Marianne Ginesta tient ce qu’on pourrait appeler un journal, dont les extraits publiés ici sont regroupés sous le titre « La grâce de la résistance » qu’elle définit ainsi: « La grâce de la résistance naît de la lucidité, non de l’illusion. Elle consiste à accepter la fragilité, tout en refusant la résignation. Elle transforme la peur, la finitude et la violence du monde en force de mouvement. Quelque chose en nous demeure fidèle à la vie, même acculée. Résister, c’est choisir l’embrasement – et avancer, voyant ».
Photographie Didier Mignon 2015
Accoudée à la fenêtre, j’en étais à compter les traînées d’ombres, à penser n’avoir plus à respirer que l’odeur fétide du monde, quand dans le ciel noir où s’agitaient les nuages sous la pression du vent, j’ai vu passé un oiseau.
Il tenait bon, se contentant de corriger sa trajectoire par de subtiles oscillations et pliures de ses ailes, ses rémiges primaires écartées autant qu’il le pouvait pour stabiliser son vol avec élégance entre deux trous d’air, et atténuer un peu la violence des changements de portance.
Nous savons que l’Histoire se répète, que l’humanité est désespérante. Voyez-vous j’ai envie de vivre sans politesse à l’égard de cet avenir qui se dessine et penser aux combats collectifs qu’il faudrait peut-être mener pour vaincre les courants anciens nauséabonds, bien plus dangereux que le vent. Parce que l’obscurantisme et la haine ne peuvent être niés, s’indigner, se révolter sera toujours plus vivifiant que se contenir ; ce qui s’élance aura toujours plus de grâce — comme cet oiseau — que ce qui se replie.
MG – 14/12/2025
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L’enfance se fend d’un coup sec.
C’est vers l’âge de dix ans que j’ai su que la mort ne portait pas seulement des plumes d’Indien ou des bottes de cow-boy. Elle avait mes mains.
Je ne me souviens pas du jour exact, seulement de la sensation, ce gouffre soudain. Les adultes parlaient, la vie continuait autour de moi, et pourtant quelque chose s’était déplacé à l’intérieur. Que le mot » un jour » me concernait aussi et concernait ceux que j’aimais. Manifestement je n’étais pas immortelle. J’ai pleuré longtemps, comme on tombe. L’ignorance ne servait plus à rien.
C’est aussi vers cet âge, au détour d’une lecture sans mode d’emploi, que j’ai eu mon premier coup de foudre avec un mot. Il m’a brûlée.
» Éblouissement « . Ce mot éclatait. Il chauffait. Il avait la couleur d’un absolu trop grand pour moi. Ce mot ne niait pas la fin. Il la traversait.
Il ne fermait pas la nuit — mais y plantait une lumière excessive, presque insolente. Il contenait tout, la douceur suave et chaude de l’éternité retrouvée.
Depuis, je marche avec cet excès.
MG – 28/12/2025
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Photographie de Marianne Ginesta
J’étais là à dérouler mes pensées lentement, tentant de démêler le faux du vrai, d’organiser les méandres pour éviter les bras morts.
Dans ces entrelacs impénétrables s’enroulaient les unes autour des autres des émotions, des désirs et la conscience, chacune interagissant avec les autres dans une interdépendance totale, rendant tout détricotage presque impossible.
La masse des connexions envisageables, la somme des probabilités, avaient de quoi me donner le vertige. La ligne droite semblait proscrite pour mon esprit fécond dès le matin en atermoiements, gavé de questionnements et constamment en proie au doute. Chaque certitude ne durait jamais bien longtemps : la rectitude n’était que brièvement provisoire, aussitôt suivie d’une volte-face surprenante, comme pour vérifier en arrière si l’option choisie était la bonne, puis y renoncer encore et tenter l’alternance.
Mes pensées défilaient non comme un fil d’Ariane, mais comme un sac de nœuds que l’on préfère couper plutôt que tenter d’en résoudre l’énigme.
Le Mistral fit son office : il les rendit brillantes et lumineuses en les couvrant de givre, puis les figea dans l’air en les glaçant à cœur.
