Création et inspirations, genèse des ébats-reliefs, par V. Rossignol
Pendant de nombreuses années, j’ai sculpté d’après modèles vivants, des hommes puis des femmes et, le jour où j’ai eu envie de donner à voir le geste amoureux, je me suis demandé où j’allais puiser mes sources d’inspiration, quelles œuvres allaient me stimuler. Il était difficile de trouver un couple qui accepterait de poser. Les contraintes liées au modèle vivant devenaient trop fortes. Il fallait que je travaille autrement. L’idée immédiate fut de regarder les œuvres, de G. Klimt, d’E. Schiele dont j’appréciais les croquis des corps de femmes élancés et voluptueux. Mais l’empreinte du style y était trop forte pour qu’aucune image personnelle ne surgisse. Je me suis penchée sur les dessins d’H. Bellmer. L’un m’a inspiré un petit bas-relief, une sorte de réécriture ludique et fantaisiste, sur laquelle on voit de dessous une femme accroupie, mais ce fut tout.
Si l’œuvre de Bellmer montre les abysses de l’excitation amoureuse, elle le fait du point de vue d’un homme tourmenté par la crudité sexuelle de la femme, comme le serait Louis Calaferte. La finesse du dessin y marque la douleur du stylet qui engramme délices, torture et peur. Pourquoi l’attirance sexuelle ne serait-elle pas douce et voluptueuse, puissante et ascensionnelle, avant tout libératrice ? Il y a très longtemps, je m’étais dit à la vue des photos d’A. Booth dans Corpus (1999), ouvrage que j’aime beaucoup, que je rêverais de contempler les mêmes corps, enserrés, bandés, mais dans un état d’heureux abandon, sans la moindre trace de tourment ou d’inquiétude…
Je suis retournée une énième fois contempler les œuvres de C. Claudel et d’A. Rodin. Chez Camille, le couple valse (1889) admirablement dans une harmonie et une grâce des corps qui soulignent leur symbiose. Sakountala (1886) magnifie les retrouvailles amoureuses, avec un homme agenouillé, Dushyuanta, qui implore le pardon de sa femme Sakountala. Mais très vite, le couple se déchire. Camille souffre de sa séparation avec Rodin et l’exprime dans une sculpture où cette fois c’est la femme qui implore (1894). Prise dans cet imaginaire, je me suis demandé quelle pourrait être l’attitude d’une femme qui implore et qui glorifie son homme. Si une femme devait s’agenouiller pour montrer son adoration, quelle posture adopterait-elle ? 
J’ai eu envie d’attacher les poignets de l’homme à la branche d’un arbre, afin d’exacerber la sensation d’abandon que prodigue la joie d’être aimé et j’ai placé la femme à genoux, lui enserrant la taille, avec la tendresse et la passion que soulève l’engagement amoureux. J’ai beaucoup pensé à Camille en sculptant ce diptyque et aussi aux femmes de ma génération ainsi qu’à toutes celles qui ont peut-être perdu de vue que, dans l’amour charnel, il ne peut y avoir aucun rapport de force, aucun sentiment de déréliction mais au contraire un sentiment de plénitude et de jouissance sans limites, quand l’amour est vécu dans une réciprocité totale du geste et de la sensation.
Pour Rodin, une œuvre comme Le baiser (1881) montre d’une façon splendide mais un peu convenue le baiser amoureux, l’homme se penchant langoureusement sur la femme qui s’offre. Rodin, comme Claudel sont très sensibles aux gestes d’adoration et d’abandon, faisant sentir qu’il n’y a dans l’amour véritable aucune démonstration de force, de domination ou de soumission. Dans L’éternelle idole (1891) ou L’homme et sa pensée (1896), on voit un homme passionné, agenouillé, baiser le buste d’une femme. L’essentiel de la caresse passe par la bouche, les mains de l’homme étant passivement ballantes, ce qui confère à l’œuvre une forte aura de sensualité. Quant aux représentations du sexe qu’on évite absolument depuis des siècles, - à ce sujet, il faut lire le chapitre de Philippe Comar « Le sexe désavoué », dans son très bel ouvrage Le lien et la grâce (L’Atelier contemporain, 2025) -, si Camille a occulté pénis et vulve, Rodin montre sans pudeur le sexe féminin dans ses dessins réhaussés de gouache mais aussi dans une sculpture assez étonnante d’une femme découvrant de façon un peu acrobatique son sexe, Iris, messagère des Dieux (1895), le titre mythologique servant une nouvelle fois de couverture aux fantasmes humains. Cette œuvre révèle la fascination du sculpteur pour la représentation de la féminité dans ce qu’elle a de plus intime.
