Azarphaël, Roi du monde et Jean Montségur de Christophe Lartas

 

Qu’y a-t-il d’absolument indicible dans ce que nous vivons aujourd’hui? Quelles formes les oppressions prennent-elles pour que ne nous puissions plus les nommer, pour que nous exigions de la littérature un espace propice au sabotage de nos systèmes de représentation ? Notre civilisation arrive peut-être à un stade où elle opère une lente révolution, un effondrement si subtil que nous ne le percevons pas comme réel. C’est dans cette ambiance d’échec consommé que Christophe Lartas entreprend la création de légendes qui précipitent notre histoire dans une catastrophe universelle.
    Les deux novellas, Azarphaël, Roi du monde et Jean Montségur (Éditions de l’Abat-jour, 2017) ont la même visée: élaborer un récit qui explore les origines du monde et son sens, sa finalité. Or, que ce soit le roi Azarphaël ou le Président Montségur, les maîtres ne sont plus en mesure de donner de l’espoir. La ploutocratie a une telle emprise sur les comportements humains qu’il règne une désespérance complète. Aussi le récit de science-fiction permet-il de cerner les hantises de l’écrivain: quelles légendes pourraient rendre compte à la fois de la mauvaiseté des dirigeants, de nos impasses civilisationnelles et de notre besoin de donner un sens à la vie?

Dans les deux novellas, le récit imaginaire s’apparente à une cosmogonie qui recrée de façon fantaisiste les lois spatio-temporelles et place l’humanité dans un insondable cycle cosmique. La vie sur terre n’est finalement qu’un épisode anecdotique dans l’existence de l’univers qui connaît d’autres maîtres et d’autres créateurs. Il faut, pour rendre compte du caractère foncièrement mauvais des chefs qui gouvernent le monde ou la France, créer des images fortes associées à l’esprit du Mal: l’une est Azarphaël, une araignée splendide et puissante, qui se nourrit des humains, l’autre Jean Montségur, un président libéral-libertaire à l’image de notre monde: « Durant la campagne électorale de la présidentielle Jean Montségur avait su caresser les foules en se montrant proche de leurs "préoccupations quotidiennes" et attentif à leurs inquiétudes pour ce qui touchait à l’"avenir de leurs enfants"; il avait flatté les corps constitués et les élites en se prévalant d’une "modernité sans concession et sans tabous" placée sous l’égide de la réforme et toujours prête à aller dans le sens du "progrès et de l’innovation" à l’aune du "pragmatisme"; il avait fait miroiter aux acteurs économiques et financiers du pays des lendemains qui chantent où l’"enrichissement sans limites de talents hors du commun" ne serait plus vécu comme une injustice par le gros de la population en vertu d’un "libéralisme rajeuni et décomplexé", et, à partir de là, "créatif, ludique et pérenne"; il avait promis aux classes intermédiaires une élévation continue de leur niveau de vie au sein d’une société de loisirs et de consommation toujours "conviviale, festive et participative" [...] Bref, à force de propos en apparence spontanés mais en réalité toujours longuement prémédités, de mensonges éhontés mais toutefois aisément gobés par la multitude par la raison qu’ils rejoignaient chaque fois d’une façon subtile ou grossière les dogmes de l’idéologie désormais universellement dominante que les instances et les médias nationaux ou internationaux répercutaient ad nauseam; à force de joviale hypocrisie et de faconde fallacieusement peuple, de relooking corporel et vestimentaire opéré selon des canons de beauté très tendance, de charisme travaillé à l’imitation des standards cinématographiques et de formules jeunes, le premier secrétaire du Parti libéral-libertaire put enfin devenir le "président de tous les Français". »