Je n’ai rien démêlé, mais ce n’est pas bien grave ; au moins ai-je pu les voir dans leur gangue glacée et m’amuser un peu de ce chaos quotidien. L’hiver a cette vertu de calmer les ardeurs et de freiner la course des synapses noueuses. Je crains fort le dégel, mes pensées se remettraient à courir, persuadées d’aller quelque part.
MG – 30/12/2025
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L’enfance fut la première saison du feu.
Elle ne dort pas : elle bat encore tapie sous la peau, à la lisière.
Je reconnus ma madeleine un beau matin — nulle autre lumière ne pouvait s’en emparer. L’un de mes premiers souvenirs fut le soleil perçu à travers des volets, et l’irrépressible joie qui m’illumine encore.
Je jouais alors dans le monde : marelle de petite fille, cailloux lunaires dans les mains, plumes arrachées au ciel, épis de seigle pris dans mes cheveux.
Les champs de seigle bien plus hauts que moi chantaient. Le vent frappait le grain comme un bâton de pluie, j’adorais ce bruit. Et je croquais les grains avec application quand ils arrivaient au stade laiteux, me persuadant que j’avalais des hosties.
Ma faim de vivre éclatait en hoquets de rire et d’émerveillement, sans pourquoi ; j’habitais l’évidence.
Plus tard, j’ai compris que la contemplation du monde, les sanglots muets du cœur, constituaient le véritable langage.
Depuis, je cherche toujours cette profondeur d’être, cette sauvagerie nue, ce don du ciel qu’est la jubilation enfantine.
Mais l’enfance ne se répète pas : elle brûle et laisse dans l’air une cendre lumineuse.
MG- 1/02/2026
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À moi les brumes laiteuses et les leçons de l’aube bleue que rien n’épuise, sinon peut-être l’attention qu’on leur porte.
Le brouillard est si dense ce matin qu’il donne au petit jour une ambiance de conte — un conte qui hésite à commencer.
Dans l’invisible profondeur du lointain, je ne devine rien. Et cette absence insiste. Dans la clarté diffuse, il m’a pourtant semblé apercevoir quelques vouivres, peu frileuses, comme si l’imaginaire s’était mis à survivre tout seul.
Je respire le silence ouaté et l’odeur de l’hiver, cette chose apparemment vide dont la saveur est faite de rien. Les arômes sont piégés dans ce qui aurait dû les diffuser ; l’air entre sans résistance, mais pas sans effet. C’est comme emplir la trachée d’une atmosphère nettoyée à l’excès. Comme sucer un cristal tiré d’un roc alpin, trop pur pour ne pas inquiéter.
Au sortir des limbes, les cardères gelées dressent leurs têtes épineuses comme un fuseau à plume ; on n’en soupçonnerait pas le piquant sans y avoir mis le doigt. Le nuage terrestre, épais comme du velours, leur a façonné une aigrette de poils si fins qu’il suffit du passage d’un oiseau pour que se détachent des plumets de filaments givrés brièvement désordonnés par ses rémiges primaires lors de son vol négocié trop court au-dessus des herbacées sauvages.
Il fait froid ce matin, mais, paraît-il, l’hiver est fait pour ça.
Quelque chose demeure, moi je fais ce que je peux.
MG- 30/01/2026
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Fais-moi vivre !
Cette supplique t’emporte
Comme un déroulé de vagues
Qui charrient leur turbulence
Tu cherches la volupté
Moi je t’appelle ailleurs.
Je glisse
La bouche du temps se referme
Je deviens horizon
Les odeurs se heurtent —
Désirs et lumière s’empoignent :
Corps et âmes.
Lueurs liquoreuses, filantes
L’affamée se souvient du pain
Levain d’abîme
Et dans le déferlement
La vague s’ajuste au rivage :
Un dieu se montre.
