Deuxième chambre du monde de J.-Ph. Domecq

 

Deuxième chambre du monde (Serge Safran éditeur, 2017) est l’histoire d’un homme qui ne joue pas le jeu, puisque, dès le départ, conscient de se voir vivre, il échappe au divertissement qui est la condition de toute vie. En retrait vis-à-vis de lui-même mais aussi vis-à-vis des autres, il parle depuis cet espace que J.-Ph. Domecq nomme la « Non-Vie », espace qui ne génère pas une adhésion à l’existence mais au contraire un profond détachement. Qu’on en tire les conséquences. Il n’y a aucune jouissance dans ce lieu mais un dialogue, un tête-à-tête avec l’énigme, le mystère, le néant, nada, rien, Dieu ou la Non-Vie: « Non-Vie, tiens, c’est ta faute. Non-Vie, pourquoi m’as-tu, pourquoi m’as-tu lâché là-dedans? »

À la jonction entre point de vue littéraire et point de vue mystique, le lieu d’où il parle croise l’investigation des surréalistes et la quête spirituelle. Des surréalistes, il tient la capacité à rester en éveil, à la crête entre monde extérieur et monde intérieur, prêt à saisir les détails insolites qui rendent la vie étonnante: « il y avait un magasin, ça d’accord, avec sa vitrine, et des gravats plein le sol, une bâche de plastique qui recouvrait l’escalier du fond mais dont se voyaient les plis à cause d’une lampe restée allumée sur une table sale. Peut-être à cause de cette lampe j’ai regardé ; à cause de ça j’ai vu. Du coup, j’ai vu quelque chose sur la vitrine : un reflet. Il a bougé quand j’ai bougé. Il n’y est plus, peut-être. Moi non plus ». Le doute est instillé: soit il s’agit d’un banal reflet et il y a un effet d’humour, soit il s’agit du reflet de la Non-Vie et on entre dans une dimension surréaliste ou surnaturelle. La frontière est mince et Domecq joue avec.

Dès lors, le discours devient étrange, irréel. On n’est plus dans le monde mais dans le monde tel que le voit Domecq, ou son narrateur. C’est la "deuxième chambre du monde", l’espace dans lequel son point de vue se déploie. C’est un laboratoire en quelque sorte qui lui permet de se mettre à nu et de pointer ce que tout le monde fuit: la conscience de la mort à venir. Et si le mot mystique me vient comme une évidence, c’est qu’il y a un double mouvement de sortie et d’entrée en soi qui correspond au lieu depuis lequel les mystiques s’interrogent. Dès lors, pour rester en contact avec ce point crucial, l’auteur dialogue. Il lui faut l’altérité pour rendre compte de ce qui se passe.
    Plus le récit se développe, plus le dialogue ressemble à une prière. Ça commence page 41: « Ah, Non-Vie, Non-Vie, pourquoi m’as-tu abandonné... » Le texte prend des accents de Qohèlèt: « C’est là que la nuit m’a dit, ou elle, l’ombre:  " Pourquoi avoir honte, c’est regimber contre ton inconsistance, quand telle est ta substance. N’est-il pas doux de se sentir creux au creux de l’air? " Cette nuit m’a dit encore, ou elle: "Dehors, dedans, le contour des gens, les angles des lieux, tout est aussi poudreux que toi, aussi nul. Qui dira à ta place que c’est ou que ce n’est pas ainsi?" La nuit m’a répété, ou elle: "Depuis le temps que tu veux cela, admets. Admets le rien qui te traverse, dont tout est pénétré, sois le miroir sans tain du monde que gomme ton regard, et reste aussi absent que l’exige le peu de tout." » Reprise d’un texte de jeunesse, on est au cœur, à la fois de la trajectoire littéraire de Domecq mais aussi de ses interrogations les plus fortes. La vacuité évoquée renvoie à l’expérience fondatrice de l’Ecclésiaste. Dès lors qu’on accepte de n’être rien, l’expérience mystique est possible.

Voir le vide en face, c’est nécessairement ouvrir une porte sur le vertige existentiel et l’amour ou le désamour de la vie. Il y a dans cette posture une fragilité de l’être qui le contraint à l’abandon. Tout doit se passer comme si le narrateur ne pouvait échapper à ce qui va arriver. Si l’écriture attache autant d’importance aux détails, c’est que l’événement aura lieu depuis ce détail. Il faut l’observation de la lucarne allumée pour que la mise en abîme soit possible. Je regarde la lucarne qui me montre le reflet d’une lucarne allumée au-dessus de mon appartement. Ce jeu de miroir est aussi un jeu avec le lecteur. La nuit lui parle. « L’étrange langage. J’ai bien entendu pourtant: je l’entends encore. » Ce n’est pas une pensée intérieure transcrite sur le papier, mais une parole qui lui vient en toute clarté et dont le narrateur se fait l’écho. L’espace mystique est par essence un espace de médiation. Nous sommes les vecteurs de la vie et de la parole qui passe par la vie. Dès lors que le narrateur devient conscient qu’il n’est plus un acteur mais un réceptacle, il n’est plus un monde en lui-même mais l’instrument de quelque chose qui le dépasse. Cette Non-Vie est le lieu d’où l’on vient et où l’on retourne nécessairement. Une matrice originelle. Le centre de la ville.

C’est donc par l’écriture qu’il faut saisir cette rencontre avec la Non-Vie qui est aussi une rencontre avec la mort, elle-même légèrement incarnée par une femme rousse, la femme devenant finalement un personnage puis une narratrice quand le narrateur devient un personnage. Nous assistons à une mise en abîme du livre s’écrivant en même temps que le narrateur accomplit son destin. C’est dans l’indicible rencontre avec la Non-Vie autrement dit avec cette femme susceptible de l’accueillir, d’ouvrir les bras, de permettre le passage, la traversée de l’épreuve, que culmine l’œuvre. La littérature de Domecq se situe dans cette trouée, à l’intersection entre horizontalité et verticalité. Autant dire qu’à la fin, toutes les options sont possibles. Nous avons le roman surréaliste fait d’enchâssements et de circularité des signes (c’est l’infini dans son absence de sens), nous avons le roman métaphysique, avec un point de vue qui se donne autant qu’il est pris (c’est l’infini dans le jeu de la création littéraire), nous avons enfin le roman mystique dont le narrateur, tout en feignant d’échapper à la prière de Dieu, supplie une femme, la Mort, de l’accueillir contre son cœur (c’est l’infini dans la beauté de la nudité de l’âme, réduite à néant).    VR

2 réflexions sur « Deuxième chambre du monde de J.-Ph. Domecq »

  1. Domecq dit :

    La pudeur d'auteur m'oblige à me taire, mais tout de même, je peux au moins dire que, là, l'auteur est soulagé d'être en de bonnes mains critiques. Pourquoi est-ce si rare? Question à l'époque.

  2. claire tencin dit :

    Cher Domecq, Chère Valérie,

    Pour faire de la bonne critique, il faut de la "bonne" littérature... j'entends par là une littérature qui s'interroge sur elle-même et ce qu'elle met en jeu dans le langage.

    Valérie a touché un point crucial de ton écriture fictionnelle, "la fascination scopique", que j'avais eue l'occasion de mettre en exergue dans un des entretiens que nous avons menés, et que tu as en quelque sorte conceptualisé dans ton "Traité de banalistique.

    Claire Tencin

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