De Terre et de Chair de Valérie Rossignol

 

 

 

La création partagée, par Belinda Cannone

 

Préface du livre De Terre et de Chair

 

 

 

On ne lit jamais un livre. On se lit à travers les livres… Le plus grand livre n’est pas celui dont le communiqué s’imprimerait au cerveau… mais celui dont le choc vital éveille d’autres vies, et, de l’une à l’autre, propage son feu qui s’alimente des essences diverses et, devenu incendie, de forêt en forêt bondit.

Romain Rolland, L’éclair de Spinoza

 

Voici un livre qui, faisant de nous ce lecteur pensif cher à Victor Hugo, nous incite souvent à lever la tête au fil des pages et à réfléchir à notre rapport au corps de l’autre en général, et à celui des femmes avec le corps des hommes en particulier. Écrit par une femme, il interroge le féminin à l’œuvre. À l’œuvre : Valérie Rossignol restitue ici une double expérience, celle de la sculpture et celle de l’amour, qui se déploient dans une suspension du temps. Elle le fait par le moyen de l’écriture qui les englobe toutes deux, en se déroulant dans la durée nécessaire à la formulation. Dans les trois cas, tout se trame entre : entre le texte et nous, bien sûr, mais aussi entre le sculpteur et le modèle, puis entre les deux amants. C’est pourquoi les deux parties de ce livre s’enchaînent naturellement – « Homme de terre » et « Homme de chair » : ça se passe chaque fois entre deux êtres et le livre vient explorer cette relation.

Je n’avais jamais entendu évoquer, ou jamais si bien, ce qui se joue entre l’artiste et son modèle dans l’atelier du sculpteur. Non pas entre un créateur et une silhouette, mais entre deux corps-esprits. Dans l’atelier de Valérie Rossignol, le modèle n’est pas un corps qui s’abandonne, c’est une « âme », pour reprendre le vocabulaire de l’auteur, que la sculptrice cherche à saisir et à restituer. Le corps nu de l’homme est devant elle, il a consenti à poser, ce qui n’est pas confortable, souvent fatiguant, consenti à être regardé – étonnant renversement d’une situation traditionnelle où des hommes peignaient et sculptaient des femmes nues. Tous deux sont là, dans le silence, « nous existons sans parler », mais pourtant dans un échange intense : « nous faisons quelque chose qui ressemble à l’amour et qui est plus englobant que l’amour ». Moment de sacralité, de « gravité ». Dans l’atelier devenu chapelle advient le moment faramineux, lent et appliqué, gracieux pourtant, où « l’homme s’incarne dans [ses] mains ». Il est rare que le modèle soit élevé à cette dignité – celle clairement indiquée par ce « nous ».

Je n’aime guère réduire les êtres à leur genre, ou inférer de leur genre des comportements dont la description ne rameute la plupart du temps qu’une foule de stéréotypes. Mais le fait que Valérie Rossignol se retrouve dans une position traditionnellement masculine explique peut-être, parce que ça ne va pas de soi, cette attention extrême à la situation de l’autre, et ce respect profond du modèle rendu à toute son humanité, au-delà de sa forme, au-delà de sa chair. Ou plutôt, plus qu’un au-delà de la chair, on entend ici la louange d’une chair spirituelle – et quelle chair ne l’est pas ? C’est une erreur commune et ancienne d’avoir séparé l’esprit du corps. Le corps est toujours esprit et l’esprit toujours s’incarne. Dans le silence de son atelier, l’artiste s’attache à saisir cette totalité. Regard qui vrille avec douceur, qui pénètre et qui accueille. À quoi s’ajoute cette vibration particulière, cette « friction » qui résulte de la situation, pas encore devenue banale : « C’est parce qu’il est nu, que je suis une femme et qu’il est un homme que la vibration a lieu, au-delà ou en-deçà des mots. » Aucune violence dans cette nudité offerte, mais la « délicate pudeur de celui qui se met à l’épreuve et qui désire s’offrir un instant de dépossession complète ».

Je défends souvent l’idée que dans de nombreuses situations de l’existence nous ne nous percevons ni homme ni femme, parce que la question du genre ne se pose pas, qu’elle est, dis-je, suspendue. Mais où elle ne l’est jamais : dans l’érotisme, c’est-à-dire lorsque le corps entre en jeu, le corps avec ses désirs, sa conscience aiguë de la morphologie, sa recherche d’altérité et sa capacité de jouer. Or c’est bien du corps qu’il est ici question, corps d’homme devant œil de femme. Mais, consciente que le corps est toujours corps-esprit, l’ambition de l’artiste est immense : par le bais d’une « création partagée », faire advenir à la fois la vérité du modèle et la vérité du créateur.