MG – 08/02/2026
Dessin de Turner (Note de J-Ph Domecq: ce dessin érotique de William Turner est rescapé de la malle où le peintre romantique avait enfoui ses carnets du même genre, plutôt pornographique, que son exécuteur testamentaire et éminent critique John Ruskin, choqué, déclara avoir brûlés. Ruskin ne devait guère goûter la chose car son mariage fut un fiasco et vite annulé pour non-consommation. L’épouse, Effie Gray, se remaria aussitôt avec le célèbre peintre préraphaélite John Everett Millais, qui ne lui fit pas seulement le portrait mais aussi huit enfants. Sans doute Ruskin ne pouvait-il pas commencer mais Effie et John Everett ne pouvaient plus s’arrêter.)
***
Dis —
Oublie-moi si tu l’oses
Tes mains parleront malgré toi.
Elles ont gardé sous leurs lignes
Les chants fossiles
Et les poèmes murmurés
Comme des insectes pris dans l’ambre
Quelque chose s’y précipite
S’y brise au bord de l’invisible
Insinuant le pollen et la lumière
L’offrande et la promesse sous ma peau.
Regarde-les
Elles savent les rires cueillis à mes lèvres
Leur bond dans l’intime
M’épuisant et me constellant d’étoiles vives —
Corps offert à la brûlure
Captive ardente
Dans l’ivresse de l’instant
Où l’agonie même rayonne.
Ta paume suffisait
Pour me contenir tout entière
Astre docile ou vendange nocturne
Tes doigts me pressaient —
Et du fruit mûr
Coulait une huile mince
Aveu plus vaste que nos bouches
Portant là l’entière création.
Sais-tu ce qu’une poignée de pulpe
Peut faire à une vie ?
La paume n’est douce
Que de la peau qu’elle caresse
L’âme s’ouvre entière
— migration sans ciel —
Une feuille qui tombe
Et qui n’en finit plus de tomber.
MG – 27/02/2026
Photo Saul Leiter
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L’amour ressemble à un prélude de Chopin.
Une note tombe. Puis une autre.
Rien ne semble décidé — et pourtant tout advient.
Il n’a rien prémédité, sinon celui de te voir.
Le temps ne presse pas. Il s’installe.
Peu à peu, quelque chose répond. Un frémissement à peine perceptible.
Tu ne fais rien — sinon être. Et cela suffit à déplacer l’air.
Il ne cherche pas à prendre, il laisse venir.
Il résiste encore un peu parce qu’il n’a pas d’urgence.
Il laisse enfler le désir.
Le récit s’épaissit. Les tensions s’installent et progressent vers l’inévitable.
Une profondeur soudaine où les battements deviennent plus graves.
On ne sait plus très bien si l’on avance ou si l’on tombe.
Quelque chose se tend, non pour rompre — pour exister davantage.
Il ne brusque pas l’élan, il l’accompagne tout en retenue.
Puis tout s’ouvre ! Les corps se tendent.
Ce n’est pas une conquête, c’est une écoute ardente.
Le corps exulte !
C’est violent et suave à la fois. Une fulgurance partagée.
Et aussitôt, le monde revient. La vraie musique commence là.
Quand les mains ne se retirent pas. Quand le regard demeure.
Quand la note continue de tomber, plus douce, plus lente — non plus pour annoncer l’orage,
mais pour dire : je suis encore là.
L’amour n’est pas un sommet.
C’est un motif que l’on reprend à deux, avec plus de silence que de bruit.
MG – 24/02/2026
Texte écrit sur l’écoute de la pièce n° 15 de Chopin. 24 Préludes, Op.28: No.15 in D-Flat Major
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25/03
Tableau de Francis Bacon
Je n’ai toujours rien compris à la vie.
Rien.
Ça commence ?
Peut-être.
Ça finit ?
Peut-être.
Entre les deux —
je ne sais pas.
Je ne sais pas ce que je fais là.
Ni s’il y a un “là”.
Ni un “je”.
On dit : la vie.
On dit : la mort.
Des mots.
Je ne sais pas.
Le « cogito ergo sum » de René Descartes —
Encore des mots.
Ça prouve rien.
On est vibration ou formule mathématique ?
Peut-être bien.
Mais si A + B = C.
A ne sait pas.
B ne sait pas.
C non plus.
Pour savoir, il faudrait sortir.
