle occasion de s’exprimer en public, et mon frère fut, comme d’habitude, son complice passif. Sur le couvercle du cercueil, je fus étonnée de découvrir un crucifix. Mon père juif n’avait jamais été baptisé. Un cousin par alliance fit un discours laissant supposer qu’il avait été l’intime du disparu, qu’il connaissait à peine. Quand mon tour fut venu, je rappelai que mon père m’avait transmis son amour de la musique. Il fallait bien trouver quelque chose de beau à dire sans mentir.

 

* * *

 

De retour à Paris, j’attendis avec impatience mon rendez-vous à l’agence littéraire. Le jour dit, je retrouvai Édouard vers 18 heures, alors que sa comptable quittait les lieux. Il me fit faire le tour du propriétaire. Les quatre bureaux n’avaient guère d’intérêt. Les dossiers des auteurs sous contrat s’alignaient sur les rayonnages avec des dates parfois très anciennes. L’agence gérait les droits étrangers de célébrités d’Outre-Atlantique et de quelques solides vedettes françaises et britanniques. « Vous savez, c’est comme une banque, ici », commenta Courtier Fils avec un sourire piteux. Enfin nous nous assîmes dans deux fauteuils club et je pus l’interroger sur ce qui m’intéressait.

lI se souvenait assez nettement de ma belle-mère, qui venait parfois retrouver son mari à l’agence. Elle était dans tout l’éclat de sa jeunesse, une beauté spectaculaire, alors que lui-même était un enfant, puis un pré-adolescent. Ensuite les deux associés s’étaient fâchés. La rupture entre eux n’avait pas été des plus cordiale. Il semblait que le décès accidentel de M. Spire devait dénouer cette situation confictuelle. C’était compter sans l’intervention de Mme Spire. Pourtant ils étaient en train de divorcer lorsque le tremblement de terre s’était produit. Ils n’attendaient plus que « la grosse », cet ultime papier officiel qui tranche définitivement les liens entre époux.

En train de divorcer ? Je crus qu’il confondait et lui fis répéter. Non, il parlait bien de ma belle-mère. De la veuve éplorée que je connaissais bien, anéantie par le décès brutal d’un homme idolâtré qui la comblait sur tous les plans, y compris au lit – elle ne m’avait pas épargné cet aspect…

Tandis qu’Édouard poursuivait son récit, m’expliquant comment Mme Spire (sachant que je la connaissais, il s’attardait sur elle) avait fait traîner en longueur la procédure de liquidation des parts du disparu dont elle resterait la veuve – et non l’ex-femme – pour l’éternité, quelles sommes conséquentes elle avait réclamées tout en affirmant être simplement en quête de justice (« Ça n’a rien de personnel, vous savez »), je vivais un séisme intérieur presque aussi dévastateur que celui de Skopje.

Je prenais conscience que ma belle-mère avait menti pendant vingt-cinq ans à mon père sur un sujet crucial. Des données majeures de leur relation étaient bouleversées par cette découverte.

Si ma belle-mère avait autant insisté sur cette tragédie, c’était probablement pour se convaincre elle-même de sa véracité, et aussi, peut-être, panser la blessure narcissique que lui avait infligée le divorce.

Or mon père lui-même avait recouru toute sa vie au mensonge – quelle leçon : à menteur, menteuse et demie ! Mais à quelques jours près, la leçon resterait virtuelle : il ne connaîtrait jamais cette révélation.

Et je ne pourrais pas non plus l’évoquer avec ma belle-mère, car du fait d’une démence sénile avancée, elle avait perdu la mémoire et le langage et se mouvait dans un univers rétréci à l’instant présent.

C’était comme si un faisceau laser venait de découper une tranche du passé et de me la servir à moi seule, sans aucun moyen d’inviter d’autres convives à ce festin de vérités tardives.

Je ne pourrais jamais, au grand jamais, aborder cette histoire avec aucune des pErsonnes impliquées.

Elle resterait enchâssée quelque part dans un repli du temps, connue de moi seule, sans aucun accès ni à l’au-delà, ni ici-bas, à l’esprit égaré d’une vieille dame à qui je rendrais visite jusqu’à ce qu’elle quitte à son tour ce monde de faux-semblants.

Je fus saisie de pitié pour cette femme qui avait tant besoin d’embellir sa vie (je découvrirais plus tard qu’elle s’était aussi inventé des relations merveilleuses avec ses frères, dont l’un était mort sans qu’elle soit au courant), pour M. Spire, ce Viennois madré qui avait connu un sort terrible, pour mon père qui était mort sans savoir ce qu’il était, et même pour les parents, le frère aîné et la femme de Courtier Fils, pour tous ces fantômes évanouis qui, entre deux néants, avaient exécuté des grimaces et des entrechats alors que la mort en embuscade les attendait pour sonner l’heure en agitant sa faux, comme dans les horloges à automates.

 

* * *

 

Ainsi, le jour où mon père mourut, je tombai par hasard sur mon ex-mari, puis je rencontrai un homme qui me fit à son insu des révélations aussi stupéfiantes qu’inutilisables, et ranima en moi la possibilité d’une vie affective.

« Ils se marièrent, eurent beaucoup d’enfants et vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours ? » Pas vraiment. De mon histoire avec Édouard, je ne dirai que ceci : il devint mon amant, mais pas mon agent. Je lui dévoilai une partie seulement de ce que j’avais découvert lors de cette étonnante conversation. Notre liaison dura un an et demi (moins que la liquidation de l’héritage paternel), puis elle capota. Nous n’étions pas faits l’un pour l’autre.

Il ne faut pas croire aux poteaux indicateurs du destin. Mais on peut quand même raconter des histoires vraies, heureusement. Et parfois, ces tranches de vie ressemblent diablement à un destin.

 

 

                       1er décembre 2025

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