Vérité du modèle. Valérie Rossignol dit de l’un d’eux : « J’ai sculpté son aura./ J’ai sculpté ce qu’il restera de lui quand il sera mort./ Son éternité. » Enjeu considérable. Et vérité propre de l’artiste : « Le modèle participe à la création. Il adhère au projet en cours et m’aide à réaliser ce que je porte en moi. Il sait que tout discours est vain, que nous poursuivons un but qui se révèle progressivement à nous. »

En plus de l’aura, plus profondément – non, aussi profondément – c’est un homme élémentaire que la sculptrice recherche : « J’ai besoin de cet aliment nocturne, de cette nourriture minérale, ancestrale, qui réactive en moi la mémoire de l’homme le plus frustre, le plus élémentaire qui soit. Je tremble en sentant l’être primitif chercher à vivre sa vie. » Ici l’on touche à ce mystère d’un art particulier – chaque art vise un objet différent –, aura et homme élémentaire constituant ceux de la sculpture.

 

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Lorsque l’artiste, cette femme qui « prend tout », se présente comme « réceptacle de ce que le corps a à me dire », on ne peut s’empêcher de songer à la situation intérieure de toute amante. Et en effet l’expérience amoureuse livrée dans « Homme de chair » pourrait tout aussi bien être restituée avec les mots de la sculptrice. Car de même que « le modèle participe à la création », c’est l’idée d’une création partagée qui définit le mieux l’étreinte amoureuse, elle aussi « réalisation à mi-chemin entre lui et moi ». Si je joue à emprunter les mots de la première partie pour évoquer l’expérience amoureuse, rien ne détonne. Essayons : « nous étions un seul et même corps, soudés, solidaires, fraternellement unis, pris dans un vertige d’intensité » ; recherche de la « dépossession complète » de l’homme (de la femme aussi bien) ; évacuation des normes et des contraintes sociales : « Le modelage me permet d’appréhender un homme que personne n’a connu et ne connaîtra jamais, un être soustrait à toute norme, un être de chair pris dans un instant vécu. Je le vois dans sa nudité, dans sa façon de respirer, de regarder, de faire face à l’instant présent. »

Et ces mots ne pourraient-ils pas également s’appliquer à celui qui est appelé « amour », cet homme lui aussi en rupture à qui est adressée la deuxième partie : « L’homme de terre est en rupture. Il nous indique une voie intérieure, nous encourage à nous découvrir en toute conscience et sans préjugés. Il ouvre une période inédite. Il invente de nouveaux rapports à l’autre, grâce à une intimité particulière, chaleureuse, féconde. »

 

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Ainsi se confirme – c’est vrai de toutes les expériences capitales de l’existence – la possibilité d’une absolue réversibilité : à la faveur de l’échange amoureux, c’est la narratrice qui est atteinte au plus profond et transformée par le regard et la caresse, elle qui devient la « terre » modelée, exprimée par la main et l’œil aimants. Et n’est-ce pas ce qu’on attend et espère de la modification des rapports homme-femme aujourd’hui – non pas défiance, essentialisation, contrat, séparation, mais, par la fusion dans le désir mutuel, une parfaite réciprocité, une entière réversibilité des rôles. J’aime d’ailleurs que cette parole féminine soit capable de dire la beauté, si souvent négligée, du corps masculin – la beauté n’est pas réservée au seul corps féminin, le regard de la femme peut s’attarder et jouir des détails, car le corps de l’homme est lui aussi charnellement désirable dans sa matérialité subtile. Mais c’est justement là ce qui, dans ce livre, voulait être décrit au plus près : « la terre change mon regard sur les hommes ».

Double expérience donc, de terre et de chair, chacune liée au plus intime car elles sont, toutes deux, et peut-être avant tout, expérience de la pudeur et de la grandeur « qu’induit toute mise à nu. Approcher, sans crainte, ce qui fait la vulnérabilité et la fragilité de tout humain. La beauté est là ». Toute l’humanité est là, qui vient de ce que nous nous savons faibles et souhaitons protéger cette faiblesse. Le déferlement d’énergie et de puissance, mais aussi la somme des désespoirs et des désarrois qui accompagnent le modelage comme ils escortent l’amour, doivent être entendus et accueillis, « sans penser aux conséquences ». Oui, la beauté est là.

 

Belinda Cannone

 

 

 

"Le projet d’un texte à écouter est né d'une rencontre de longue date autour du théâtre dans un premier temps, puis de la littérature. Valérie Rossignol écrit et sculpte. Corinne Descote prête sa voix au récit intérieur et l’incarne.
C'est bien la création artistique qui nous rassemble aujourd'hui et les questionnements qui en découlent : la remise en cause de ce que nous percevons, le travail qu'elle demande et l'effet qu'elle produit sur nous-mêmes et les autres.
Homme de Terre n'est pas un texte de théâtre mais un propos sur l'acte créateur, entre essai et récit autobiographique. Il constitue la première partie d'un diptyque intitulé De terre et de chair. Valérie Rossignol, par ses voix intérieures, nous propose d’être témoins de l’acte de création. La terre qu’elle façonne dévoile l’auteur/artiste et l’homme, son modèle.
Elle traduit de manière aiguisée ce qu'elle perçoit et ressent en modelant la terre. Elle porte un regard neuf sur le corps masculin et s'interroge sur ce qu'il lui dit, et qui nous concerne tous. Par sa perception, elle nous ouvre à l'autre, en nous réconciliant avec le monde.
Le texte est charnel, l'introspection sans barrières. Ce qui se passe entre elle et son homme de terre, à la fois modèle, muse et premier homme, est étonnant. Homme de terre nous entraîne dans une troublante et vertigineuse épopée de la vie, de l'humanité."