Mais si ça sort,
Il n’y a plus rien.
Alors ça reste.
Ça parle.
Ça insiste.
Sans savoir.
Ça rate.
Ça recommence.
Autrement.
Sans pouvoir savoir.
Personne pour nous faire taire.
On continue.
C’est tout.
04/04
Photographie de Marianne Ginesta
Aimer
Se sentir vivant
Pénétrer nos chairs
Se posséder
Se perdre
Pour continuer à vivre
Dans une peau
Humide et calme
Comme une grotte – comme un ventre – comme un monde
Souffle
Silence
Renaître.
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Texte du 12/04
photographie de Marianne Ginesta
Je pourrais te dire qu’après le grandir, il y a le vieillir. Entre les deux, il y a le temps où l’on devient : entre désir et ce qui échappe.
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17/04
photographie de Marianne Ginesta
Accoudée à la fenêtre —
Au monde qui saigne d’aurore
Le sablier ruisselle en métaphores
Dans ma bouche, la brise
Je m’entraîne à l’inutile
Dans l’attente d’apprendre à voler.
***
photographie de Marianne Ginesta
Il existe des pièges à mots
Comme il existe des pièges à lumière
Dans certains tableaux flamands.
Dans les ajoncs, une poignée de plumes
Une herbe couchée là où quelque chose a fui
La trace d’un sabot dans la poussière
Un éclat de schiste dans la mousse
Une touffe de laine sur un barbelé
Le passage de la sitelle au bord de l’eau.
Les mots résistent dans les accrocs du monde
Sauvages, ils mordent un peu
Ils boitent aussi comme des anges mouillés
Moi je ramasse leurs béquilles
Je me laisse surprendre
Ça demande une autre veille.
On écrit peut-être seulement
Pour apprendre à regarder
Ce qui demeure après la fuite.
MG – 07/05/2026
***
photographie de Marianne Ginesta
Nous serons ce que nous fûmes — non dans le souvenir, mais dans la mémoire des matières.
Nous rêverons l’eau en nous : poisson silencieux, bercé par l’immensité bleue.
Nous rêverons l’air : oiseau porté, écrivant le ciel au-dessus des forêts.
Puis viendra la terre intime — serpent aveugle, savoirs enfoui.
Et le feu tremblant entre nos mains, comme une naissance fragile au creux de la nuit humaine.
Nous serons aussi le souffle sec, celui qui dépouille, qui réduit le monde à son os.
Et la graine, retirée en elle-même, promesse compacte d’un univers à venir.
Enfin, nous nous ouvrirons en parfum — la rose, expansion douce de l’être.
Et nous reposerons dans la terre tiède, argileuse, accueillante, matrice de toutes les métamorphoses.
Alors on comprendra peut-être le mystère qui nous attache à la beauté fragile et persistante du temps.
MG – 30/04/2026
***
photographie de Marianne Ginesta
En vérité, aimer n’a d’autre fonction
Que de conduire à un dépliement silencieux de l’être
Une lente remontée vers ce que l’on porte sans le savoir
Un vertige du dedans
Ce n’est pas se connaître —
Mais consentir à être traversé
Et grandir ainsi, sans forme visible
Je grandis par secousses du cœur
Dans ses intermittences secrètes
Mon âme ne trouve aucun repos à grandir
Demain me donne le vertige — mais quel vertige !
J’ai soif infiniment
Je nais sans fin dans ce qui me traverse.
MG – 28/04/2026
***
Septembre 2026
L’empreinte du temps
N’est peut-être qu’une lumière restée
Sur une porte ouverte
Un vers autrefois aimé
Et que l’on croyait perdu.
Les années passent
Mais certaines paroles demeurent
Dans le bruit profond des saisons.
Alors reviennent, mêlés,
Les tristesses anciennes
Et les joies très simples
Que nous n’avions pas su reconnaître.
Va doucement mon enfant.
Ne te détourne pas trop vite
De ce qui blesse ou émerveille.
Il faut peu de chose
Pour habiter la terre :
Un jardin, une voix
Quelques livres ouverts
Près d’une fenêtre.
