Au seuil du monde de Nathanaël Dupré la Tour

 

« La conversion véritable est dans ce rapport au temps, et donc à l'être tout entier, qui consiste à s'arrêter pour écouter, à se rendre disponible, attentif à ce qui nous entoure. Le temps nous est donné, il ne nous sera pas repris. L'urgence est dans la suspension de cette course en tout sens, dans ce mouvement de revirement qui nous fait prendre conscience, intensément, de ce qui nous est donné de percevoir et de comprendre, de vivre. »

Nathanaël Dupré la Tour, Au seuil du monde, éditions du Félin, 2013

 
 

Je voudrais rendre hommage à Nathanaël Dupré la Tour, décédé le 20 mai 2013 d'un accident de voiture, alors qu'il avait 36 ans.
Au seuil du monde, qui relate l'expérience d'un homme se retirant pour un temps dans un monastère bénédictin champenois, apporte une réponse existentielle essentielle: la saveur de notre vie dépend de notre relation au temps.
Dans ce rythme que l'on peut ralentir au point d'être seul face à soi-même, se trouve le point crucial qui conduit au mystère de l'existence et, dans la conscience de ce qu'elle est, à sa jouissance.
Il y a dans sa façon de décrire ce rapport au temps présent, au temps vécu dans l'instant, une douceur contemplative qui nous amène à écouter. Le narrateur a réussi à s'extraire d'un monde qui nous submerge de son flot d'informations, de ses stimulations intempestives et réitérées. S'il est difficile de résister à la pression de la marée humaine, lui fait un pas de côté et découvre le silence. Il nous fait pressentir tout ce que ce silence contient et ravive ses promesses de déploiements intérieurs.

Si on lit son récit en considérant que Nathanaël Dupré la Tour est décédé deux mois après sa publication, laissant des enfants en bas âge, d'autres réponses apparaissent. Je lis son texte du point de vue de ses enfants et je vois un père qui a eu le temps de délivrer un message capital pour eux:  « Aimer la mort. La paternité est pour l'homme du monde une voie d'accès à cette résolution. S'inscrire dans le continuum des générations, accepter de ne pas tout découvrir, et confier à l'enfant le soin de poursuivre à sa façon le chemin hérité d'une patience antérieure. »
Il y a dans cette éternité de l'instant vécu et de la filiation, une façon de s'extraire de la pesanteur du monde, de s'en remettre à autre chose, cet autre chose étant le lien ténu qui nous rassemble. Si j'écris « ténu », c'est que ce lien invisible tient à la fragilité et à la douceur des êtres et des expériences. C'est ce que contient l'attention, cette attention qui nous rend conscient de notre présence, de celles des autres et de ce qui se joue entre eux et mon être regardant.
L'expérience de la paternité et de la maternité nous inscrit dans cette filiation qui permet de ne plus concevoir l'existence comme individuelle, mais comme prise dans un ensemble qui nous dépasse. C'est l'occasion de mesurer notre appartenance à une grande famille, d'accepter « de ne pas tout découvrir » et de livrer aux autres le secret de ce que l'on aura appris dans le temps qui nous a été imparti. La transmission déborde de l'instant présent pour rejoindre nos pairs. La permettre, c'est faire acte d'humilité.
C'est aussi faire l'expérience de notre dépendance: « La paternité, comme l'état amoureux et la conjugalité, me change en profondeur. Dilatation, amplification de l'être, rendue possible par cette relation incongrue de dépendance: j'accepte, plus ou mois consciemment, que mon bonheur dépende d'un être qui, de si longues années durant, sera plus vulnérable, plus faible que moi. Dialectique comme un autre, ce rapport d'interdépendance me fait vivre à la puissance supérieure. »
Il est réconfortant de lire qu'il est possible de vivre intensément grâce à ce lien filial qui s'inscrit dans la durée et que la mort n'oblitère pas. C'est apprendre à se déprendre.

Au seuil du monde se termine sur ces mots:

« Je longe une dernière fois ce cimetière avant de retrouver le chemin du monde. Etrange sensation que de s'éloigner du cimetière en sachant que sur cette terre décidément ronde le chemin est circulaire, que chacun de mes pas m'en rapproche.

Ce temps m'est donné. »

Le narrateur a vu la mort à venir non comme un compte à rebours, ni même une épreuve mais comme une dilatation infinie du temps reçu: ce qu'il a vécu ne lui sera jamais enlevé et, grâce à l'écriture, ne nous sera jamais enlevé.                                         VR

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