Nul besoin d’élection pour qu’advienne le règne du roi araignée: « Azarphaël, au zénith d’un été caniculaire où les êtres humains mouraient comme des mouches, fit son apparition sur la Terre, vêtu de brocart pourpre à étoiles d’or, couronné d’une mitre de diamants ». On l’accueille et on l’adore. Son aptitude à changer de formes, ses connaissances ésotériques, son autorité inspirent le respect. Mais, alors que le peuple l’écoute comme s’il allait délivrer la Vérité, son discours égrène dans une litanie macabre les noms des auteurs, des œuvres, des bibliothèques qui ont été anéantis depuis les origines, prouvant par là la puissance du Mal sur terre. L’attente d’une vie meilleure est ruinée par la démonstration que, désormais, seuls les gestes destructeurs importent. Le savoir encyclopédique d’Azarphaël déçoit dans la mesure où il n’autorise aucune quête mystique, aucune remise en cause existentielle.
    Dans l’économie du récit, l’énumération sans fin des noms propres creuse un dédale destiné à ruiner la construction narrative. La forme adhère à la visée subversive du narrateur. Ainsi s’élabore progressivement une dystopie: si l’on ne peut créer un monde meilleur, si l’on ne peut faire prendre conscience aux hommes qu’ils épuisent les ressources de la planète pour satisfaire non leurs besoins mais leurs désirs voire leurs caprices, s’ils n’ont plus la liberté de remettre en cause l’idéologie dominante, alors il est nécessaire de saper ce que l’on a de plus précieux: nature, livres, chercheurs, écrivains, ces derniers étant considérés sous le règne d’Azarphaël comme des délinquants: « Car il était proprement aberrant, pour ne pas dire inconcevable, que de nos jours encore l’on pût tolérer que sévissent de par le monde ces reliquats du passé que secrétèrent les névroses sinon les psychoses – le plus souvent en dehors de tout présupposé socio-économique, socioculturel ou religieux – d’individualités communément déviantes, asociales, tarées, traduisant de la sorte une funeste dysharmonie avec les processus logico-mathématiques et logico-mystiques du Cosmos. » La dénonciation en creux devient savoureuse quand on voit ce que la société d’Azarphaël valorise, puisqu’il faut « élever au firmament de la gloire ces foultitudes d’entertainers contemporains – dynamiques, aimables, branchés – qui dispensaient par pure générosité et par amour de l’Art Vivant une infinité de productions pluriculturelles sympathiquement festives, participatives et facilitatrices. »
    Aussi les hommes finissent-ils par détester leur roi quand ils comprennent qu’ils ont adoré non un maître mais un imposteur. Il en est de même pour ceux qui ont obéi aux ordres d’un président machiavélique, qui déclenche une guerre mondiale en abusant de la crédulité et de la soumission des membres du conseil supérieur de la Défense nationale, ce qui n’est qu’un juste retour des choses puisque l’humain n’est décidément pas capable d’agir autrement que par amour-propre et par ambition.

Une société qui ne peut renouveler ses idéaux, définir ses aspirations s’en remet à un être suprême, une entité puissante, garante de l’ordre du monde. C’est peut-être pour Christophe Lartas une façon de tourner en dérision l’aliénation et le manque d’imagination de toute civilisation à bout de souffle. Se reposer sur un référent tout-puissant, c’est considérer que la responsabilité individuelle est vaine et qu’aucun nouveau modèle de pensée n’est envisageable. « Le faste mésopotamien du règne d’Azarphaël-Métraton a fui à la vérité avec les jours d’antan, de l’autre côté de la bleuâtre rivière des songes. Son royaume éternel va désormais à vau-l’eau. Tout prend une tournure néfaste – comment ne pas s’en apercevoir? – et nous ne savons que rester là les bras ballants à la merci d’autres impondérables, accoutumés que nous sommes à nous reposer entièrement sur la puissance, la science et la gloire de notre Roi. » Par le récit d’une apocalypse qui n’en finit pas, le narrateur approfondit, encore et encore, le sentiment de déception. Et pourtant, tant qu’il y aura un écrivain pour détruire l’humanité, il y aura aussi une pensée pour la questionner dans l’apocalypse même qu’elle subit. Au lecteur d’interroger ce que constitue le revers métaphysique et politique de cette dystopie.     VR

1 pensée sur “Azarphaël, Roi du monde et Jean Montségur de Christophe Lartas”

  1. Domecq dit :

    " Et pourtant, tant qu’il y aura un écrivain pour détruire l’humanité, il y aura aussi une pensée pour la questionner dans l’apocalypse même qu’elle subit", écrivez-vous, Valérie Rossignol. Et peut-être en effet faut-il semer une nouvelle syphilis...
    J-Ph.Domecq

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