La peur rétrécit les êtres
Mais aimer —
Aimer sans réserve —
Ouvre parfois dans les jours
Une clairière.
Les eaux vertes
Les fleurs
La musique
Les longues paresses d’été
Tout cela nous est donné
Pour apprendre à demeurer présents.
Et le temps lui-même
Parfois semble s’incliner
Dans cette lumière ordinaire.
MG – 16/06/2026
Toute source est mémoire de nuée
Celle-ci rêvait son ascension
De pierre en pierre vers la lumière
Comme si l’appel du ciel demeurait en elle.
Son eau dans sa chute fumait dans les fougères
Engendrant une brume que tétait tout le val
Et de cette haleine humide
Renaissaient, des plis cachés de la terre
Mille filets d’eau comme les veines claires
Où circule le monde invisible.
Régnait là une fraîcheur verte
Douce comme une paume sur un front brûlant
Où les bêtes, les naseaux ouverts
Venaient boire l’ombre et la lumière.
MG – 19/06/2026
Créer le monde non par la puissance mais
Par des mots fissurés où passe encore la lumière
Des silences lourds d’orage ancien
Démêler le jour de la nuit à mains nues
Comme on tire du temps une mémoire
De la poussière, faire surgir une étincelle
Et voir s’assembler un corps d’argile qui respire.
Créer non par orgueil mais par blessure
Et la faim qui creuse plus profond que la chair
Le sacré dans la chute, très bas, très proche
Retenir, un instant, la chute du monde
Et voir se lever comme sous les mains de Giacometti
Une forme plus haute que soi-même.
MG – 29/06/2026
Je respire le silence quand ton ciel m’écoute
Tes mots me trouvent avant ma bouche
Ils déchirent la gangue de la nuit
Jusqu’à ma lumière.
Tu t’écoules dans ma terre
Je résonne d’un chant plus ancien que moi
Mon ventre
Comme un poisson d’argent
Porte le goût des premières eaux
Et se soulève comme l’aurore hisse le jour.
Ton souffle est une aile chaude
Des oiseaux s’envolent de mes hanches
Ils ignorent nos noms
Mais répètent obstinément notre naissance.
MG – 27/06/2026
Longtemps j’ai pensé ma vie comme une eau lente
Des saisons passaient
Des fleurs très simples au bord des rivières — iris, salicaires
Et cette impression, le matin, que le monde commençait à peine.
Je courais dans les prés
Les chevreaux soulevaient un peu de poussière blanche
Cela suffisait à ma joie
Aujourd’hui encore il me semble entendre leurs sabots légers
Puis le silence revient.
Il y a l’angoisse parfois, cette ombre sous les pierres
Cette inquiétude obscure que le temps dépose en nous
Le sentiment que ce qui fut s’éloigne sans retour
Les lieux demeurent, mais nous ne savons plus les rejoindre.
Pourtant quelque chose insiste dans la lumière
Dans le bruit des eaux, dans un souffle entre les arbres.
Presque rien en fait
Assez pour continuer d’avancer.
MG – 04/07/2026
— Viens, je vais te dire la marge dépouillée du jour.
Dans l’herbe rompue, les mousses noires, une coulée de renards, de chevreuils et de martres — la nuit a laissé son écriture.
Ils ne se contentent pas de baliser le chemin, ils inventent le sentier à mesure que leurs pattes oublient la terre.
— Viens juste un instant.
Loin des cloaques, des terres brûlées, des fanges et des guerres, Pan dort sous les racines.
Les vieux dieux n’ont jamais déserté.
Ils respirent encore sous l’écorce des chênes, dans la gorge des sources, au revers des feuillages, leurs rires n’ont jamais quitté les fougères. Seuls les oiseaux aux pattes roses continuent de les traduire.
Le sentier bat doucement, comme si la terre avait un pouls.