A vrai dire, l’inverse, en art, a peu existé. Les représentations du sexe masculin et l’effet qu’il pourrait produire sur une femme sont peu abordés. Les représentations les plus sensuelles des hommes, sont encore celles qui ont été réalisées par des hommes, outre celles de Rodin, il suffit de penser à Michel-Ange, homosexuel amoureux du corps masculin, et très inspiré pour en montrer la splendeur.
Pour l’heure, et si l’on remonte dans le temps, celui qui crée est un homme, et si la tentation est grande de figurer le plaisir amoureux, il faut recourir à des ruses pour contourner la censure de l’Eglise. Pour retrouver les délices de l’excitation sexuelle, les joies d’un érotisme libre, il faut aller plus loin dans le passé, et regarder les œuvres de Poussin du XVIIe siècle et en particulier celles qui avaient été exposées au musée des Beaux-Arts de Lyon en mars 2023. Les hommes auront le plaisir d’y contempler des Vénus alanguies, et les femmes la frustration d’y voir des hommes voyeurs dissimulés sous l’aspect d’infâmes boucs, les « satyres », puisqu’il faut répondre aux exigences de la mythologie et de la censure et dissimuler ainsi la sensualité masculine. L’érotisme passe donc par la vision de Vénus ou de Diane, grâcieuses, voluptueuses et qui se laissent volontiers regarder. Souvent, les couples forment une union prise dans l’intensité du moment vécu. Acis et Galatée (1626), pour sa vision du couple, a été une véritable source d’inspiration pour moi. Poussin a compris l’importance de mettre en situation l’amour, de trouver la scène pour laquelle la narration des corps se développe dans l’esprit du spectateur. C’est précisément de cela dont il est question dans mes ébats-reliefs.
Et pourtant, il faut remonter plus loin encore dans le temps pour trouver ma source d’inspiration la plus puissante. Le peintre du désir amoureux le plus accompli, celui qui saura créer l’attention amoureuse entre l’homme et la femme mais aussi entre la femme et l’homme est Giulio Romano. Du magnifique Deux amants en 1524 montrant sur une méridienne une femme qui d’une main dénude sans le dévoiler le sexe de son aimé et de l’autre le lie à elle par la longue tresse de ses cheveux, l’un et l’autre se regardant dans l’intensité de l’irrésistible caresse, au Jupiter et Olympe en 1526-34, montrant un homme-sirène en érection prêt à pénétrer l’être aimé, on assiste à une truculence de volupté amoureuse vécue et assumée, que l’on a du mal à retrouver dans d’autres œuvres de l’époque et même de la nôtre. Deux amants mesure 163x337cm, ce qui signifie que cette commande, privée, répondait à une attente qui savait contourner la censure. Dans le même temps, sa taille est incompatible avec une chambre ou une alcôve (comme l’est L’Origine du monde de G. Courbet). Cette image de la volupté ne pouvait être cachée. On sait peu de choses sur le contexte de cette commande, malheureusement et comment l’œuvre a été reçue à l’époque. En revanche, le plaisir que j’ai eu à la contempler et à dialoguer avec elle, m’a amenée à en proposer une version de sexualité plus assumée encore, puisque dans mon ébat-relief, la femme ne se contente pas de dévoiler le sexe de son homme, elle s’en empare.
La lecture de l’essai Le lien et la grâce, de Philippe Comar, permet de prolonger la réflexion sur la représentation du geste amoureux. Dans son chapitre, « Nu masculin et nudité féminine », l’auteur attire notre attention sur la prééminence du modèle masculin dans les écoles d’art, conçues pour être suivies par des hommes. Dans cette configuration, et alors que les femmes sont autorisées que très tardivement à dessiner d’après modèle vivant (1897) ou à poser (1863), on peut s’interroger sur le temps qu’il faut pour se délivrer non seulement de la censure religieuse qui a fait peser un interdit ravageur sur la sexualité, mais aussi des codes qui nous ont fait admettre qu’un homme nu, est un homme qui exhibe sa force, quand une femme nue, doit suggérer par sa pudeur qu’elle est un symbole du plaisir interdit. Dans l’univers de la sculpture tel que je le conçois
, un homme n’est pas forcément beau et fort, une femme douce et offerte, l’offrande vient des deux, tout comme la douceur, la grâce et l’abandon. Les ébats-reliefs aspirent à représenter une sexualité heureuse, et paradoxalement, atemporelle, si, à chaque époque certains hommes et certaines femmes ont su s’affranchir des injonctions à penser et à ressentir, pour ne suivre que la pente de leur désir ardent, irrépressible et renouvelé.
VR
Sur le même sujet, le regard d'Olivier Algan, dans Singulars pour lequel j'ai écrit cette réflexion sur la genèse de mes oeuvres.