 

Le texte a été interprété par Corinne Descotes à la galerie L'Achronique, le vendredi 6 avril 2018 (42 rue du Mont Cenis, Paris 18). Durée du spectacle : une heure et  le samedi 7 juillet à la chapelle de Larny, à Pollionnay (30mn de Lyon).

 

 

Extrait de la première partie du diptyque De terre et de chair, publié par les éditions de L'Arbre Hominescent (juin 2019).

Vente du texte en version numérique

 

Je m'arrête au seuil de mon atelier parqueté et lumineux. Dans la suspension du temps que me réserve ce lieu, je vois ce qui me paraît essentiel: étudier, cerner le corps réel et transformé, observé et transmué. La chair palpitante, frémissante et meurtrie est d'autant plus aimée qu'elle a enduré maintes poses, docilement.
Le corps dévoile ce que l'esprit ne peut verbaliser. Il raconte par le tressaillement d'un muscle, l'ondulation de la peau, l'impossible mensonge de celui qui s'expose. Loin de tout conflit, de toute conquête, il ne reste que le tremblement intérieur face à la nudité, à l'extrême vulnérabilité de ce corps nu. On ne peut pas tricher, ni détourner le regard. Je me déleste du poids du monde pour oser regarder. Je prends sur moi tout ce qu'on voit et qu'on taira, tout ce qui vibre à l'insu de la parole et qui existe d'autant plus fort que c'est réel, mais tu.
C'est un affranchissement de tout conditionnement, de toute projection, une part du vivant qui ne se laisse pas facilement approcher et qui me fascine par son irréductible singularité. C'est la conscience sans la parole, un acte occulté d'autant plus puissant qu'il reste inénarrable. La lumière pudique éclaire l'humanité sous un jour inconnu. J'aimerais faire sentir l'existence de ce dont on n'osera jamais parler. Peut-être est-ce un regard qui se voile imperceptiblement, une inquiétude lovée au cœur de l'être. Peut-être est-ce la joie de la chair qui exulte de s'exhiber. Sensualité de l'être vivant. Et vibrant. C'est sûrement la conjonction de l’inquiétude et de la joie qui touche en plein cœur. Cette conscience englobante et silencieuse fait tomber les dernières résistances. Cette conscience m'habite et me donne à voir, et me donne le goût de vivre par ce que j'ai vu. Cela ressemble à une révélation tellement douce et étonnante qu'on préfère la taire plutôt que d'en perdre l'effluve en la nommant. Je suis magnétisée par le corps de certains hommes que je comprends instantanément. Je suis fascinée par l'aptitude qu'a le corps à me raconter autant en si peu de temps. Et j'ai envie de restituer, grâce à la création, ce qu'il m'a donné.

Je sculpte.

1 réflexion sur « De Terre et de Chair de Valérie Rossignol »

  1. Formidable écrit...
    La première partie du livre de Valérie Rossignol, "L'Homme de terre", possède une écriture charnelle,
    matérielle, comme aurait dit Duras. L'auteure touche au
    questionnement des processus de création avec une profondeur et une justesse qui ne peuvent que
    confirmer les pensées des créateurs autant qu’initier les amateurs. La problématique, ou plutôt la poétique
    de la tension et des liens surgit également de ce texte. J’ai beaucoup apprécié cette partie, qui soulève des points esthétiques très philosophiques.
    Pour la seconde partie "L’homme de chair", dans cet amour qui comme la narratrice, ne cède ni à la soumission
    induite, ni à la violence, ni à l’humiliation, le lecteur y trouvera une force inouïe et signifiante. Inouïe
    car derrière les mots, l’expérience se dit, s’écrit comme une révélation pudique, en creux, dont la cavité
    permet un écho, une résonance « résolue » et universelle dans le même temps (la narratrice dépasse le stade de la sidération pour devenir une femme
    forte, tête haute et yeux ouverts face aux réels de la vie). En effet, ce texte renvoie à une condition sociétale complexe encore pour les femmes et il témoigne dans le même temps, de la
    résolution de la violence extérieure avec ce que les philosophes nommeraient une « sagesse » et les
    psychologues une « résilience », qui n’appartient qu’à l'auteure. La narratrice est une créatrice de la vie. Elle a su sculpter
    son existence à partir des matériaux vécus.
    Le texte possède in fine plusieurs degrés de lecture. Derrière l’amour, l’homme de chair et la
    création partagée, se décèlent les luttes, les douleurs mais aussi, et surtout, le triomphe. Nous lecteurs, assistons à un au-delà d’une sublimation. Le texte va donc très loin dans sa fonction de témoignage, de résilience
    mais aussi de pensée réflexive et de généreuse transmission auprès des lecteurs à qui, Valérie Rossignol fait ce grand cadeau de
    littérature.

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