MG – 10/07/2026
Juillet mangeait l’herbe sèche
Midi éclatait
Les saules avaient les bras dans l’eau
J’aurais volontiers retroussé
Ma robe bien au-dessus des genoux
Les pieds dans la morsure fraîche de la rivière
Les truites riaient dans les chevilles du monde
Les arbres perdaient leurs oiseaux
La lumière cassait dans le vin rosé
Je t’aurais volontiers dévoré
Doigts pleins de soleil
Comme on fend les écrevisses
Avec des lèvres de sel
Nous faisions croire à la terre
Qu’elle avait enfin deux cœurs
Je me serais volontiers couchée
Sous un arbre à digérer le dimanche et à t’aimer
Des framboises jusque dans les paumes
Le reste pouvait bien continuer sans nous.
MG – 15/07/2026
A quelle heure est ce qu’on meurt
Encore un jour distrait sur terre
C’est sans remède, dit le poète !
Les villes rêvent dans leurs cendres
Les arbres ont des poumons de braise
Le sol n’est qu’une plaie ; le ciel dévore ses oiseaux
Les glaciers soufflent sur leurs dernières chandelles
Je ne sais plus comment regarder juillet
Pourtant l’été insiste, plus vaste que nos cendres
Tout grand ouvert comme le jour
Les liserons dénouent les aubes bleues
Le sucre précède la chute des fruits
Les abeilles ont des sabots d’or
Les parfums mêlés éclatent dans l’air du soir
Moi, j’ai la lenteur des astres mûrs
Je bois les cigales jusqu’au noyau des prunes
Les pieds nus dans l’enfance des éclairs
Je mords le jour comme une bête de lumière.
MG – 25/07/2026

L’été flambait. Sous les écorces, le sang vert s’était retiré comme une armée vaincue.
La forêt ourlait l’horizon d’un jais vivant ; ses racines se perdaient au ras du sol, là où grouillait, ambitieuse, la multitude des invertébrés écrivant, en silence, la forêt de demain.
Près de l’étang, l’Eulalie levait sa chevelure blanche comme un vieillard debout dans l’incendie. Ses épis déplumés par la sécheresse, s’efforçaient de demeurer fiers bien qu’ils fussent desséchés. J’espérais qu’un muscardin allait jaillir de cette cathédrale sèche qui craquait comme des os de verre. J’y guettais sans succès sa présence, ou celle, plus discrète encore, d’un petit rat des moissons, espérant découvrir leurs nids tissés d’herbes entre deux tiges rigides de cette haute graminée, ou nichés dans ses longues feuilles enroulées, formant des litières denses réservées aux grimpeurs qui ne pèsent pas plus d’une livre.
Je regardais le soleil descendre derrière les rivières d’arbres. Vérifiant que mes plumes étaient bien lustrées, je préparais mon envol vers un meilleur perchoir, là où rien ne pouvait m’atteindre et d’où, dès le réveil, je scruterais la plaine beaujolaise.
De là, le monde pouvait bien continuer son enfer.
MG – 27/07/2026
Je te raconterais bien ce que j’ai vécu en une journée.
Je pourrais te raconter l’âpreté du roc, la puissance du vent, l’ivresse des sommets et celle d’une nature sauvage où l’Homme cherche encore sa place.
Je te dirais ce que c’est que de suivre les pas du loup dans les neiges anciennes. Au-dessus, les vautours écrivaient des cercles dans le ciel, leurs ailes claquaient comme des portes de pierre.
Je te ferais sentir la pierre qui roule sous tes pas tandis que tu frôles le vide, les tremblements d’un pont branlant qui hésite à tenir pour te mener nulle part.
Mais je te dirais surtout ce qu’il y a d’impalpable : ce qui te prend aux tripes, abolit le monde et te ramène d’un coup à ta juste place. Ce qui t’ancre pour de bon dans une humilité sidérée.
Cet air qui te happe, t’emplit puis te balaie. Le dépouillement et beaucoup de présence.
Je m’efforcerais de te transmettre les battements de mon cœur qui s’emballe à chaque regard porté, où qu’il se pose ; cette joie titanesque à côtoyer les Géants, dans un paysage qui semble appartenir aux premiers temps du monde et te rappelle l’aube du tien.
MG – 13/08/2026










De très beaux poèmes.